Arch. hist. t. V. p
3. Les exemples sont trop nombreux pour les citer tous. Cf. notamment les chartes de l'abbaye de Conques (dixième et onzième siècles). Dans le cartulaire de la Sauve, on trouve la forme fevum au onzième siècle (fol 4) ; plus tard seulement, la forme feudum qui est celle des Coutumes. Ce dernier mot se trouve dans la bulle d'Eugène III pour Fleury (1146). Il paraît pourtant antérieur au douzième siècle. On le trouve déjà dans le cartulaire de Bcaulieu, dans un acte de 1062-1072 et dans quelques chartes du Languedoc {Hist. de Lang., t. Y, n" 246).
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remplace l'ancien terme de vassi, homincs ou « fidèles i. ' — II en est de même pour l'hommage. L'expression ancienne de vassaticum ou de commmdatio a survécu à la société du neuvième siècle. Elle ne se trouve pas sexilcment dans Fludoard, Richer, qui nous renseignent si bien sûr la langue de leur temps, mais dans des diplômes. Il faut attendre l'époque capétienne pour trouver dans les documents la forme nouvelle de l'hommage. Encore l'hommage est-il primitivement désigné par le mot homcnaticum -. Hominium est surtout employé au àouzîèmc siècle et homagium au treizième. Deux cents ans plus tôt, ces deux mots n'existent pas.
La langue féodale du moyen âge ne s'est bien constituée qu'au douzième siècle et les mots que nous avons trouvés dans les « Coutumes s appartiennent tous à ce temps. Ces expressions ne sont pas les seules d'ailleurs que l'on puisse reconnaître pour étrangères à l'époque carolingienne. Il est douteux qu'au dixième siècle, le mot villa se soit appliqué à une ville et ait désigné autre chose qu'un domaine ou un village. A coup sûr, les habitants des villes ne portent pas encore le nom de Burgenses que leur donne la charte. Ce dernier mot s'applique aux habitants d'un bourg", burgiis, par opposition à ceux de
1. Fevales ''acte de 1037). Hist. de Lang., t. "V, n» 212, — fevatores (acte de 1061). Id. ibid., n" 26).
2. Marca hispanica,^. 1150. Hommage de l'évêque dUrgel au comte (1069) noluit... homenaticum accipere.
la cite, civitas ou oppidum ^. Il ne désigne pas au dixième siècle cette classe d'habitants des villes qui porteront, cent ans plus tard, le nom de bourgeois. Nous ne trouvons pas davantage, au dixième siècle, la forme balllvl pour désigner des baillis ou des balles, mais les mots bajulus, bajuli, ce qui est très différent. Je doute également que les expressions gucrra, sccunis conductus, soient bien anciennes -. On les trouve fréquemment, il est vrai, au douzième siècle; ce n'est pas là une liaison de croire, en l'absence des documents, qu'elles aient été très usitées dès l'époque de Gombaud.
On pensera sans doute que ces nuances ne peuvent suffire à rendre suspect un document jusque-là incontesté. Mais la langue a son histoire comme les idées et les hommes. Les mots sont des symboles qui changent avec le temps; ceux mêmes qui survivent ne sont bien souvent qu'une apparence, car la génération nouvelle leur attache nn autre sens. On s'imagine à tort dans les institutions comme dans la langue du moyen âge une liermanence qui n'existe pas. Un homme du douzième siècle ne parlait pas comme son ancêtre du dixième, et 1 histoire, en recueillant les témoignages, doit noter avec soin ces nuances qui lui permettent de les dater. Supposera-t-on aussi
1. Cette opposition est bien marquée dans une charte de l'évêché d'Albi (1035). Hist. de Lang., t. V, n° 205, rogatu omnium tam civiutn quam burgensium.
2. Remarquons aussi la forme villani appliquée aux paysans. Au dixième et raèine au onzième siècle, c'est surtout par le mot rustici qu'on les désigne.
LES COUTIMES DE L.V RÉOLE lOi
qu'un rédacteur du douzicme siècle ait remis ù neuf et rhabillé eu quelque sorte à la mode de son temps un texte primitif? Mais il est singulier qu'aucun terme ancien n'ait survécu, que la traduction ait été si savante et si complète, qu'on ne puisse y retrouver aucune trace du texte original. Observe-t-on enfin que la charte était destinée à être produite, et elle la été, quelle créait un titre au monastère, on comprend mal l'intérêt qu'auraient eu les moines à en affaiblir l'autorité en la rajeunissant. Si la langue des « Coutumes ^- est celle du douzième siècle, il faut admettre que le douzième siècle est bien lépoque de leur composition.
Examinons enfin si les renseignements historiques ou juridiques donnés par la charte de Gombaud sont bien conformes à l'état social et religieux du dixième siècle, s'ils ne révèlent pas au contraire des usages ou des faits plus récents.
La charte nous donne dabord quelques détails sur l'organisation même du monastère. Nous y trouvons un prieur, un cîaviger qui partage avec le prieur les revenus et les juridictions^ des bailes qui administrent les domaines du couvent. Cette organisation ne répond guère aux renseignements que nous possédons sur les abbayes bénédictines de l'époque carolingienne. Nous savons très bien par les cartulaires de Beaulieu, de ConquesJ de Saint-Père de Chartres, comment étaient administrées ces abbayes. Dans l'abbaye même, le titre de prieur n'apparaît pas avant le milieu du onzième siècle, époque à laquelle disparaît
le praepositus abbatial. Ce sont également des praepositi qui sont à la tète des monastères affiliés i^. Quant aux domaines, ils sont administrés par des prévôts, praepositi, et des obédienciers, obcclientiarii. Voilà une organisation très différente de celle des « Coutumes. >
Il n'est pas probable que le monastère de La Réole ait été différemment administré. On ne trouve aucune trace des prieurs à son origine; les traditions du monastère ne font même remonter leur institution qu'à la mort d'Abbon (1004). Dans le Cartulaire, la mention la plus ancienne du prior n'est pas antérieure à la seconde moitié du onzième siècle. L'institution du claviger paraît plus récente. Il ne figure pas dans les actes avant 1143. Encore lisonsnous seulement dans un diplôme sa signature; il n'intervient vraiment dans l'administration du couvent que dans un acte de 1153, relatif à l'institution d'une fête, et une charte de 1179 où il autorise, avec le prieur, une concession faite au vicomte de Bezeaume -. Remarquons ce silence des textes. Nous avons un assez grand nombre d'actes du onzième siècle : aucun d'eux ne parle du claviger. Il est étrange qu'on ne voie figurer nulle part un personnage dont le rôle et les droits nous sont présentés par les «' Coutumes ;> comme importants.
1. Les Mlracula Sancti Benedicti, VIII, pp. 311, 312, nous signalent un praepositus à la tête du couvent de Saint-Caprais de Pontous, au onzième siècle.