Arch. hist. de la Gironde, t. V, p
2. Id., ibid. Preterea, firmissime precipio ut jam dicta ecclesia vel ejusdem fainilia de aliquo forifacto, non nisi curam me, salva tamen in omnibus ecclesiastica pace et jure res-
ondere cogatur.
On est donc amené à conclnre de ces faits que la chai'te de Gonibaud fut composée à l'occasion de rétablissement dune prévôté ducale à La Réole. Cette mesure qui dépouillait les moines de leur privilège le plus important, la justice, dut provoquer de vives résistances. L'enquête de 1232 en fait foi. On ne s'étonne pas qu'à une décision arbitraire de Richard, le couvent ait opposé des titres, authentiques ou non, consacrant son droit. Précisément, les articles suspects et interpolés de la charte ont trait à la justice. Les « Coutumes s insistent sur cette idée que la juridiction appartient au prieur. Prenons garde que cette mention se retrouve dans deux articles (art. 5 i, 312) qui se répètent inutilement, que douze articles, 20 et 41-52, se réfèrent à l'exercice de la juridiction civile ou criminelle. On voit la place que tient dans les « Coutumes s la revendication précise des droits judiciaires du prieuré. C'est assurément pour les défendre, que les rédacteurs de la charte de Gombaud ont fabriqué leur compilation.
L'enquête de 1232, le diplôme de Richard et les articles précités des statuts sont des textes qui se rap-
1. Art. 5. Statiitum est etiarii quod ûm-»es homines qui 77ioranlur in villa vel in domitiio lirioris, intus et foris, justitiam debent priori et clavigero.
2. Art. 31. De jure prioris est et ecclesiae de Régula ut lites, discordias, causas et judicia, per judices quos voluerit, et undecumque voluerit, ititus vel extra ierminet. Nous avons vu que ce dernier article est inséré dans une énuniération des procurationes dues au couvent. Cette addition laisse à penser qu'il est apocryphe et a été interpolé.
portent à un même fait. Mais à quelle époque cette révolution s'est-elle accomplie? Quelle date devonsnous, en conséquence, assigner aux « Coutumes » ? D. Maupel fixe à 1186 l'établissement d'une prévôté ducale à La Réole. De cette assertion, il ne donne aucune preuve. On peut dire seulement que la mesure prise par Richard « comte de Poitiers 2 est antérieure à 1189. Peut-être doit-on attribuer à un de ses voyages dans le Bazadais, notamment en 1186 ou 1187, son intervention à La Réole. L'absence de toute indication chronologique dans l'enquête et le diplôme n'autorise pourtant aucune affirmation.
Heureusement, nous trouverons dans le Carlulaire lui-même la réponse à nos doutes. Nous lisons, en effet* que les « Coutumes » furent envoyées à Rome pour y obtenir l'approbation du pape. Nous avons la lettre d'envoi et la réponse. Celle-ci ne porte simplement que les indications suivantes de la suscription : Clemens, episcopus, servus servorum Dei, dileclifi filiis priori de Rcgula et ejus fratribus tam presentibuf^ quam faturis salutera et aposlolicam henedictionem. — Elle se termine par la formule : Datum Laterani, XIIll K. Septemhris, Pouti/icaliifi )iostri anno primo '. D. Maupel et, après lui, les éditeurs des « Coutumes s ont attribué, je ne sais pourquoi, cette lettre à Clément II (1046-1047). Dans le Cartulaire, elle est insérée sans aucune indication chronologique, et un rapide examen suffit à montrer que cette attribution
L Arch. hist. delà Gironde, l.Y^ p. 146.
LES COlTr>[ES DE LA UÉOLE 133
est impossible. Si les moines avaient eu une bulle de Clément II, il n'est pas donteiLX que, suivant l'usage, ils ne l'eussent fait confirmer à chaque pontificat. Or, nous n'avons aucune confirmation spéciale au prieuré pendant le onzième et la première moitié du douzième siècle. Les bulles de Pascal II et d'Eugène III insérées dans le Cartulaire sont envoyées ù Fleury et le monastère est nommé uniquement parmi les dépendances de l'abbaye. De plus, la forme même de l'acte est très différente de la rédaction des bulles de Clément II. Cette bulle pontificale est une simple lettre, non un privilège. La suscriplion et le Datum sont bien des formides usitées par la chancellerie romaine à la fin du douzième siècle. Enfin, quelques-unes des phrases même de la bulle se retrouvent dans un certain nombre d'actes émanés de Clément III. On en jugera par les rapprochements suivants :
Bulle de confirmation . Bulles diverses.
Arch.hist. de la Gironde Migne, t. CCIV, 'p. 1317,
Ea propter, dilecti in Do- Ea propter, dileeti iri Domino filii, vestris justis pos- mino filii, vestris justis postulationibus grato concur- tulationibiis, grato concurrentes assensu... rentes assensu... (huWc pour
Prémontré).
Personaset Ecclesiamvcs- ... Prefutam ecclesiam...
h'am..suh.B. Pétri et nostra suh b. Pétri et nostra pro-
protectione siiscipiinus et presentis script i palrocinio communimus.
... Si quis autem hoc attemptare presumpserit i}idignationem omnipote)ifis Dei eth. Pétri et Paiili apostolorum ejus, se noverit incursuruni.
tectione suscipimus et presentis scripti patrocin io communimus (bulle pour Saint- Piat).
... Si quis autem hoc attem ptare presumpserit , indignalionem omnipoteiitis Dei et h. Pétri et Pauli apostolorum ejus, se noverit incursurum (bulle pour Cluny).
Eu rapjir cîiant de la Jnille de Clément III les, renseiguements historiques que nous avons examinés, nous pouvons fixer avec une grande vraisemblance la date des « Coutumes » à 1187-1188. A la mesure prise par Richard, le monastère opposa un droit de possession, reconnu, attesté par la charte de 977; pour donner à cet acte une autorité plus grande encore, il .chercha à obtenir la confirmation de Rome. De là, la lettre et l'envoi au Pape. Mais Rome était prudente. Elle soupçonnait peut-être la fraude, et les projets de croisade lui imposèrent à l'égard du duc une très grande réserve. Elle répondit à l'envoi par une bulle de protection. C'était là un privilège qu'elle refusait rarement, qu'elle prodiguait au contraire pour s'assurer l'obéissance des grandes communautés.
NOUS pouvons maintenant iorniulcr nos conclusions.
Un examen rigoureux des * Coutumes j> de La Réole nous prouve que ce texte n'est ni un privilège du dixième siècle, émané de Gombaud ou de Guillaume Sanche, en faveur du monastère, ni une charte de coutumes, mais une compilation fabriquée avec des documents d'ailleurs authentiques, à la fin du douzième siècle, vers 1187 ou 1188, dans l'intérêt des droits seigneuriaux du couvent.
Bornons-nous à indiquer les conséquences de celte tjièse.
lo II faut d'abord reviser toute l'histoire locale de la Gascogne à la fin du dixième siècle. La date de fondation du monastère de La Réole par Fleury, en 977, n'est plus certaine. De plus, la fausseté des actes attribués à Gombaud, évoque de Gascogne, rend au moins problématiqxie l'existence de Vepiscopatus Vasconiae et de son premier évoque, Gombaud. Nous ne disons pas que cet évèché n'ait pas été établi, que Gombaud n'en ait pas été le titulaire: nous constatons simplement que les documents invoqués jusqu'ici sont sans valeur. Il en est de même des seigneuries locales mentionnées dans l'acte de 977. Il faut retarder leur origine au moins jusqu'à la fin du onzième siècle. Sur l'histoire du Bazadais à l'époque de Guillaume Sanche, nous n'avons plus que le témoignage d'Aimoin, le seul qui puisse être accepté sans discussion.
2« Les indications que certains historiens du droit ont cru trouver dans la charte de Gombaud pour l'étude de nos origines féodales doivent être rejetées. On ne trouve pas à la fin du dixième siècle, comme l'a cru M. Laferrière, les termes feodum, feodatarius, hominium, pour exprimer les rapports créés par le fief. La langue juridique de la féodalité n'est point formée. Encore moins peut-on assigner à cette époque la genèse de quelques institutions propres à ce régime. comme le retrait féodal et le relief.
30 II faut enfin écarter de notre histoire du droit cette idée, jusqu'ici généralement reçue sans ex:amen, que, dès le dixième siècle, la pensée est venue aux seigneurs de fixer pai' écrit leurs droits et les droits ou devoirs de leurs sujets, que, dès le dixième siècle, par conséquent, on voit déjà naître ces idées de contrat, de garanties, ces réglementations des redevances, des corvées ou des peines, laissées ailleurs à l'arbitraire seigneurial. Nous pensions bien que ce progrès était surtout l'œuvre du temps, qu'il se rattachait aux transformations économiques, au mouvement siocial de la fin du onzième siècle et des générations qui ont suivi. La conclusion de ce travail prouvera peut-être que cette opinion ne saurait plus être sérieusement combattue.
L'ÉVOLUTION DES IDEi.S SOCIALES DU Xr AU Xlir SIÈCLE'
Le régime du patronage et le rég nie du contrat
LE moj'en âge a connu la question sociale. Comme la France monarchique, la France féodale a eu sa révolulion. Commencée au onzième siècle clans le Nord, en Flandre, en Picardie, dans le domaine l'oyal, cette révolution s'étendit peu à peu à toutes les pro-
1. Bibliographie. — Les documentsse iruuvcnl surtout dans les cartulaires, doai quelques-uns, ceux de < onques, de Saint-Cyprien, de Saint-Père, de Solignac,de Corliie. etc., olïrent les renseignements les pluN précieux sur l'histoire éiouomique et sociale du dixième et du onzième siècle. — Parmi les travaux généraux contemporains, voir :
a) J. Flach. Les Origines de l'ancienne France. Paris, 1886- 1902. 3 vol. in-^.
h) K. Lamprecht. Etude sur l'état économique de la France pendant la premiè e partie du moyen âge. Paris, 1889, 1 vol. in-8. (Trad. Marignanj.
c) Luchaire. Les Communes françaises à l'époque des Capétiens directs. PaLrii, 1890, in-8. — Manuel des Institutions françaises. Période des Capétiens directs. Pari.s, 1892. 1 vol. in-8.
d) Paul VioUet. Histoire des Institutions politiques et administratives delà Franc*. Paris, 1890. 2 vol. iii-8.
e) G. H. Prév si. L'Église et les Campagnes au moyen âge. Paris, 1892. 1 vol. ir.-8.
f) H. Sée. Les Classes rurales et le Régime domanio en France au moyen âge. Paris, 1901. 1 vol. in-8.
^^nces. Elle fut lente, car elle a mis deux siècles à réussir; elle a réussi, car elle a créé une société nouvelle. On l'a formulée sous ce titre que nous lisons encore dans nos histoires : l'avènement des communes. Mais elle a été moins et plus. Elle est loin, en effet, de (s'être partout manifestée par la création de la commune, mais partout, elle a laissé des conquêtes plus générales et plus durables: la suppression presque complète du servage, l'octroi de garanties aux bourgeois et aux paysans, l'émancipation du travail et des échanges. Sur une société guerrière, elle a enté une société industrielle; sur un régime de contrainte, un régime de liberté. Ce sont moins les formes du gouvernement, que le droit, la condition^ la vie même des hommes qui furent alors changés. Chaqrie société a plus ou moins confus, plus ou moins conscient, son idéal social et politique. C'est quand cet idéal se transforme, qu'elle se transforme. La féodalité avait été, à sa manière, une conception de l'Etat. Elle avait organisé suivant certaines idées, le pouvoir, la sujétion, les intérêts, la propriété et la famille. Dès le douzième siècle, des principes différents furent appliqués aux rapports entre les hommes. Un changement se fit dans les esprits; on comprit autrement ces deux mots : autorité et obéissance. Nous voudrions étudier dans ce mémoire cette évolution des idées sociales, en marc[uer les étapes, en indiquer les résultats.
l'évolution des idées sociales 139
Au oizième siècle, le régime soignourial est établi. A la place d'un Etat uni et fort, gouverné par un maître dont la volonté et laction sont présentes partout, où, du centi'e aux extrémités, des extrémités au centre, circiUe une même pensée, comme le sang s'échappe du cœur et y revient, une foule de petits groupes indépendants, isolés les uns des autres, sans loi commune, ont pris naissance, véritables atomes qui se dégagent de la décomposition du corps social Sans doute, il existe toujours un royaume et un roi. Théoriquement aussi, les sujets continuent à obéir. Mais ce sont là enseignes menteuses qui ne cachent point le désordre intérieur. L'édifice féodal est morcelé en une foule de compartiments où se sont enfermés les hommes. Entre ces cloisons, la vie économique, civile, politique, s'est constituée. La seigneurie: voilà l'unité nouvelle qui paraît dans Ihistoire.
Comment s'cst-elle fondée? Nous n'avons pas ici à en rechercher les origines. Assurément, elle doit souvent son existence à une usurpation, au coup de main d'un violent ou d'un habile. Mais la force n^explique pas ce qui dure et la violence seule n'est jamais créatrice. La féodalité avait eu d'autres titres, dont le premier fut le besoin qii'avaient les hommes d'être protégés et le service qu'elle leur rendit de les défendre. Quand le pouvoir central est impuissant, c'est autour de chefs désignés par leur crédit, leurs riches-
ses, leur énergie, que se rassemblent les intérêts et les vies humaines. Partout, dans chaque région, autour du puissant et du riche, les faibles s'étaient groupés. La maison, le champ, la vigne du paysan s'étaient agrégés au grand domaine. De même que la terre, s'étaient donnés les hommes. La liberté fut sacrifiée au désir de vi\Te, et, dans l'anarchie des invasions ou des guerres intestines, le désordre des institutions et des mœurs, le séniorat prit la place de la royauté le jour oii il usurpa ses devoirs.
La protection: voilà l'idée maîtresse du régime, celle qui, depuis des siècles, s'élabore dans les usages et les institutions. Protection matérielle d'abord. Sur le coin de terre qu'il possède, chaque seigneur s'est retranché. Obligé de lutter sans cesse pour conserver sa vie et celle de ses hommes, il a construit le signe extérieur et sensible de sa puissance, le château fort. Au neuvième siècle, de simples haies et des palissades ont marqué l'enceinte protectrice, l'asile où la population venait chercher un abri. Puis le donjon s'est élevé, et, avec lui, la ceinture formidable des fossés, des murailles et des tours. Dans chaque région, les villes ou les bourgs, dans chaque ville, le palais du comte ou de l'évêque, dans la plupart des domaines, la villa du riche se transforment en forteresses. Derrière ces armures de pierre, gouvernants et gouvernés sont à l'abri. En cas d'alerte, paysans et bourgeois y trouvent un refuge, et, si mal qu'ils soient dans les échoppes grossières entassées entre les enceintes ou adossées au mur. ils sont au moins
l'évolution des idées sociales 141
en sûreté. Et ces places Ue guerre couvrent le sol.
Mais il ne suffit pas de se défendre. Il faut assurer encore lexislence quolidienne. La seigneurie n'est pas seulement une forteresse, mais un entrepôt. Au centre, sur la place publique, un marché. Dans la cour même dû chàlcau, toutes les dépendances du château: le colombier, les granges, le pressoir, le four, la cuisine, le moulin, la l)oulangerie. C'est là que viennent s'entasser les produits des terres seigneuriales, les redevances des tenanciers: blé, avoine, orge, méteil, foin, paille, vin, bois, etc.. Et près du magasin, l'atelier. Dans de grandes salles communes ou de petits logements isolés, des hommes et des femmes travaillent pour le seigneur ou les habitants. Ce sont des artisans, serfs ou libres, ceux qu'on appelle déjà les m'omteriales, les gens de métier. Un document du onzième siècle nous fait connaître les ouvriers de l'abbaye de Saint-Bertin: meuniers, boulangers, maçons, charpentiers, forgerons, tisserands, tailleurs, cordonniers, tanneurs, médecins, fabricants d'armes, de cuirasses, etc., bref, toute une colonie industrielle installée dans le couvent. Cette organisation était déjà celle de la villa: elle devint celle de la plupart des seigneuries.
Remarquons ces faits. Ils nous montrent que la seigneurie est encore un centre économique. La féodalité n'a pas été seulement un régime militaire; elle a organisé la production, le travail et les échanges. Et c'est à la fois un legs du passé et une conséquence de la guerre ou du désordre social. Chaque groupe,
isolé de l'ensemble, a dû se suffire à lui-même. Le seigneur a donc assuré sur place la vie matérielle. Luimême héberge, entretient, nourrit une partie de ses hommes: valets, officiers, gens darmes, chapelains, simples recommandés, tous ceux qui demeurent sous son toit ou sont attachés à sa personne, en raison de leurs fonctions ou en échange de leurs services. Les autres sujets vivent sur leur tenure, leur petite propriété, dans leur échoppe. Mais le maître a également pourvu à leurs besoins. Il se charge d'abord de moudre leur blé, de cuire leur pain, de presser leur vendange. A leur service, il a son pressoir, son four et son moulin. Il leur vend des denrées, des vêtements, des armes, des outils. S'il leur ouvre im marché, il se charge encore de peser, mesurer leurs produits, d'organiser le change de l'argent. Ce n'est pas tout. Luimême fixe la date des récoltes, publie le ban des fenaisons, des moissons, des vendanges, règle les conditions et la durée de la vente, détermine les prix. En cela, il n'a songé d'abord qu'à l'intérêt public. Il veut éviter la cherté des vivres et la famine, en décrétant un maximum.
Là ne s'arrête pas la protection. Militaire et économique, le patronat seigneurial est encore domestique et religieux. Singulier mélange d'arbitraire, d'assistance matérielle et morale, dont la royauté française offrira l'exemple jusqu'aux derniers jours! En théorie, le seigneur se considère toujours comme le tuteur des petits et des faibles, des orphelins, des pauvres. S'il intervient dans Ijes familles de ses tcnan-
l'évolution des idées sociales 143
ciers et de ses vassaux, s'il se réserve le droit d'être consulté dans leur mariage, de choisir souvent luimême le mari de la veuve ou de la fille, c'est autant dans leur intérêt que dans le sien. Chef du groupe, il sait mieux que ses sujets ce qu'il leur faut et ce qu'il leur doit Plus spécialement, l'Eglise est à sa charge, car il a charge d'âmes. A tous ceux qui vivent sur sa terre, il assure le premier des biens, la religion, n construit une église ou une cliapelle, l'enrichit de ses donations, y installe un desservant. Ailleurs, il fonde une cella ou un chapitre, quelque maison de secours, hôtel-dieu ou léproserie. Les habitants auront leur autel comme leur château fort. Qu'importe même, si dans ce système, le christianisme s'altère, si l'idée d'une Eglise internationale, œcuménique, s'affaiblit, si l'homme est attaché à son saint comme à sa tenure, comme à son seigneur! Ses besoins moraux sont satisfaits. Dans le centre étroit où il se meut, il entrevoit un coin du ciel infini. Cela doit lui suffire. Et ainsi s'achève l'organisation sociale du groupe. Ce petit état, la seigneurie, est complet. Le seigneur y a tout prévu, tout réglé. Au peuple de serfs, tenanciers, bourgeois, petits propriétaires qui vivent sous sa juridiction, il assure à la fois le gouvernement, la. justice, une législation: la coutume, la vie matérielle, morale et religieuse. Par là, dans chacun de ces îlots, le sujet, libre ou non, a continué à vivre, le mieux, le moins mal qu'il a pu. Il a mis au moins en sûreté sa croyance, son travail, son pécule. Il s'est donné un maître qui le protège — mais aussi un maître,
m QUESTIONS d'histoire
car c'est de sa liberté qu'il a payé sa protection.
Telles devaient être en effet les conséquencs du système. — La première fut l'uniformité dans la dépendance, disons mieux, la servitude.
A des titres di eis les habitants sont fixés dans la seigneurie: ceux-ci, depuis longtemps établis sur le domaine, serfs, hôtes, tenanciers lemporaires ou perpétuels; ceux-là, paysans libres ou propriétaires, manants des terres d'Eglise, placés dans la i commande !■, sous le sauvement du seigneur; ces derniers, bourgeois et artisans des villes et des bourgs, soumis à sa justice et à sa loi. Au neuvième siècle, cette population se divisait encore en trois classes: des serfs, des demilibres, des libres. Cette division tend à disparaître. L'unité dans la sujétion, voilà le grand fait social du onzième siècle. De ces demi-libres, si communs à répoque romaine ou franque, bien peu ont survécu. A peine retrouverait-on dans les colliberts de l'Anjou, les colons de l'Ile de France, les descendants des affranchis ou des lides. Et voici l'esclave lui-même dont la condition s'est élevée. Devenu serf, attaché au sol, vendu ou donné avec sa tenure, il a un foyer et une famille. Lui aussi peut se marier, posséder, avoir un pécule, le laisser à ses enfants, être témoin dans un acte, en un mot, être homme. Encore, le nombre ■de ces serfs est-il en décroissance au onzième siècle; les seigneurs préfèrent confier la culture de leurs domaines à des hommes libres qui travailleront mieux et produiront plus. Mais par un mouvement inverse, la àjerté s'est amoindrie. Ce n'est pas
l'évolution des idées sociales 115
que, Uicoriqucmcnt, bourgeois et paysans se considèrent comme très supérieurs aux serfs. Ils sont libres, peuvent, en droit, aller et venir; mais que d'entraves à leur liberté! Elle se heurte d'abord aux frontières étroites, aux barrières multiples. Surtout, à mesure que le pouvoir central s'est affaibli, Toppression locale est devenue plus forte. Au lieu d'un maître éloigné, à qui ils donnent plus ou moins, de temps à autre, leur travail, leur argent, leur sang, ils ont dans le seigneur un roi toujours présent, souvent grossier et rude, qui réclame son dû et se fait payer sans retard. Contre lui aucun recours, car il a la force, connaît ses sujets et, de son donjon, les tient en respect. Ainsi, sans même que la condition légale des libres soit changée, en fait, elle devient pire. Entre leurs obligations et celles des serfs, il y a des différences de degré, non de nature. La langue a marqué ce dernier fait. Elle réunit serviteurs et sujets dans un seul mot: les hommes. Toutes ces servitudes qui, au onzième siècle, ont pesé sur la population libre, mainmorte, formariage, droit de suite, cens, redevances et corvées se sont établies comme la conséquence logique de l'organisation sociale et des changements survenus dans la forme de l'Etat et la notion du pouvoir.
Second caractère du régime: il se transforme peu à peu en une excessive fiscalité. Cens et redevances payés par les tenanciers, capitation levée sur chaque serf, corvées et prestations exigées en nature, parfois en argent, telles sont les charges dont le séi-
gneur a grevé la population qui vit sur ses domaines. Ajoutons-y la taxe qu'il lève, le captennium, sur les terres ecclésiastiques ou privées dont il a la garde, l'impôt public qu'il continue à percevoir, comme héritier du roi, sur les bourgeois ou petits propriétaires fixés dans la seigneurie. On devine ce que rapportent ces droits divers; et il en est d'autres encore. Le seigneur a multiplié à l'excès les redevances ou les impositions extraordinaires. Ce sont les quêtes d'abord, les aides qu'il lève à sa- guise, quand il a besoin d'argent, pour une guerre ou tout autre cause. Ce sont surtout les dépenses qu'il met à la charge de ses sujets : le gîte, l'obligation pour eux de le loger, nourrir, défrayer, lui et sa suite, de recevoir les amis qu'il leur envoie, la creditio, le droit de faire porter au château les provisions du vilain ou du bourgeois, de lui prendre à crédit son argent ou ses biens, de le rembourser quand il peut ou quand il veut, les dons, les charrois, les corvées, les services qu'il lui impose. Il fait argent de tout ou sur tous et saigne ses sujets en conscience, persuadé que s'ils crient, ils paieront toujours.
A l'origine, cette fiscalité a eu sa raison d'être. Tout gouvernement est coûteux qui prétend laisser le moins possible à l'initiative des gouvernés. Tel est le cas. Le seigneur s'est chargé de tout. Aussi a-t-il commencé dans un intérêt public à réclamer l'argent ou à grever les hommes. 11 leur demande d'abord ce que chaque souverain peut exiger de sts sujels. S il les contraint par corvée à réparer le château, les.
l'évolution des IDHIiS SOCLVLES 117
chemins, les ponts, c'est pour assurer la circulation ou la défense; à lui donner l'ost et la chevauchée, le service de guerre ou de guet, c'est pour repousser l'ennemi et sauver leurs biens. S'il exige une redevance pour la mouture de leur blé, le mcsuragc de leurs denrées ou de leurs étoffes, c'est pour l'entretien de ses bâtiments ou de ses marchés. Il est juste qu'eu échange du service rendu, il prélève une part de leur argent ou de leur temps. Mais à la longue, cest poui- lui-même, dans son intérêt, qu'il a transformé les obligations communes. Pour assurer ses transports, engranger sa récolte, couper son bois, il multiplie les corvées, enlève à ses tenanciers la libre disposition de leur travail. Pour ses guerres, il puise sans compter l'argent et les hommes, et la guerre n'est plus la défense du sol, mais trop souvent une conquête ou simplement une aventure. Pour ses plaisirs ou ses besoins, il élève les taxes, invente de nouvelles i coutumes s odieuses, vexatoires. Il ruine ses sujets pour s'enrichir.
Peu à peu aussi, avec le temps, les institutions économiques créées en vue de l'intérêt de tous, sont devenues un monopole. Le seigneur a obligé les habitants 5 porter leur blé à son moulin, leur farine à son four, leur vendange à son pressoir; il leur interdit davoir chez eux ou à eux ces outils indispensables à l'alimentation. Bien plus, il s'est réservé le monopole de la vente. Le premier, il aura le droit, pendant huit jours, trois semaines, un mois, de faire sa récolte, de la porter au niarrhé et de la vendre. Ainsi peut-il
défier toute concurrence, élever les prix, s'assurer les débouchés. 11 est le maître des transactions, d'autant plus qu'il touche de gros revenus sur celles piême qu'il autorise. Par ses douanes, il n'a pas seulement fermé ses domaines; à l'intérieur, il a multiplié les taxes: sur les routes, sur les rivières, sur les ponts, les chaussées, dans les ports, sur les quais, à l'entrée des villes, au marché, à l'entrepôt, sur les ventes, le mesurage, le pesage, le change, etc. Le marchand est tout juste une valeur qu'il exploite. Il le rançonne en le protégeant.
Jamais fiscalité ne fut plus savante et plus lourde. Et pris dans les rets de la seigneurie, Ihomme ne peut y échapper. Car c'est encore iin des traits de ce régime que l'immobilité et la contrainte. Pour être sûre, l'exploitation doit être continue. Il faut donc empêcher le manant de quitter son échoppe ou sa tenure, d'y appeler l'étranger à sa place. Retenir les sujets sur leur terre, voilà en définitive la pensée des gouvernants. Aussi ont-ils commencé par isoler leur Etat, par supprimer tout contact avec le dehors. La seigneurie est un territoire fermé. Par ses règlements, ses douanes, ses péages, le seigneur empêche d'entrer sans son aveu. Les barrières fiscales le défendent tout autant que les murailles de son donjon. Et cela même ne suffit pas. Dans cette place forte oii ils vivent, les libres ont perdu les libertés les plus précieuses, celles qui tiennent à la personne ou aux biens. Fixés au sol, sur leur tenure héréditaire ou leur petite propriété, ils ne peuvent disposer comme ils veulent
l'évolution des idées sociales 149
du loi quils cullivc-nl ou ([uils possèdeut. Il leur est inlcidit d'aliôuer à duutrcs qu'aux hommes de la scigucurie; encore le seigneur a-t-il un droit de préemption et peut-il sopposer à rechange, à la donation ou à la \entc. De cette loi, il excepte à peine les traditions faites aux églises; c'est là une concession qu'il fait à Dieu et dont il escompte un bénéfice. De même, la liberté de tester n'existe pas. Le libre ne peut laisser ses biens quà ses parents, le sei'f qu'à ses enfants; s'ils meurent l'un et l'autre sans héritier légitime, c'est au seigneur que revient leur héritage. Par exception, celui-ci peut accorder la liberté de tester, mais cette liberté est coûteuse et toujours incomplète. Le patrimoine ne peut sortir de l'Etat. Si le légataire est un étranger, il devra s'y établir, devenir à son tour l'homme du seigneur. Sous des formes diverses, on peut dire que la mainmorte existe partout.
Comme les biens, la personne est serve. Libre en théorie, lo sujet ne peut se marier, aller, venir, à son gré. Il de\Ta choisir sa femme dans la seigneurie et parfois dans sa classe. Pour se marier ailleurs, il faut une permission. Précisément, cette loi est une de celles que les seigneurs maintiennent le plus. Entre eux, ils ont signé des traités pour interdire le formariage ou en régler les conditions. Et à cette servitude, les sujets ne peuvent se soustraire. S'ils quittent la seigneurie, sans l'aveu du maître, celui-ci a le droit de les faire poursuivre, arrêter, emprisonner. Où iraient-ils d'ailleurs où un même sort ne les at-
tende? Par résignation, par accoutumance, par nécessité, ils porteront le joug.
On voit ainsi ce qu'est devenu ce régime de protection. Individualiste à outrance, conservateur à l'excès, il se traduit par la fiscalité, les monopoles, la contrainte, en un mot, il est une exploitation des hommes et du sol. Tel est le bilan du patronat seigneurial. Jamais l'homme n'a vécu dans un cadre plus étroit, sous une discipline plus forte; jamais dans le groupe social, dont il fait partie, son activité n'a été moins grande. Si dur pourtant que ce régime nous paraisse, nous ne croyons pas qu'il n'ait été que malfaisant et brutal. Les féodaux ont défendu le sol, disputé aux barbares normands, sarrazins, hongrois, l'indépendance, la civilisation de notre race. Ils ont organisé dans tout le pays la vie locale, créé partout des centres de travail ou d'échanges. Ils ont enfin, dans les consciences, créé le plus pur idéal qui puisse nous inspirer: celui de la liberté individuelle et de l'honneur. La chrétienté leur doit les plus belles pages peut-être de son histoire. — Mais voici les revers du système. Deux choses lui manquent surtout: l'ordre et la justice. Et elles lui niiinquent parce qu'à ces forces ainsi dispersées, il n'y a ni moteur ni régulateur commun.
Livrés à eux-mêmes, ces grands ne reconnaissent aucune force supérieure à leurs lois. Ils se font gloire de ne tenir leur terre que de Dieu ou du suzerain qu'ils ont choisi. Entre eux, c'est par les armes qu'ils règlent leurs différends, et malgré
l'évolution des idées sociales 151
reffort des rois, des hauts seigneurs, de l'Eglise, la guerre est devenue une institution publique. A leurs sujets, ils ne reconnaissaient ni droits civils, ni garanties réelles. Chacun deux est un petit despote, fréquemment injuste et oppresseur. Voyez cet acte d'un abbé du Vézelay qui déclare <; pouvoir tailler à sa guise ses bourgeois et ses serfs; » celte charte d'un seigneur de Montpellier qui donne en fief à son viguier un de ses domaines, les hommes, les femmes, « pour en faire ce qu'il veut. » Ces déclarations ne Sont pas rares à la fin du onzième siècle. Tous les gouvernants pensent et agissent de même. Les cartulaires du temps sont remplis des doléances de l'Eglise ou dos gens du peuple contre les ; mauvaises coutumes que les grands ont établies. »
Ce qui est plus grave, c'est que l'oppression tend à s'accroître et qu'il ne dépend pas toujours de la volonté des maîtres de l'adoucir. Elle est une conséquence de la division progressive des seigneuries, division due à deux causes: 1 inféodation dos impôts ou des justices, un régime successoral qui conserve l'égalité de partage. Sans doute, ducs et comtes, s'efforcent déjà d établir le droit daîncsse à leur profit. Ils tournent la loi commune avant de l'abolir, mais les autres, petits ou moyens, la subissent. Presque partout, dès la fin du onzième siècle, la seigneurie se démembre; comme la terre, la justice, les droits fiscaux, le pouvoir sont partagés. Une féodalité nouvelle de petits fonctionnaires ou propriétaires apparaît alors dans l'histoire. Elle, aussi réclame sa part
de souveraineté sur chaque parcelle qui lui est échue.
Cette féodalité sortie de l'ancienne n'a pas ses titres. Surtout, si elle a les mêmes besoins, elle n'a plus les mêmes ressources. Obligé de vivre sur un territoire moins étendu, le seigneur a dû, pour tenir son rang, imposer de nouvelles charges à ses hommes. Trop souvent rapace, besoigneux, il leur fait rendre plus qu'ils n'ont, plus qu'ils ne peuvent. Entre ces milliers de patrons dont la classe s'étend chaque jour, la concurrence est trop forte. Elle augmente la production, fait hausser les cens et les péages, multiplie les services, et les charges paraissent d'autant plus lourdes que diminue le nombre de ceux qui les jsupportent.
Pour affranchir les classes populaires, ce ne sont pas seulement les dispositions des gouvernants, c'est le régime qu'il faut changer. Et cette conviction grandit à mesure que le progrès des mœurs, l'intérêt bien entendu imposent aux privilégiés des concessions partielles inévitables. La paix! voilà d'abord ce qu'on demande, et sur les menaces du roi, de l'Eglise, des ducs ou des comtes, ils ont consenti à l'établir. Mais la stabilité même du pays en rendant moins sensible le besoin de protection rend plus précaires les institions qu'il a fait naître. Mieux défendus par les mœurs, les coutumes les croj'^anccs, les hommes voient au delà et plus loin que les frontières où ils vivent. L'oppression du maître fait oublier ses services, et
l'évolution des idées sociales 153
c'est contre lui qu'ils songent, à leur tour, ù se défendre.
Presque en même temps, réduits par la paix à se passer des bénéfices de la guerre, les chefs ont dû accroître autrement leurs richesses ou leurs domaines. Ils ont songé alors à créer des bourgs et des villages, à défricher le sol, à doubler ainsi le nombre de leurs sujets. Pour y réussir, ils ont appelé dans ces villes neuves des bourgeois ou des paysans, et, en échange de leur travail, leur ont reconnu certaines franchises. Le progrès accompli par quelquesuns a éveillé chez tous les désirs du changement. Ce ivest pas quand les peuples souffrent le plus qu'ils se révoltent: il faut cju'ils souffrent surtout du sentiment de leurs souffrances. Les concessions qu'on leur fait leur rendent plus désirables alors celles qu'on leur refuse. Les révolutions sont rarement l'œuvre de l'extrême abaissement ou de l'extrême désespoir.
C'est ainsi qu'à la fin du onzième, au début du douzième siècle, l'ordre établi sera mis en question. Les peuples chercheront aux rapports sociaux une autre loi que la protection et la dépendance. Mettre la société en harmonie avec les faits ou les idées nouvelles, tel sera le caractère du mouvement. 11 ne sera ni un retour à la centralisation gouvernementale des Carolingiens, ni la suppression de la contrainte individuelle au profit de la contrainte collective, mais la conquête de la liberté sous toutes ses formes, civile, économique, politique, contre le patronage et le monopole des seigneurs.
CETXp conquête supposait une série de transformations. Dès la fin du onzième siècle, l'ordre ancien, était attaqué par les forces économiques et religieuses, le progrès de la richesse mobilière et de la culture, l'essor de l'industrie et du commerce, les relations entre seigneuries, le réveil de l'internationalisme chrétien. Parallèlement à ces faits extérieurs, se modifiaient les idées anciennes. Si le séniorat manquait à ses services, quel droit avait-il au pouvoir? S'il opprimait au lieu de défendre, pourquoi lui obéir? Ne pouvait-on trouver un principe d'organisation sociale plus stable, plus juste que la force? A un régime de contrainte, substituer un régime de contrat, de rapports définis, de droits réciproques?
Assurément, les conquêtes populaires n'entraînent pas alors un nouveau système politique et social. Société seigneuriale et société démocratique ne représentent pas deux doctrines, deux systèmes opposés, irréductibles, inconciliables. Nous croyons volontiers que toute révolution porte en elle sa philosophie, que cette philosophie doit définir d'abord les droits de l'homme et de la société. Ce sont là idées modernes. Mais ce n'est pas au nom d'une théorie abstraite, rationnelle, que les villes ou les bourgs, les artisans ou les vilains se soulevèrent contre les seigneurs. Le mouvement démocratique n'a eu ni docteurs, ni dogmes. Il a eu ses idées pourtant —
l'évolution des idées sociales 155
à Volai flollant. vague, obscur, si l'on veut, — mais CCS idées onl iioussé à laction, car tout changeniciil dans les fails aest que la suite de transformations dans les esprils ou les c>^nsciences. Or ces idées, le peuple les a trouvées autour de lui; il s'est borné à les appliquer et à les étendre, car elles sont iiiciennes. — Lune est l'idée de justice; l'autre, l'idée de contrat. C'est par elles que s'ébauchent l'idéal iX)pulairc, la conception sociale qui triomphera aux douzième e!. treizième siècles. Séparons les par l'analyse. Voyons comment elles se sont formées et comment elles vont agir.
La première, l'idée de justice, est surtout l'apport du christianisme. A vrai dire, elle répond à un sentiment; mais ce sentiment, la religion établie lui a fait place dans sa doctrine. Dans la genèse du régime (démocratique, l'Eglise devait ainsi avoir un rôle. Ce rôle fut-il toujours conforme à ses principes? Toujours cunscient? Tout au moins, pendant la première partie du onzième siècle, elle-même fut-elle impuissante à le remplir. Asservie au laïcisme, gouvernée par des chefs, évèques ou abbés, qui n'étaient trop souvent que des féodaux, grossiers et violents, hommes d'argent ou hommes de guerre, elle profitait du régime établi. Dans les couvents où on travaillait encore, la pensée était étiolée comme la doctrine. Les moines copiaient des manuscrits qu'ils ne comprenaient plus; leur seule littérature était l'histoire et le droit. Quelle action une telle Eglise eût-elle pu avoir sur la société politique! Mais avec
la réforme grégorienne, tout change, tout s'ébranle. Sous l'inspiration de Cluny et de la Papauté, le mouvement réformiste ranime les forces intellectuelles. On n'a jamais tant écrit, en ces temps, qu'à l'époque de Grégoire VIL Engagée dans sa lutte contre le laïcisme et son plus haut représentant, l'Empereur, l'Eglise sent le besoin de formuler une théorie du pouvoir. La révolution va-t-elle s'étendre du gouvernement aux sujets, des rois aux peuples? Et l'émancipation religieuse entraîner l'émancipation sociale? On ne peut nier que ses chefs, grands esprits comme Grégoire "VII, honnêtes comme Pascal II, n'y aient songé. C'est dans la doctrine théocratique qu'apparaît cette affirmation que le roi ne tient son pouvoir que du consentement du peuple, que le peuple peut enlever la couronne au prince injuste ou indigne. Que la sujétion ne fut pas le résultat d'un fait, mais d'un pacte, on voit déjà les conséquences de cette idée qui mettait le contrat à la base de tout Tordre social. Grégoire et ses partisans les accusèrent encore en osant soulever les passions des foules, s'allier à cette grande force du nombre ou de l'opinion, jusque-là inconnue ou méprisée. Les premiers, ils ont uni la cause de la papauté à celle des peuples; les premiers aussi, ils ont montré la fragilité du lien féodal et de tout ce régime établi sur la contrainte et le vasselage. L'impulsion donnée par la papauté ne fut donc pas étrangère au réveil des libertés populaires, et en France, au moins, le mouvement eût été plus rapide, si l'exemple des papes
l/livOLlTION DES IDÉES SOCIALES 157
avait entraîné la hiérarchie, ^hiis, cmune à d'autres époques, on feignit de ne pas conipren(h-e et on s'obstina à ne pas les suivre. Le haut clergé n'oubliait pas ses intérêts temporels. Par ses domaines, ses dîmes, ses fiefs, ses imniunilés. il était entré dans l'ordre féodal. Evèques ou abbés rendaient la justice, levaient les impôts, percevaient les péages, commandaient à des milliers d'hommes, vassaux, censitaires, tenanciers ou serfs. En voulant s'affranchir du laïcisme, devaient-ils se dépouiller? Un grand corps ne renonce pas si aisément aux droits qu'il tient de Thistoire, de la coutume, de la reconnaissance des hommes. Malgré la réforme, les prélats demeurèrent ce qu'ils étaient: des seigneurs. On comprend donc qu'en présence du mouvement démocratique, ils aient hésité. <j Commune, dira Guibert de Nogent, mot nouveau et détestable... » « Serfs, s'écrie à son toiu*, l'archevêque de Reims, Raoul le Vert (1112), soyez soumis en tout temps à vos maîtres. Et ne venez pas prendre comme prétexte à vos révoltes leur dureté et leur avarice. » Saint-Bernard lui-même, en pleine crise sociale, soutient l'église de Reims contre les bourgeois. A ce mouvement populaire, le clergé oppose la résignation. A part quelques évoques, il n'est pas douteux que la hiérarchie, dans un intérêt conservateur et égoïste, ne l'ait combattu.
Heureusement, la doctrine est supérieure aux hommes. Malgré l'hostilité ou la timidité d'une partie de ses chefs, l'Eglise est alors au service des ^petits et des faibles, car par ses traditions, ses origines, son exis-
tence, elle-même est l'armée éternelle qui lutte contre toutes les oppressions, celle du mal et de celle de la force. Directement d'abord, dès le onzième sièle, elle a imposé la paix et la trêve de Dieu. Elle a rappelé le caractère sacré du pauvre, étendu sa protection à tous ceux qui prient et qui travaillent, pèlerins, artisans, marchands, bergers, laboureurs. Elle a couvert de son manteau leur personne et leurs biens, rendu inviolables leurs outils, leurs denrées, leur bétail, leur récolte. Pour les défendre, elle a créé dans les paroisses des associations armées qui s'engagent à repousser la violence par la violence. Des seigneurs, elle a exigé le serment de respecter la paix, de soumettre leurs querelles à son tribunal, et, dans leurs guerres, de ne plus rançonner, ravager, brûler les paj's où ils passent. Contre les récalcitrants, ses chefs ont établi une pénalité: l'amende, l'excommunication ou l'anathème. Peu à peu, cette législation de la paix scst étendue à toute la France. Par elle, une première fois, la question sociale est réglée. Les peuples lui ont dû la première des garanties, le respect de la vie humaine et de la propriété.
Mais, pour l'obtenir, l'Eglise a dû parler au nom de sa doctrine, et à son tour, celle-ci va retrouver sa vertu sociale. La paix dans la justice! Voilà la notion fondamentale, universelle et simple à la fois, celle qui répond à tout, s'impose à la famille, à l'Etat, aux relations privées ou publiques, celle dont les intérêts ou les passions peuvent bien restreindre, non défigurer le sens. De son application découle l'ordre.
LÉVOLUION DES IDÉES SOCIALES lÔD"
c'est-à-dire la conformité ù la raison divine, le règne du Père céleste dans l'humanité. Or, cet idéal, l'Eglise l'a toujours présont. Aux aspirations intérieures de la conscience individuelle, chaque jour elle donne le retentissement de sa voix collective, car chaque jour, au sacrifice, dans ses hymnes, dans ses prières, par la bouche de ses fidèles ou de ses prêtres, elle répète ce touchant appel à la justice, au royaume de Dieu... Quon juge dans des siècles croj'auts et malheureux de la puissance d'une telle idée! Chez les hommes imprégnés de l'esprit, des habitudes, des sentiments chrétiens, elle s'est déposée dans les consciences, comme le limon bienfaisant que laissent à la terre les grandes eaux. L'idée fermente et soulève les âmes. Les unes, plus délicates ou plus pures, iront dans les cloîtres oublier le siècle, implorer aux pieds du Christ la pitié. Elles travailleront à mériter cet ordre idéal que le maître a promis aux doux et humbles de cœur. Chez les auti'es, l'idée se changera en vouloir. Au rude ouvrier des champs ou des villes, elle soufflera toutes les passions qui grondent en nous, au choc de l'injustice. Contre une société mal faite, dont les abus heurtent sa conscience d'homme et de chrétien, le manant sera prêt à la révolte. Qu'importe qu'on lui parle d'obéissance! Le droit à la justice prime le devoir du respect. — Ainsi préparé par la religion, s'ourdit peu à peu dans les chaumières, dans les villages, à l'ombre du château, ce complot des misérables, qui, tôt ou tard, fera éclater la geôle étroite où la force avait prétendu enchaîner la liberté.
Et contre cette idée, les gouvernants sont désarmés. Car, à eux-mêmes, l'Eglise a prêché le devoir de justice. C'était là le rôle, la fonction qu'elle assignait au pouvoir. Formulée dès le sixième siècle par Isidore de Séville, cette philosophie politique, sous les Carolingiens, était entrée dans le droit. 11 faut en lire la théorie dans les capitulaires de Charlemagne, les traités de Jonas ou d'Hincmar, les déclarations des conciles, comme ceux de Paris (829) de Trosly (909). — <! L'office spécial du roi est de gouverner et régir le peuple de Dieu avec équité et justice, de veiller à lui assurer la paix et la concorde. Il doit être le défenseur des églises, des serviteurs de Dieu, des veuves, des orphelins, de tous les pa\ivres, de tous ceux qui sont sans appui. Tant qu'il le peut, il doit mettre son zèle, sa crainte, à empêcher l'injustice, et, si elle se commet, à la réprime; ne laisser à personne l'espoir de violer le droit, l'audace de mal faire... Aussi doit-il, lui qui est le juge des juges, laisser monter vers lui la plainte des pauvres, de peur que ceux qui sont établis par lui et le remplacent auprès du peuple, n'oppriment les petits par leur négligence ou leur iniquité. » — Belle formule! qui fait du pouvoir le serviteur' du droit, et si vivante, si nécessaire, que, dans le désordre social, elle reste entière. Au onzième siècle, les canonistes comme Abbon, les papes comme Grégoire YIl la rappellent maintes fois, voyant dans la justice le seul remède à l'anarchie universelle.
Théoriquement, ce principe s'est imposé aux gou-
l'évolution des idées sociales 161
vornanls. Les rois aonl pu renoncer ù une vieille et. glorieuse tradition, et les seigneurs n'ont eu garde de laisser ce fleuron à la couronne. Lisez leurs chartes. Ils aiment à se représenter comme les tuteurs des faibles, les protecteurs de leurs sujets. Eux aussi, poiw légitimer leur pouvoir, se sont pi'oclamés représentants de Dieu, et c'est au nom d'une idée morale qu'ils ont prétendu gouverner les hommes. Assurément, ce sont là formules d'apparat 'et phraséologie sonore qui cachent mal les abus et les violences. Mais les mots sont une force, comme les idées. Ils ont créé dans le peuple un idéal qui lui sert à juger ceux qui le jugent. C'est le tribunal secret devant lequel paraissent, à leur tour, ses maîtres. L'injustice, voilà dès le onzième siècle, le grief des populations et des églises, la plainte formidable qui gronde contre les puissants, plainte d'autant mieux entendue qu'elle a pris la voix de la religion.
Xous touchons ici au rôle social de la doctrine. Dans le conflit entre les féodaux et le peuple, elle-même a été hors de cause. Bien plus, acceptée partout et par tous, elle fut un trait d'union entre des hommes profondément divisés. Aux uns et aux autres, elle a mis au cœiu' même foi, même morale, même prière. A tous, elle a rappelé l'égalité originelle. Le Christ n'est pas seulement le Rédempteur individuel, mais le grand médiateur social. C'est en son nom que les classes populaires pourront réclamer des garanties, que seigneurs ou roi pourront renoncer à quelquesuns de leurs privilèges. Si vives que soient les luttes
sociales, elles ne seront plus implacables, pouvant toujours s'en remettre à l'arbitrage du surnaturel. Ainsi s'explique, malgré des émeutes partielles, le caractère pacifique du mouvement. Si le moyen âge n'a pas eu ses guerres sociales, comme l'antiquité, il le doit en partie à l'unité de ses croyances. La lutte économique ne s'y compliquait pas dune lutte religieuse. Aux révolutions antiques avait manqué cette entente supérieure entre les classes. Xi en Grèce, ni à Rome, la religion de la plèbe n'avait été celle du patriciat. la foi de l'esclave, celle du citoyen.
L'idée de justice! voilà donc la contribution de l'Eglise à laffranchissement des classes populaires. Mais cette idée est générale, partant peu précise. Comment l'interpréter, la traduire dans les faits? Ne doit-elle pas se cristalliser dans une formule plus pratique? Au douzième siècle, ce principe existe; il est entré par la féodalité aussi bien que par l'Eglise dans le droit et dans les mœurs: c'est l'idée de contrat.
L'application du contrat aux rapports entre gouvernants et gouvernés était d'origine récente. L'antiquité classique n'avait pas cru que l'Etat fût théoriquement ou historiquement le produit des volontés humaines, la conclusion d'un pacte solennellement juré pur tous ses membres. Elle l'avait conçu comme un être réel, permanent, immuable, supérieur aux générations humaines qu il voyait passer tour à tour. Cet être, elle l'avait divinisé. C'est cette doctrine, qu'en proclamant la liberté de la conscience et de la pensée, vint