‹ Questions d'histoire sociale et religieuseChapitre 78 sur 83 · I.V POLÉMIQUE RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

I.V POLÉMIQUE RELIGIEUSE

uns OU les autres cherchent à justifier leur cause par des miracles. Ici. cost un pauvre homme guéri à Saint-Pierre qui témoigne en faveur de Grégoire. Là, cest le siège de Grégoire qui se brise quand il excommunie l'empereur. C'est xiao chute détoiles qui condamne le synode urbaniste de Plaisance et montre le ciel favorable à Clément III. ïMais il faut encore des exagérations et des violences, de la liouffonnerie et de linjure. Le peuple est moins sensible aux idées qu'aux formules, aux formules qu'aux mots, et même aux gros mots. Surtout depuis 1080, quand la lutte s'aigrit, les écrivains se transforment en pamphlétaires. On ferait un joli recueil des insultes qu'ils se prodiguent. Pour les grégoriens, Henri IV est une peste simoniaquc, le César débauché, le fléau des églises, la sentine de tous les vices; son pape, Clément III, un véritable Catilina. En retour, Grégoire n'est pas ménagé par ses adversaires. Tout est suspecté, tourné en dérision dans sa conduite: sa hauteur de vues, son énergie de caractère, son attachement à ses amis, à la grande comtesse, ses ménagements envers l'empereur. On l'accuse d'avoir assassiné ses prédécesseurs, de vouloir attenter à la vie d'Henri, de ne plus croire en Dieu; d'autres le traitent de voleur, de nécromancien et de sacrilège. Et ce ne sont là que les moindres accusations: imposteur, moine apostat, suppôt de Satan, voilà les épithètes qu'on lui décerne. Son successseur Urbain II n'est pas mieux ménagé. C'est un traître, un blasphémateur, un glouton. « Turbanus î devrait être son nom et c'est sous ce sobri-

quet qu'on le désigne. On croirait entendre les bouffonneries que Lutlaer lancera plus tard à la face de Léon X.

Des bouffonneries même, il y en a, et à côté de l'injure grossière, apparaît déjà la caricature plus légère, qui enferme la satire dans la charge préméditée. Dans ce genre, rien n'est plus curieux qu'un petit écrit attribué à un clerc de Tolède, Garcias, et rédigé probablement dans l'entourage de Gulbert de Ravenne et des cardinaux impérialistes. Ici, plus d'invectives, de dissertations lourdes; l'auteur est homme d'esprit et aussi homme de lettres; les citations des anciens abondent sous sa plume, et il semble moins connaître la Bible qu'Horace et Juvénal. 11 suppos'^ que son archevêque se rend à Rome pour y port?r des reliques de saint Albin et de saint Rufin. La rencontre est plaisante. Le prélat trouve le pape très occupé à boire avec ses cardinaux, tout en dissersertant des affaires de l'Eglise. Ecoutons le dialogue. — L'archevêque en entrant se met à psalmodier: <: Saint Albin, priez pour nous, saint Rufin, priez pour nous... ■■ En entendant cette oraison, le pontife se prit à dire: « Voilà un bon début de cet arrivant. - — Teucer: « Excellent. » — Le cardinal de Pise: < C'est un vrai fils de l'Eglise romaine. >: — Raj'nier: « Le Christ est vraiment dans sa bouche. ) — ' Bien, bien, reprit le pape, levonsnous, mes frères, levons-nous pour lui faire honneur... )» Et ayant reçu les reliques, le pape les baise, les enveloppe dans des étoffes d'or. <t 'Vivent, vi-

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vent ceux, continue-t-i), qui défendent FEglisc romaine par de telles armes. Prenez courage, prenez courage, mes heureux caidinaux. Vraiment heureux, vous tous qui avez souffert d innomhrablcs beuveries à cause de la justice... Eh quoi donc!... C'est maintenant qu'il faut boire, car il est écrit: si vous voulez, si vous sauvez Urbain, vous mangerez tous les biens de la terre. Donc, cardinaux, dévorez des saumons, ingurgitez des bars, absorbez des murènes, tranchez des dauphins, dévidez des carpes, incorporez-vous de^ saumons... Quoi plus? Rien plus! L'air, la mer, la terre, les fleuves, les fontaines, les étaiigs, les lacs, les rivières, traversez tout; consumez, détruisez, dévorez, buvez, buvez... Buvez, disje, le \in des aromates, le massique, le falerne, l'hysope, Jaluntiuni... i Ne voilà-t-il pas du Rabelais? Et, en réalité, si les savants auteurs des Monumenta ne nous affirmaient avoir trouvé ce pampMet dans un mainiscril du douzième siècle, nous aurions quelque doute sur son origine. Il a bien de la verve pour les écrits de ce temps-là.

Il n'est pas douteux que le succès de ces libelli n'ait été très grand. Ces petits traités, un peu pédants, souvent grossiers, presque toujours diffamatoires, circulaient dans toute la chrétienté. On les IciL d'abord dans les monastères ou les paroisses; moines ou clercs se passaient les manuscrits et les copiaient à leur usage. On les commentait dans les écoles déjà florissantes d'Italie et d'Allemagne, à Milan, Pavie, Magdebourg, Hildcsheim, Liège, Strasbourg,

Worms, Cologne. Les relations commerciales, qui devenaient de plus en plus fréquentes, servirent non moins à leur propagande. Les marchands qui traversaient les Alpes, partaient de Gênes ou de Venise pour Ratisbomie, Augsbourg, Nuremberg, étaient à leur manière des missionnaires d'idées. Ils colportaient ces pamphlets ou ces lettres, les répandaient dans les marchés et dans les foires, les semaient dans la chrétienté tout entière. Peut-être aussi, ces écrits étaient-ils entre les mains d'agitateurs populaires, prédicants, moines ou prêtres émancipés de leur couvent ou de leur diocèse, pèlerins, mendiants, peuple nomade, émigrant d'église en église, de cité en cité, courtiers naturels des opinions ou des nouvelles.

Par là, on comprend que cette littérature ait agi puissamment sur le peuple et mis en branle toutes les passions qui grondaient dans les consciences. Il ne faut pas s'imaginer la société religieuse aussi profondément divisée entre clercs et laïques que de notre temps. Le peuple, qui prenait part aux élections de ses évêques et assistait souvent à leurs synodes, n'était pas indifférent aux controverses. Les partisans de la Réforme comprirent les premiers cette puissance du sentiment populaire. Ils voulurent le confisquer à leur profit. Humbert s'adressait déjà au peuple pour lui demander de mettre fin à la simonie, au mariage des prêtres. Grégoire VII confiera également aux foules la défense de sa cause et s'appuiera sur elles contre la féodalité épiscopale.

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On peut simaginer ainsi la puissance d'action que les écrits de ce temps ont dû avoir sur l'opinion publique. Et il semble bien que celle-ci se soit prononcée en faveur de Grégoire et du parti réformateur.

DANS ce grand conflit qui commence avec le pontificat de Léon IX, deux questions vont diviser la chrétienté. La première est d'ordre canonique: lu simonie; la de.ixième d'ordre p llico re'igieux: l'investiture. Comment sont-elles traitées et résolues par nos publicistes.

La question de la simonie n'était pas simple. Si tout le monde était d'accord pour condamner le mal, ou ne s'entendait ni sur la définition, ni surtout sur ses conséquences. Quelle était la validité des actes faits par un simoniaque? Pouvait-il baptiser, absoudre, offrir le sacrifice? L'évcque simoniaque pouvait-il consacrer? L'évêque sacré lui-même par un simoniaque était-il légitime?

On comprend l'importance de ce débat. Refuser aux prêtres déchus du ministère tout pouvoir spirituel était soulever contre eux les peuples. Il n'y avait pas de moyen plus énergique, plus radical et plus simple à la fois, d'arrêter la vie religieuse et de'chasser de l'Eglise les clercs prévaricateurs. Le parti rigoriste le comprit. Il commença par assimiler la simonie à l'hérésie et se prononça pour la nullité de l'ordination conférée par des simoniaques, pour la nullité des

sacrements administrés ou par des simoniaques ou par des prêtres mariés. « Hors de l'Eglise, dit Gui d'Arezzo, il n'y a plus de place pour le sacrifice, s Humbert et Deusdedit se rangent à cette opinion.

Elle était ancienne dans l'Eglise. Depuis le quatrième siècle, de longs débats s'étaient engagés sur la valeur des actes faits par des évêques hérétiques et excommuniés, notamment sur la validité de leurs ordinations. Sur cette question, l'Eglise n'avait pris aucune décision définitive. Au onzième siècle, les esprits se partagent encore. Mais il est remarquable que la solution rigoriste ait trouvé dans l'Eglise même des contradicteurs. Si des écrivains comme Bonizo, Alger de Liège, concèdent que le sacrement conféré par les clercs mariés ou les simoniaques ne donne aucune grâce réelle, ils affirment la réalité de lacté; ils nient la vertu des sacrements, ils admettent leur validité. Cette distinction, établie depuis longtemps par la théologie augustinienne (res et virtus), n'était qu'un comi^romis. Mais comme tout compromis, n'avait-elle pas quelque chance de s'imposer?

Rome hésita. Ni dans les Pères, ni dans les conciles, elle ne trouvait des arguments décisifs. Aussi, dans la première partie de la lutte, sa conduite est-elle irrésolue et contradictoire. De 1049 à 1052, la question est discutée par trois synodes sans qu'on parvienne à s'entendre. Il n'est pas douteux pourtant que Léon IX, Nicolas II, sous linflucnce dHumbcrt, n'aient incliné vers les solutions rigoristes. En 1049, à un synode romain, Léon IX réitéra l'ordination aux évê-

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ques et aux clercs ordonnes par les simoniaqucs. Mais cet acte fut blâmé par le synode de Verccil. Grégoire, en 1078, frappa de nullité î absolue » les ordinations faites par les excommuniés, et ses légats firent prendre des décisions analogues aux assemblées de Girone (lOSl) et de Quedlembourg (1085). Cette doctrine est aussi celle d'Urbain II au synode de Plaisance. Mais ces déclarations restèrent sans effet. La papauté n'osa pas appliquer sa doctrine; elle eiît trop affaibli la foi dans la valeur des sacrements et porté le désordre dans la constitution même de la hiérarchie. Grégoire et Urbain II s'étaient bornés à imposer les mains aux clercs excommuniés; Pascal II tempéra la législation primitive. En réalité, on s'accorda peu à peu à reconnaître la validité des ordinations et des sacrements conférés suivant les rites par des évèques ou des prêtres même excommuniés. Sur ce point, les doctrines modérées ont prévalu.

La question de l'investiture fit bientôt oublier celle des sacrements. Le parti impérial abandonna assez promptement la cause qu'il ne pouvait défendre: le piariage des prêtres, la simonie. Cette cause, il ne l'avait même jamais bien défendue. Henri III avait épuré l'Eglise allemande, et c'était surtout dans l'Italie du Nord, en France, que la chrétienté souffrait des maux que le parti réformiste voulait guérir. Si les clercs indignes avaient trouvé asile et protection auprès d'Henri IV, c'était là une des nécessités de la lutte qui obligeait l'empereur à unir tous les ennemis de Grégoire dans un effort commun. Aussi bien, dès

1075, le débat s'c'igag? entre Fempire et le sacerdoce. le féodalisme et la hiérarchie, et l'enjeu n'est rien moins que la suprématie définitive de l'Etat ou la liberté de l'Eglise, c'est-à-dire l'asservissement ou l'indépendance du principe spirituel représenté par la papauté.

Deux partis, deux doctrines. Pour justifier en effet leurs prétentions respectives, les adversaires devaient être conduits à discuter les principes Qui remportera? Grégoire? Henri? Mais ces deux hommes incarnent eux-mêmes deux puissances. Laquelle est supérieure? Le sacerdoce? l'empire? Et le débat qui s'engage sur les investitures, pose déjà le grand problème du moyen âge, qui est encore celui des temps modernes, les rapports de la société religieuse et de la société politique. Assurément, ce n'est pas sous cette forme que la question est alors débattue. Pour ces hommes du onzième siècle, tout le système politico-religieux créé par Charlemagne reste debout. Ils n'entendent pas séparer ce qu'il a uni, deux sociétés de nature distincte; mais, dans une société unique, organiser deux pouvoirs différents. Or, depuis deux siècles, le « peuple chrétien : a deux chefs; qui sera le maître? Théocratie ou impérialisme, les solutions contraires se ramènent à une même idée: l'unité. Voilà l'idéal qui inspire les publicistes, et, s'ils ne peuvent supprimer le dualisme des pouvoirs, religieux ou politique, ce qu'ils veulent, ce n'est ni leur indépendance, ni leur égalité, mais leur subordination.

De ces doctrines, la première, celle des grégoriens

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était certainement la plus hardie et la plus féconde. Elle ne sélait pas formulée tout d'un coup, comme une découverte éclose dans le cerveau d'un penseur, mais peu à peu, par l'évolution progressive des idées et encore plus par la logique des circonstances. Que voul;ut-on d'abord? Epurer et réformer le sacerdoce. Mais le parti réformiste avait bien vite compris que traiter le mal sans en atteindre la cause, n'était pas le supprimer. Et, en réalité, le désordre venait moins de l'état monû que de létat social; la corrux>tion des mœurs était en germe dans la nature même des institutions. Réformer le clergé avait donc pour condition d'abord de l'affranchir; la dignité du sacerdoce supposait sa liberté. De cette vue claire des choses, les grégoriens en avaient été conduits à une notion plus complète de l'Eglise, en tant que société. Autonome, parfaite, divine, elle avait en elle-même tous les titres pour être libre: mais lilDre, si on lu définit, elle est plus encore, si on la compare: souveraine. De là, toutes les formules où s'enferme déjà la pensée théocratique. Origine divine du sacerdoce, origine humaine des royautés; la fonction spirituelle antérieure par le temps, supérieure par essence à toutes les autres; la fonction politique née, après la chute, comme une conséquence nécessaire de cet état de péché qui crée le désordre et la guerre; l'une, œuvre de la grâce, l'autre, de la force, telles sont les doctrines qui appal'aissent dans l'histoire. Elles prennent leur forme concrète dans ces images célèbres, tant de fois répétées, du soleil et de la lune, de lame et du corps.

Sont-elles l'œuvre personnelle de Grégoire? On les trouve déjà dans ses écrits, et, à vrai dire, plus dune de ses invectives contre la puissance politique font songer aux déclamations échappées sept siècles plus tard à Jean-Jacques Rousseau contre la société. Tout au moins se précisent-elles dans son entoura g?. Les Dictatus papae reflètent bien sa pensée; ils nous donnent comme la synthèse systématique, le syllabus de ces idées qui vont désormais dominer toute l'histoire du pontificat romain.

Mais elles circulent aussi dans toute l'Eglise, et ç*a été le rôle des publicistes grégoriens de les répandre. Italiens, comme Placide de Xonantola, allemands, comme Manegold ou Bernold, ceux-ci s'en font les interprètes. Que, en vertu de ces doctrines, le pape soit tout-puissant dans l'Eglise, qu'il puisse y faire la loi, commander en maître, et de plus contrôler la puissance publique, excommunier, déposer les rois; que l'Eglise elle-même échappe à toutes prises de la puissance civile, ayant tous les droits qui s'attachent à la souveraineté et toutes les prérogatives que lui confère sa mission, le pouvoir de posséder, de légiférer, de punir; nul n'en doute. Ecoutons l'auteur de ce Liber canonum contre Henri IV, composé en 1085, à la requête des évêques allemands partisans de Grégoire VII. « Les constitutions de celui qui gouverne le siège apostolique doivent être reçues comme si elles venaient du prince des apôtres, et il n'est permis à personne de les transgresser. » — « Chaque chrétien doit tenir pour ennemi celui

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