‹ Questions d'histoire sociale et religieuseChapitre 80 sur 83 · LA POLÉMIQUE RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

LA POLÉMIQUE RELIGIEUSE

dans notre pays un certain nombre de partisans, elles n'avaient pas rallié la majorité des esprits. L'épiscopat surtout leur était hostile. Plus attaché que les moines, et par ses intérêts mêmes, à Tordre établi, plus habitué aux transactions, par la souplesse que donnent la vie du monde et la pratique des affaires, il désirait avant tout une conciliation entre la liberté de lEglise et les droits de l'Etat. Attaché à la royauté et au Saint-Siège, il restait fidèle à cet idéal dune alliance du pouvoir religieux et du pouvoir politique. C'étaient là des idées anciennes. En les reprenant, l'épiscopat ne faisait que suivre ses traditions. Et il eut pour les défendre un grand homme, Ive de Chartres qui, dès 1097, en devient le plus illustre représentant.

Il ne faut pas chercher dans ses Lettres de tliéorie sur la nature des rapports de l'Eglise et de l'Etat. Il sait bien que. dans la région supérieure des idées, les principes se combattent. Mais ce sont là questions d'école. La vérité pratique, celle qu'il faut tenir fermement, c'est l'entente des deux pouvoirs sociaux, tous deux nécessaires, tous deux irréductibles. Si l'Eglise est une société parfaite et libre, l'Etat n'est-il pas légitime, bienfaisant et nécessaire? Si le sacerdoce est institué par le Christ pour le salut des âmes, le roi, chef de I Etat chrétien, n'est-il point par sa fonction le protecteur, le défenseur du sacerdoce, spar le sacre, le représentant de Dieu? Que le roi et le pape se fassent donc des concessions mutuelles. Or, le prin-

cipe de ces concessions ne peut être trouvé que dans une notion exacte de l'investiture et le sens qu'on doit lui attacher.

La solution proposée par Ive, la distinction entre les biens de l'église et l'église elle-même, le pouvoir politique de l'évéque et son pouvoir religieux, l'investiture séculière et l'investiture ecclésiastique, fut reprise par d'autres écrivains. Elle inspira sans doute le dessein que prit le doux et honnête Pascal II, à Sutri, d'abandonner tous les droits régaliens et d'affranchir l'Eglise en la dépouillant. C'est sur ces principes qu'en Angleterre et en France, dès le commencement du douzième siècle, se fit l'accord de la royauté et du pontificat. Et il est possible que le concordat de Worms eût été signé plus tôt si les écrivains italiens, comme Placide de Nonantola, n'avaient encore défendu les doctrines intégrales du parti réformiste et la confusion qu'il continuait à établir entre les éléments divers du pouvoir épiscopal.

L'ÉTUDE des pLiblicisles nous permet enfin de répondre à une dca-nière question. Pourquoi le parti impérial fut-il vaincu?

Certes, il ne le cédait au parti grégorien ni en énergie, ni en intelligence. Ce n'étaient pas de méprisables politiques qu'Henri W, de médiocres polémistes que Beno. Les écrivains ont défendu, parfois avec talent, les prérogatives du pouvoir civil cl ils ont vu

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avec raison que lautorité des rois dans l'Eglise venait de l'Eglise même, de la conception chrétienne de l'Etat, ébauchée par Rome, accomplie par Charlcmagne. Mais leur défaite est due à leurs doctrines. Aux affirmations nettes de Grégoire et du parti réformiste, ils n'avaient aucun principe à opposer. A mesure que dans la lutte, par l'effet môme de sa séparation avec l'Empire, l'Eglise prend une conscience plus nette de sa vie, de sa force, de son organisation sociale, indépendante des territoires, des seigneuries, des royaumes, ils ne démêlent point cette notion de l'Etat, cette autonomie du corps politique que la renaissance du droit romain rétablira plus tard. Ils demeurent des théologiens et des fidèles. Ils prétendent rester dans l'Eglise, ils se flattent même de la représenter. « Nous sommes, dit l'un d'eux, les défenseurs de la foi. Dieu est avec nous, la vérité est avec nous; nous n'avons pas corrompu la doctrine catholique ni par notre parole, ni par nos écrits; bien mieux, nous sommes prêts à frapper du glaive de la parole divine, les corrupteurs, les destructeurs de l'Evangile et de cette parole. » Dans cette lutte contre Grégoire, ce n'est donc pas la papauté, c'est l'homme qu'ils combattent. En protestant contre la déposition d'Henri, ils ne contestent pas le droit de l'Eglise, mais l'application du droit. Par là, leur situation était fausse. N'osant pas formuler l'idée de l'indépendance, de la séparation du spirituel et du temporel, ils durent se réfugier dans des discussions de formes, des attaques de personnes, des chicanes

de procédure, et ils ne surent choisir entre cette alternative: ou se séparer de la papauté ou lui obéir.

De toutes les solutions, le choix d'un pape de leur parti était la moins heureuse. Dans une société fondée sur lautorité de la tradition, la légitimité du pouvoir est le seul, le premier titre au gouvernement. Que Grégoire fût vraiment pape, eux-mêmes n'en pouvaient douter, car ils l'avaient reconnu. Que le pouvoir pontifical fût supérieur à toute l'Eglise, ils l'admettaient, acceptant toute la législation des conciles et des papes. Ainsi la logique était contre eux; leurs croyances les condamnaient. On comprend que pour les esprits religieux, pour le peuple même, leur opposition ait paru une révolte. Le parti réformiste s'identifia avec l'Eglise, et ce fut sa force d'être toujours conséquent avec lui-même et avec la doctrine générale qu'il prétendait représenter.

Car on ne saurait voir dans les idées de Grégoire une innovation. Ce reproche, les publicistes du parti impérial l'ont formulé à maintes reprises, et ce n'est point une des moins curieuses de leurs critiques que d'avoir accusé Grégoire de changer l'ordre établi. Sils entendaient, par là, le système créé en Europe depuis le neuvième siècle, maintenu par les Othon et Henri III: oui. La pDlilique grégorienne était une révolution puisqu'eux-mcmes ne représentaient que l'ancien régime. Mais s'ils voulaient dire que la papauté innovait dans la constitution de l'Eglise et se mettait en contradiction avec ses principes et sa propre histoire, ils se trompaient. Après eux, celte opinion a été soutenue

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