LA POLÉMIQUE RELIGIEUSE 2Ô
encore. Quelques historiens modernes ont i)rétendu qu'il y avait lui système grégorien, que rancicnne Eglise s"élait transformée avec les fausses décrélales, Cluny et les papes du onzième siècle. M. Mirbt semble se rallier ù ces idées. Il accuse Grégoire d'avoir voulu absorber tous les pouvoirs, devenir à la fois le chef spirituel de l'Eglise et le suzerain des rois et des évoques, c Le combat pour les investitures, dit-il, est une lutte pour la propriété des biens ecclésiastiques, c'est-à-dire pour le droit d'en disposer comme propriétaire... Grégoire ne cherchait quù enlever à chaque évoque la libre disposition des domaines qu'il gouvernait, s J'ai dit ailleurs pour quelles raisons je combattais cette thèse, et je ne crois pas que M. Mirbt ait apporté à la défendre des arguments nouveaux et décisifs.
Une analyse des actes de Grégoire prouve, au contraire, qu'il a voulu surtout le rétablissement de l'ancien droit.
Loin de chercher à supprimer le système électif, il a rendu au clergé et au peuple le droit d élire. Sil se substitue parfois aux électeurs, c'est qu'ils ne peuvent choisir eux-mêmes ou qu'un intérêt supérieur exige son intervention. 11 ne songe pas davantage à donner l'investiture ecclésiastique ou à demander un serment aux évêques, à l'exception des évêques sacrés à Rome. Et ces engagements n'ont aucun des caractères du serment féodal. Lisez encore les bulles de confirmation accordées aux évêchés. Elles ne sont qu'une reconnaissance solennelle, authentique, des
droits de l'église, de la juridiction de Févêque. Dire que Grégoire ou ses successeurs ont eu l'idée de transférer au Saint-Siège la suzeraineté des évêchés est avancer une théorie contraire aux documents. Et est-il besoin de iremarquer que même les formules tant de fois répétées sur la suprématie du sacerdoce, n'étaient pas nouvelles dans l'Eglise? Si Grégoire fut un novateur, ce fut moins par ses idées, que par les conséquences qu'il en tira, par l'énergique retour à des principes que le régime féodal avait peu à peu effacés de la conscience chrétienne, par l'application rendue possible, dans le morcellement de l'Europe et la dissolution du système carolingien, d'une organisation nouvelle et plus large de la chrétienté.
Et ce fut aussi la dernière raison qui a assuré le succès de son œuvre: l'idéal supérieur au nom duquel il combattit. Celui de ses adversaires n'était que la subordination de l'Eglise à l'Etat, un conservatisme étroit qui maintenait l'asservissement de la hiérarchie au pouvoir politique, du monde religieux au monde féodal, avec tous les abus que la féodalité avait fait naître. Grégoire avait vu plus haut et plus loin. Réformer les âmes, unir les peuples, et, au-dessus des petits groupes sociaux morcelés par l'anarchie, tracer les cadres de la grande famille chrétienne, donner au pouvoir intellectuel et moral la conduite des idées et l'arbitrage des affaires humaines, rendre enfin au christianisme le caractère international et œcuménique qu'il allait perdre, lui donner un centre d'action et de vie, voilà le rêve qu'il a laissé à l'histoire.
LA Polémique religieuse 2G5
Il a affirmé la supériorité de l'esprit, le droit des croyances au gouvernement des hommes. Il a vu le règne possible de la justice — et l'homme même fut à la hauteur de l'œuvre. Qu'on mesure les résultats obtenus après sa mort, si chèrement achetés qu'ils soient par trente ans de luttes : les croisades, les Universités, le développement des libertés locales et populaires! Ce qui justifie Grégoire, c'est à la fois l'infériorité morale de ses ennemis; c'est aussi le progrès général qui a suivi la réforme érerg'que quil a entreprise.
Cette réforme même devait-elle être telle que Grégoire l'avait voulue? Pouvait-elle s'accomplir sans réserve? Si la papauté a réussi, au moins pour un temps, à purifier le sacerdoce, à assurer la dignité de ses ministres, si elle a dégagé l'Eglise des liens du laïcisme, développé, constitué sa notion sociale et formulé en ce sens des doctrines qu'elle nabandonncra plus, elle laissait à l'histoire le plus grave des problèmes qu'elle ait encore à résoudre et qui, sans doute, ne sera jamais résolu. L'Eglise! L'Etat! La souveraineté de lesprit et de la conscience, en face de la souveraineté de la loi et de la force, qui trouvera les ternies définitifs d'un accord toujours conclu, toujours à refaire? Au douzième siècle, dans sa victoire même, la papauté ne devait s'attendre qu'à un compromis. Ses visées étaient trop hautes, et, dautre part, la hiérarchie était trop riche, trop puissante, trop engagée dans le monde pour être tout à fait libre. Le clergé n'était pas seulement un corps religieux; il avait sa
part des honneurs, et cette part, il entendait la maintenir. Il ne pouvait ni se passer de l'Etat, ni le dominer. Une transaction s'imposait donc, qui s'imposera toujours, œuvre du tenps plus encore que des hommes. Et, en justice, on ne saurait reprocher à Grégoire VII de ne l'avoir ni préparée, ni même entrevue. Toute réforme est une lutte et cette lutte est dautaut plus vive, que les abus ou les usages menacés sont depuis longtemps en possession. Ces grands remueurs d'idées ou de p>euples ne comptent pas avec le possible; ils ne peuvent même réussir qu'à condition de tout vouloir et de tout oser. Ce ne seront jamais des modérés qui changeront la terre. Le poids à soulever est trop lourd aux forces qui se mesurent. Il faut des énergies autrement puissantes et rudes, qui se dépensent sans compter, pour imprimer une poussée supérieure aux résistances. En ébranlant les peuples au nom de l'idéal chrétien, Grégoire a été dans son rôle; en proposant une transaction faisant à chacun sa place, Calixte II a été dans le sien. Et s'il est \Tai que les publicistes n'aient pas été étrangers à ce dernier résultat, on peut dire, comme M. Mirbt, que leur œuvre n'a pas été vaine, qu'elle trouve sa place à côté de ceUe de Grégoire, et que, si imparfaite qu'elle soit, elle mérite d'avoir eu son historien.