L'ORGANISATION ECCLÉSIASTIQUE DANS L'ANCIENNE FRANCE
LE catholicisme qui, dans sa structure générale, est resté toujoiirs identique à lui-même, s'est au contraire, dans sa vie sociale, dans rageucemcnt de ses organes, toujours adapté au milieu dans lequel il a vécu. Le Concordat de 1801 a été une de ces adaptations. Dans un Etat centralisé, unitaire, oii toutes les institutions sont l'œuvre d'une pensée et l'application d'un système, l'Eglise prend elle-même ces caractères. Son organisation est simple. Un évêque dans chaque diocèse, un curé dans chaque paroisse, un desservant dans chaque succursale. Hors de là, rien. Pas de corps religieux: seuls, les chapitres ont trouvé grâce, mais ils sont sans influence. Pas de pouvoirs exempts ou privilégiés: tout, dans le diocèse dépend de l'évêque comme l'évêque dépend lui-même du gouvernement. La hiérarchie ecclésiastique se conforme ainsi à la hiérarchie civile. C'est la belle ordonnance de lEmpire romain, l'Eglise entrée dans l'administration, devenue elle-même une administration, au risque de
voir se tarir en elle l'esprit d'initiative et la sève puissante de la liberté.
Je voudrais montrer comment cette conception est nouvelle dans notre histoire.
Si nous comparons, en effet, à l'Eglise . concordataire notre ancienne Eglise gallicane, deux faits nous frappent tout d'abord. Le premier, c'est que cette Eglise n'est point une création de la loi, mais de l'histoire. Provinces, diocèses, paroisses, chapitres, monastères, prieurés, communautés de prêtres, confréries apparaissent spontanément, comme les forces libres qui éclosent sous la poussée créatrice des intérêts ou des croyances. Le second, c'est que loin d'être une manifestation d'unité, elle offre, au contraire, l'exemple de la diversité la plus complète. Elle a toute la souplesse mais aussi la complexité apparente de la vie. Par suite, rien d'homogène dans sa structure. Elle n'est pas une insLitution, mais un ensemble d'institutions; un édifice régulier et clair, également divisé, uniformément rempli, mais un amas de pièces disparates, d'organismes distincts, superposés, qui traduisent la vie religieuse sous les formes historiques les plus variables, aux degrés les plus divers et dans toutes les classes de la nation.
Cette ancienne Eglise s'était constituée surtout par les démembrements successifs de la communauté et de l'autorité épiscopales. A l'origine, dans chaque c cité », il n'y a qu'une seule église, celle de l'évêque. Lui seul prêche, administre les biens, confère les sacrements. Des prêtres ou des diacres sont bien
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envoyés dans les bourgs (vici) pour y célébrer le culte, y distribuer lEucharislio, y voir les malades, mais ils uy résident pas; ils s'y présentent comme les délégués de lévcque, non comme les chefs de communautés autonomes. Ces petits groupes de fidèles n'ont eux-mêmes aucune existence, ni canonique, ni légale. En principe, il n'y a qu'une seule communauté chrétienne, la communauté épiscopale. C'est de cet organisme simple, unitaire, que, par un mouvement ininterrompu de décentralisation, devaient se détacher toutes les forces individuelles ou collectives qui allaient constituer lEglise. L'évolution entière du catholicisme, depuis le quatrième siècle jusqu'à la fin du moyen âge. n'est plus vers l'unité, mais vers la liberté.
DE ces formes nouvelles, la première, la plus ancienne est la paroisse.
Ses origines sont diverses. La plus commune est le culte célébré sur le tombeau ou en souvenir d'un saint. Pour honorer sa dépouille mortelle, puis, simplement pour rappeler im acte de sa vie, une prédication ou un miracle, un oratoire s'est élevé. Peu à peu, un prêtre a été attaché à cet oratoire, des offrandes ont été faites à l'autel, un patrimoine a été donné au saint. De ces usages va naître la paroisse. Dans sa formalion progressive, elle se détache lentement de l'organisme épiscopal. Elle reçoit d'abord un district; à lin-
térieur de ce district, elle groupe un véritable clergé, prêtres, diacres, simples clercs. Les fidèles cessent ainsi d'être les tributaires de l'église de révoque. Dans le bourg, dans le domaine où ils se ti'ouvent, ils peuvent recevoir les sacrements, entendre la prédication, assister au sacrifice. L'autonomie religieuse est donc la première qui soit reconnue à ces communautés rurales. La seconde forme de leur indépendance fut la constitution de leur patrimoine. Les évêques avaient dû reconnaître à ces églises la propriété des biens qui leur étaient donnés, comme à leurs prêtres, la jouissance de ces dons. Au sixième siècle, ils abdiquèrent également leur pouvoir d'administration directe. Le concile d'Orléans, en 511, abandonne à chaque église locale les deux tiers des offrandes, n'en réservant plus qu'un tiers à l'église-mère de la cité. Celui de Carpentras (527) réserve à la paroisse la jouissance des biensfonds affectés à l'entretien du temple et du clergé, sauf si l'église épiscopale est trop pauvre. L'assemblée d'Orléans (538) supprime les réserves faites en faveur de l'évèque et ne lui laisse que les droits fiXés par la coutume. En même temps, les chefs des paroisses faisaient peu à peu reconnaître leur pouvoir d'administrer ces biens: le droit d'acheter, de faire des échanges, d'aliéner avec l'assentiment des évêques de la province. En 614, le concile de Paris leur confirme ces attributions. L'autonomie économique s'est établie comme l'autonomie religieuse. Chaque diocèse devient une fédération d'églises groupées autour de l'églisc-mère, un ensemble de communautés s'adminis-
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trant elles-mêmes sous le coiilrôle, sous la juridiction du pouvoir épiscopal.
C'est en effet sous celte forme, sur ces idées de commuuauté que la paroisse se constitue. Entendons par là non seulement une vie collective, mais aussi une intervention populaire dans le gouvernement religieux. Ce caractère se manifeste, dès les origines, par la participation des fidèles au choix de leur prêtre. Celui-ci, dès le sixième siècle, est presque toujours choisi dans une assemblée publique, présidée par l'archidiacre, et avec lassenliment des habitants. Avec le temps, il est vrai, cette première prérogative du peuple chrétien allait décroître. Du neuvième au douzième siècle, le séniorat en mettant la main sur l'Eglise en chasse la liberté. Mais celleci renait dans le siècle même qui voit revivre les libertés générales. La vie paroissiale supprimée, étouffée par le féodalisme se réveille alors. Elle se manifeste sous une forme nouvelle: le contrôle des habitants sur l'administration du patrimoine ecclésiastique. Ce contrôle prend sa forme définitive, quand, au treizième siècle, les assemblées de paroissiens deviennent périodiques et que les fabriques se constituent.
L'usage de ces assemblées de paroisse se rattache assurément au grand mouvement social qui a fait^ naître les libertés politiques. Le régime démocratique s'était établi dans la société féodale; il s'insinuait également dans l'organisation du catholicisme. La vie religieuse ne se sépare jamais de la vie civile et les mœurs comme l'esprit général d'un temps se
Itl QUESTIONS D HISTOIRE
retrouvent dans toutes les institutions. Le consentement aux taxes, la répartition, la levée de 1 impôt étaient les garanties premières que demandaient les habitants; ils appliquèrent ces mêmes idées au gouvernement de la paroisse. L'église était la maison commune, il parut juste que l'administration du patrimoine ecclésiastique fût l'œuvre de tous. Le patrimoine paroissial étant constitué par les libéralités des habitants, l'entretien de l'église ou du prêtre en partie assuré par leurs deniers, il fut inévitable que le budget religieux fût établi, comme l'impôt municipal, sous le contrôle des contribuables. L'assemblée a perdu alors, presque partout, la présentation du curé, mais ses attributions financières se sont singulièrement accrues, et, dans la vie économique de la paroisse, c'est elle-même qui gouverne tout.
Périodiquement, elle se réunit d'abord pour élire les marguilliers chargés de l'administration permanente, recevoir et apurer les comptes annuels de la fabrique; à intervalles irréguliers, elle est convoquée chaque fois que se pose une question financière intéressant les habitants. Elle vote les tailles extraordinaires appliquées aux réparations de léglise ou à rentretien du culte, 1, 2, 3 sous par feu, se prononce sur les travaux, reconstruction ou agrandissement du temple, réfection des murs ou des toits, achats de cloches ou d'ornements, renouvellement des fonts ou entretien du luminaire. Ainsi toute lactivité fiscale se concentre dans son sein. Ce nest pas
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tout; cest l'assemblée encore qui fixe, d'accord avec le curé, les droits casuels perçus pour les cérémonies du culte. Tous les tarifs sonl étai)lis par un véritable contrat, et de ces contrats, depuis le quinzième siècle, nous avons un grand nombre d'exemples. Quelques-uns règlent le service du culte, les heures des offices, le nombre des processions, l'obligation du curé de résider, et, en échange, lui assurent un traitement payé par les habitants. D'autres, les plus nombreux, ont un caractère fiscal. Ils fixent les modes de perception de la dîme, remploi des deniers reçus pour les indulgences ou les quêtes, les tarifs des sépultures ou des mariages, les cadeaux que le curé est tenu, à certaines époques, comme à Pâques, de faire aux habitants. A Bry, en 1507, le curé levait pour les sépultures 4 boisseaux de froment, 16 boisseaux de seigle, 2 pains, 10 gros 1/2 argent de chaque chef d'hôtel. Les paroissiens s'avisent que ces tarifs sont plus élevés que dans les paroisses voisines, ils obligent le curé à transiger. Toutes les redevances en nature sont converties en une somme dc> 5 s. et la fourniture des cierges. L'accord règle également les taxes pK)ur le mariage et les lettres de rémission délivrées aux paroissiens qui se marient hors de la paroisse. On voit, à ces exemples, la nature de ces contrats. Ce système est général et persiste jusqu'à la Révolution.
L'assemblée de paroisse était elle-même représentée par un organisme permanent: la fabrique. C'est au treizième siècle qu'apparaît l'institution. Un cer-
tain nombre de seigneurs avaient pris l'habitude de déléguer quelques habitants aux réparations ou à l'entretien de l'église (fabricà). Un concile de 1287 déclare qu'ils ne pouvaient être nommés que par l'assentiment de l'évêque. Ils furent bientôt choisis par la communauté elle-même et devinrent ses mandataires. A quel moment se fit cette transformation? Nous l'ignorons; mais au quatorzième, et surtout au quinzième siècle, elle p«raît un fait accompli. Les marguilliers sont nommés par l'assemblée de la paroisse. Ils sont présentés à l'archidiacre, qui, au nom de l'évêque, confirme leurs pouvoirs et ils prêtent serment.
Le nombre de ces mandataires est partout le même, — deux ou trois, — parmi lesquels, mais rarement, nous trouvons des femmes. Leurs attributions sont celles de l'assemblée. Ils veillent à la célébration du culte, à l'entretien des fonts, du tabernacle, des ornements et des vases sacrés. Ils sont chargés d'examiner tous les projets relatifs à l'embellissement ou aux réparations de l'église. Dans beaucoup de paroisses, ils sont également tenus à veiller à l'entretien de l'école ou aux œuvres de bienfaisance. Tous les ans, ils étaient obligés de rendre leurs comptes à l'évêque, comme aux habitants, et de justifier que l'inventaire des biens ecclésiastiques était à jour.
Ainsi toute la vie paroissiale reposait sur ces deux idées: un contrôle permanent et actif de l'autorité ecclésiastique, une participation directe des fidèles à l'administration du culte. Le curé n'était pas un
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chef irresponsable, absolu; au point do vue spirituel, il n'était que le mandataire de lévèque, au point de vue temporel, que le gérant de la communauté. On devine combien ces institutions démocratiques ont donné de force à la vie paroissiale. Il n'est pas de fait qui explique mieux la durée du catholicisme, ni sa résistance, dans les campagnes surtout, à travers tant de bouleversements intellectuels, politiques ou sociaux.
LE second fait, générateur de liberté, est une institution aujourd'hui disparue: le patronage. Quelles en sont les origines? Est-il romain? Est-il germanique? En réalité, il n'est exclusivement ni l'un ni l'autre. Les institutions se forment presque toujours obscurément, produit du temps et du milieu où elles paraissent, et elles paraissent le jour où il est nécessaire quelles soient. Au cinquième siècle, le patronage ecclésiastique entra dans les mœurs et dans la loi, mais à une heure où les progrès du christianisme, sa force d'expansion dans les campagnes, les conditions mêmes de la propriété le rendaient inévitable. A vrai dire, il fut une transaction entre l'organisation publique et l'organisation domestique du culte. Il permit au grand propriétaire d'avoir sur son domaine un édifice religieux, d'y appeler un desservant, d'y grouper des fidèles; il lui imposa certaines charges et lui concéda certains droits. Le
concile d'Orange (411) nous marque le point de départ de cette institution. II avait reconnu à tout évêque, constructeur d'un oratoire sur son domaine, la faculté d'en choisir le desservant. Cette faveur s'étendit bientôt, par la force des choses, à tout clerc, à tout laïque qui fondait et dotait une église. Au cinquième siècle, le patronage est constitué; une foule de sanctuaires s'élèvent alors dans les villae et créent, autour de la paroisse primitive, de l'église publique, autant de petits centres où le culte privé vient s'établir.
Nous avons décrit ailleurs la double évolution qui devait rendre le patronage si puissant et si redoutable. D'une part, quels que fussent les efforts de la Jiiérarchie pour maintenir l'unité antérieure de la paroisse, elle-même se démembre à son tour, comme s'est démembrée, un siècle plus tôt, la communauté épiscopale. Un travail analogue de décentralisation se poursuit et s'achève. Ces églises privées où le culte n'était point permis dans les grandes fêtes, qui n'avaient pas de baptistère, de district religieux, devaient finir peu à peu par recevoir une organisation ecclésiastique. Au septième siècle, la plupart donnent naissance à une paroisse, en même temps que, par une extension inverse du patronage, un grand nombre de paroisses anciemies se mettent elles-mêmes dans la dépendance d'un seigneur. D'autre part, dès le huitième siècle, le patronage va livrer l'organisation religieuse au capitalisme seigneurial et au laïcisme. Dans cette société grossière, inaccessible aux abstractions,