Arrêté royal du 15 avril
• 2i RafTalovich, le Logetnent de l'ouvrier et du pauvre j p. 467i
pour le premier établissement, et les capitaux engagés rapportent 3 pour 100 en moyenne. C'est assurément peu de chose que de loger 8000 à 9000 personnes, dans un pays qui a près de 6 millions d'habitants et dont presque toute la population s'adonne à Findustrie; mais ce n'est qu'un premier essai, qu'une expérience toute récente, et, en pareille matière, l'essentiel c'est de bien commencer.
En Hollande, les faubourgs de toutes les villes sont remplis de maisonnettes habitées par des ouvriers. Amsterdam faisait exception; mais, depuis quelques années, il s'y est formé des compagnies qui ont construit de petites maisons salubres, dont le loyer revient à 300 francs pour deux chambres. Bien que ce prix soit trop élevé, les ouvriers se les disputent et désertent à l'envi les logements sordides qu'ils occupaient dans les combles des maisons bourgeoises, ou dans des caves sombres, humides et parfois inondées. On rencontre également, aux environs des villes manufacturières et près des grandes fabriques, de véritables villages ouvriers, remarquables par l'ordre, le confortable et la propreté qui y régnent. Lors du congrès d'hygiène de la Haye, en 1884, j'ai eu roccasion d'en visiter un dans VAgnela-park^ à Delft, et j'en ai gardé le meilleur souvenir.
En Allemagne, la question des logements ouvriers s'agite depuis plus de quarante ans. C'est Victor-Aimé Hubert qui l'a soulevée vers 1840; le congrès des économistes allemands s'en est occupé à diverses reprises; les socialistes l'ont agitée dans leurs réu-
nions; des solutions ont été proposées par Schulze- Delilzch, par Engel, par Brentano; enfin, en 1885- 1886, une enquête a été faite par le Verein fur Social- Politik, qui compte dans son sein des économistes distingués, tels que les professeurs Nasse (de Bonn), Conrad (de Halle), Schmoller (de Berlin), et enfin M. Miquel, bourgmestre de Francfort-sur-Mein, Tun des deux chefs du parti national-libéral, administrateur et financier de premier ordre, mais profondément dévoué à ce socialisme dUÈtat dont le grand chancelier de l'Empire poursuivait l'application à toutes les questions économiques.
L'enquête, bien que dirigée par M. Miquel, n*a pas «u de succès. La question est restée dans le domaine de la théorie, et, en dehors des points sur lesquels Tintervention directe de l'État s'est manifestée, il a été fait bien peu de chose. Les efforts tentés par des sociétés plus ou moins philanthropiques n'ont pas produit de résultats sérieux.
En 1870, lorsque l'Allemagne fut prise d'une sorte de fièvre de spéculation, et qu'elle pensa que Berlin allait devenir la capitale de l'Europe, les loyers et le prix des terrains subirent une hausse considérable. Les ouvriers y affluaient de toutes parts et les logements faisaient défaut. Le moment semblait favorable au développement de sociétés de construction. 11 s*en constitua un assez grand nombre, mais il en est peu qui aient survécu. Elles avaient pour but d*assurer la propriété des immeubles à leurs locataires au bout d'un temps donne, en comprenant l'amortissement
194 QUESTIONS D'HYGIÊNB SOCIALE.
dans le prix du loyer. A ce moment, les salaires étaient très élevés, et les ouvriers, atteints comme les autres par la rage de la spéculation, contractèrent à la légère des engagements qu'ils ne purent tenin Lorsque la crise éclata, beaucoup de sociétés se trouvèrent compromises. Pour construire, elles avaient eu recours au crédit hypothécaire; les intérêts absorbaient tous les bénéfices, et bientôt les actionnaires furent obligés de faire des sacrifices pour payer les dettes et liquider la situation.
L'ouvrier allemand, dit M. Raffalovich, n'est pas encore parvenu h un degré d'instruction économique qui lui permette d'apprécier les bienfaits de l'association, et il se défie de toutes les entreprises dont Tiniliative part des classes qui possèdent. 11 est disposé à tout demander à l'État, et c'est une tendance que le prince de Bismarck favorise de tout son pouvoir.
En ce qui a trait aux logements ouvriers, le gouvernement a pris l'iniative et donné l'exemple près des mines qu'il exploite lui-même. Pour engager ses employés à se construire des habitations, il a organisé un système de primes qui leur donne de grands avantages. Il leur concède le terrain à titre gratuit, et leur fait Jes avances remboursables sans intérêt et par annuités, de façon qu'ils peuvent s'acquitter en huit ou dix ans. Ce système a permis à la population ouvrière du bassin (Je Saarbriick de se construire, de 1842 à 1871, 3 081 maisons. Pour couvrir la dépense, l'État a fourni, par ses primés, 2 293 000 francs, par ses avances, 1130^000 francs, et la Caisse de pré-
voyance 2 536 000 francs. Cet exemple a été suivi par les chefs d'industrie, dans la vallée du Rhin et dans la Prusse orientale. Autour des usines, on voit se grouper des maisonnettes confortables dues h la sollicitude et à la libéralité des patrons.
L'entreprise la plus considérable qui ait été réalisée dans ce sens est celle de Krupp, à Essen. Cette fabrique a pris, depuis le commencement du siècle, un développement égal à celui de notre usine du Creusot. C'est en 1810 qu'elle a été fondée, et, en 1848, elle n'avait encore que 72 ouvriers. Au recensement de 1881, elle en comptait 19 605, composant, avec leurs familles, un total de 65 381 personnes. Sur ce nombre, 18 698 sont logées dans des habitations appartenant à la maison Krupp. Pour ne pas augmenter la dépense et pour grouper tous les ouvriers autour de l'usine, on a adopté le système de la maison collective. Chaque bâtiment renferme de 2 à 16 logements; mais chacun d'eux est complètement isolé, quoique la porte d'entrée soit commune. Ils contiennent de deux à quatre pièces et coûtent, en moyenne, 150 marks de loyer (187 fr. 50); ce prix n'est pas Irop onéreux, dans un établissement où le salaire annuel oscille entre 1 000 et 1 125 francs. Pour les ouvriers célibataires, on a construit de véritables casernes, dans lesquelles ils sont logés gratuitement et nourris à très peu de frais. L'usine Krupp a créé des institutions de bienfaisance semblables à celles qui fonctionnent dans nos grands établissements manufacturiers.
Au Danemark, les associations de construction ont mieux réussi qu'en Allemagne. A Copenhague, depuis 1860, on est parvenu à fournir des logements à 4 pour 100 de la population tout entière et à 13 pour 100 des classes indigentes. En dehors de Copenhague, M. Hahsen, secrétaire de la Chambre de commerce de Kiel, a constaté, en 1877, qu'il existait des sociétés de construction florissantes dans neuf villes du royaume. L'Italie a suivi le mouvement. A Milan, en particulier, on trouve des maisons ouvrières très bien comprises. L'Espagne a fait aussi son effort. Il s'est formé, il y a quelques années, à Barcelone, une société immobilière au capital de 2 millions. Elle a acheté des terrains à côté des centres manufacturiers et y a élevé des maisons coûtant 3 000 francs et comprenant quatre pièces surmontées d'une terrasse. Les ouvriers peuvent en devenir propriétaires, à l'aide d'une combinaison financière que M. Vicente de Romero a exposée au congrès de Blois, en 1884.
Je craindrais de fatiguer le lecteur en poursuivant, en dehors de l'Europe, cette revue un peu monotone. Les conditions économiques y sont, du reste, difTérentes de celles que nous subissons, et c'est surtout au point de vue des intérêts de notre pays que la question doit nous préoccuper.
En France, rattention était depuis longtemps éveillée sur ce sujet, lorsque les pouvoirs publics s'en émurent à leur tour. Leur sollicitude pour les classes laborieuses se traduisit, d'une part, par la loi du 13 avril 1850 sur les logements insalubres, et, de l'autre, par les décrets des 22 janvier et 27 mars 1852, qui affectèrent une somme de 10 millions à l'amélioration des habitations ouvrières, dans les grands centres manufacturiers. C'était au moment où la cité Napoléon venait de s'élever, rue Rochechouart , sous le patronage du président de la République. La tentative n'avait pas réussi, et la cité ne put s'achever qu'à la faveur d'une subvention de 200000 francs, qui lui fut attribuée sur les 10 millions qu'on venait de voter. Cette vaste construction renfermait 194 logements, et fut habitée par 500 personnes, mais ces locataires n'appartenaient pas à la classe ouvrière. C'étaient de petits rentiers , des employés à salaire restreint , attirés par la modicité du prix. On y vit accourir également de vieux pensionnaires de l'État, jouissant d'un revenu très modique, gens très dignes d'intérêt sans doute, mais auxquels on n'avait pas songé en élevant ce coûteux édifice.
Les ouvriers évitent, en effet, ces habitations collectives, auxquelles le bon sens populaire a donné leur véritable nom, celui de cités-casernes. Ils ont
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horreur de la vie en commun. Chaque ménage cherche un logement en rapport avec ses ressources, le lieu de ses occupations, l'exigence de ses travaux, l'étendue de sa famille, et surtout il cherche à s'isoler. C'est la tendance qui fait, dans tous les pays, le succès des maisohnettes, lorsque le prix en est ahordable.
Ce genre d'habitations a été inauguré en Alsace, dès 1835, par M. André Kœchlin, de Mulhouse. H avait fait bâtir, autour de son usine, trente-six petites maisons, contenant deux chambres, une cuisine, un grenier, une cave et un jardin. Le prix du loyer était très modique, mais le locataire prenait l'engagement de cultiver lui-même son jardin, d'envoyer ses enfants à l'école et de faire chaque semaine un dépôt à la Caisse d'épargne. Cette organisation ne devait recevoir tout son développement que seize ans plus tard. C'est en 1851 que la Société mulhousienne des cités ouvrières s'est fondée, sous Tinspiration de M. Jean Dolfus.
Le but de cette association était de fournir, aux ouvriers de ce grand centre industriel, des habitations propres et riantes, avec un petit jardin, et de leur donner le moyen d'en devenir propriétaires, en payant un prix de loyer dans lequel Tamortissement se trouvait compris, sans dépasser pour cela le taux des locations ordinaires. Dans cette intention, la société forma un capital de 355000 francs, ne devant rapporter que 4 pour 100 d'intérêt. L'État lui accorda une subvention de 300000 francs, destinée à solder les travaux d'utilité générale : trottoirs, alimentation
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LA MAISON 0£ L'OUVEIËR* 199
d'eau, égouts, clôtures, lavoirs, plaortations, etc.... Elle commença ses travaux à la fin de 1853, et, dès la première année, elle construisit 100 maisons, qui coûtèrent 256 400 francs, et dont 49 trouvèrent immédiatement des acquéreurs. Leur nombre a toujours été croissant, et, à la fin de Tannée 1881, lorsque M. Jean Dolfus présenta ses comptes à l'assemblée générale de la Société mulhomienne : elle avait construit 996 maisons, dont 672 étaient entièrement payées. Les versements faits par les ouvriers acheteurs s'élevaient à 3 845 755 francs, dont les deux tiers environ en compte du prix de leurs maisons et le reste représentant les frais du contrat, intérêts, impositions, etc. Dans cette création, l'épargne de la population de Mulhouse entrait pour près de 4 millions.
L'exemple de cette ville a été suivi. Presque partout où des sociétés analogues se sont formées, elles ont eu pour fondateurs des Alsaciens, comme M. Jules Siegfried, qui a créé celles du Havre et de Bolbec. D'un autre côté, les grandes compagnies industrielles ont voulu procurer à leurs ouvriers des avantages semblables , et leur ont construit des habitations salubres autour de leurs usines. On peut citer, dans le nombre : le Creusot, qui loue à ses ouvriers une maison convenable pour 100 francs par an, ce qui ne constitue qu'une rémunération bien insuffisante du capital engagé ; la compagnie d'Anzin, celles de Commentry, de Blanzy, de Réaucourt ; l'usine de M. Menier, à Noisiel, dont les habitations ouvrières sont des modèles à imiter. Ces dernières coûtent 5 000 à
6000 francs; mais TouVrler ne peut pas en devenir acquéreur, parce que le fondateur ne veut y loger que ses employés. En 1875, dans la région du Nord seulement, 18 établissements de mines sur 23 avaient élevé 7 000 maisons, occupées par 31 500 personnes, dont 11 500 ouvriers mineurs. Le prix du loyer y est inférieur de 70 pour 100 à la moyenne des locations du pays.
Les entreprises dont je viens de parler concernent des usines situées à la campagne, des mines éloignées des centres d'habitations; là, le logement des ouvriers est une nécessité de Texploitation. 11 faut que la compagnie qui les emploie leur fournisse un abri, sous peine de paralyser le travail. Il n'en est pas de même dans les villes. Là, les ouvriers peuvent se loger comme ils Teutendent, sans que le patron soit forcé de s'en mêler. Ils vont s'entasser dans des habitations malsaines et subissent toutes les conséquences morales et physiques de ce détestable milieu; mais l'industrie elle-même n'en est pas atteinte.
Quelques grandes villes ont essayé, toutefois, de combattre ce danger. De toutes les villes manufacturières, Lille était celle qui appelait le plus impérieusement une réforme dans les habitations ouvrières. Les caves dans lesquelles la population pauvre y vivait enfouie ont acquis une triste célébrité, et le mal allait grandissant, sous l'influence de l'immigration toujours croissante que provoquait le dévelop* pement de l'industrie. La ville, enserrée dans ses fortifications, ne pouvait s'étendre, et l'habitation
humaine était sacrifiée à rinstallation des filatures et des tissages. La démolition de l'enceinte a permis de porter un remède à cet état de choses véritablement navrant, et tous les dévouements sont venus en aide à Tadministration municipale, pour hâter l'amélioration des logements ouvriers.
Une compagnie immobilière s est fondée, par acte du 7 novembre 1867, au moyen d'une souscription de 600000 francs et d'une subvention de 100000. Elle a construit 243 maisons, sans avoir besoin de faire appel à la garantie d'intérêt promise par la ville, et en payant régulièrement aux actionnaires 5 pour 100 d'intérêt *. Le bureau de bienfaisance, de son côté, a bâti un groupe important de maisons, dans lesquelles la réduction du loyer est appliquée, à titre de secours donnés aux ouvriers indigents.
La ville d'Orléans a donné la preuve de ce que peut faire, en pareil cas, l'initiative individuelle. En 1879, deux ouvriers maçons, ne disposant d'aucun capital, sans autre appui que le concours de quelques personnes désintéressées , ont fondé une société au capital nominal de 200000 francs, mais, en réalité, avec une somme de 76 900 francs seulement. Ils ont émis 769 actions de 500 francs, et, grâce aux emprunts qu'ils ont pu contracter sur les constructions commencées, ils ont bâti 215 maisons, d'une valeur collective de 2 millions, lesquelles étaient pourvues d'un acquéreur avant même d'être achevées. La Société
1. E. Cheysson, la Question des habitations ouvrières en France et à l'étranger, p. 56. Paris, 1886.
immobilière d'Orléans est le seul exemple qu'on puisse citer en France d'une entreprise fondée et menée à bonne fin par des ouvriers. Elle n'a pas été à charge à la ville, car celle-ci ne lui a fait grâce du payement d'aucun impôt. La compagnie, au contraire, a offert à la commune le sol des rues, et a contribué pour moitié aux dépenses de la viabilité.
Au Havre, une société anonyme s'est formée, en 1871, sous l'influence de M. Jules Siegfried, qui a tant fait pour l'hygiène et pour la prospérité de cette grande ville. La Société havraise des cités ouvrières s'est fondée au capital de 200000 francs; elle a construit 117 maisons, dont les locataires peuvent devenir acquéreurs à l'aide de combinaisons financières très ingénieuses, mais qu'il serait trop long d'expliquer ici.
Le type des maisons est bien choisi. Elles sont groupées deux par deux, pour profiter du mur mitoyen. Elles comprennent quatre chambres, deux au rez-de-chaussée servant de cuisine et de salle à manger, et deux à l'étage. Elles ont un jardin sur le devant, et derrière une petite cour qui sert de débarras. Elles coûtent de 3 000 à 3 600 francs, et ce chiffre n'est pas trop élevé, pour une ville où les constructions sont chères et où le terrain est revenu à 5 francs le mètre, tandis qu'il n'avait coûté que 1 franc à Mulhouse.
Il y a quelques années, la municipalité de Rouen, reconnaissant la nécessité d'assainir une ville dont la mortalité s'élevait, chaque année, à 32 pour 1 000,
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prit le parti de faire disparaître, en presque totalité, le quartier de Martainville, renommé pour son insalubrité. Les habitants des maisons qu'il fallut démolir se réfugièrent dans les faubourgs et y produisirent un encombrement dangereux. On songea alors à leur construire des habitations. Un jeune ingénieur de la ville, M. Botrel, fit un projet pour créer, sur la rive gauche de la Seine, dans un lieu salubre, situé à portée des usines, une cité ouvrière dont il soumit le plan en relief et les devis au congrès tenu à Rouen, au mois d'août 1883, par l'Association française pour l'avancement des sciences. Ce projet comprenait sept types différents de maisonnettes, dont le prix, variant de 2 000 à 8 000 francs, devait être acquitté par les locataires à laide d'annuités comprenant à la fois le prix du loyer et l'amortissement. Il n'y a pas été donné suite ; mais il s'est formé, il y a deux ans, une Société immobilière des petits logements, qui a réuni un capital de 250 000 francs, avec lequel elle a acheté un terrain au centre de la ville et y a bâti de grandes maisons, contenant 100 logements et abritant 400 personnes.
Les appartements sont disposés de façon à assurer l'isolement des familles qui les habitent, tout en les plaçant dans de bonnes conditions hygiéniques. Les corridors sont supprimés partout, et chaque ménage a sa porte donnant sur l'escalier. Il y a de l'eau et une buanderie à chaque étage. Toutes les familles ont des water-closets particuliers. Aussi les maisons ont-elles coûté 5 000 francs par appartement, ce qui
204 QUESTIONS D*HTGIÈXB SOCIALE.
ne permet pas de les louer à des prix inférieurs à ceux des logements ordinaires. Pourtant ils ont tous été occupés presque sur-Fe-champ.
La ville de Lyon a obtenu un succès plus complet. C'est le plus bel exemple des résultats que Tassociation peut produire. 11 est dû à rintelligence et au dévouement de MM. Mangini, Aynard, Gillet et Parmezel. Us ont commencé par faire une enquête dans les quartiers les plus pauvres et les plus peuplés. Ils ont constaté les mêmes misères que dans les autres grandes villes et les mêmes prix exagérés de location. En moyenne, les logements d'ouvriers coûtent, à Lyon, 120 francs par pièce et par an. A Paris, c'est 150 et 180 francs lorsqu'il y a un cabinet noir. La société a construit cinq maisons de quatre étages, comprenant soixante appartements de trois pièces en moyenne, avec cuisine, évier, fourneau, plancher de chêne et papiers peints. Les cours sont asphaltées et garnies de fils de fer tendus pour faire sécher le linge. Les maisons sont éclairées au gaz. Les cabinets sont communs au troisième et au quatrième étage.
Les cinq maisons ont coûté 177 315 francs. Le terrain est revenu à 27 fr. 38 le mètre, la construction à 42 francs par mètre carré et par étage, tandis qu'elle coûte 100 francs à Paris. Ces conditions exceptionnelles de bon marché ont permis de louer les logements à des prix, sensiblement inférieurs à ceux du voisinage, c'est-à-dire à 75 francs la pièce en moyenne. Aussi ont-ils été enlevés; il y avait deux cents demandes pour soixante logements, et les cinq
maisons sont habitées depuis le mois d'août 1887. La perte sur les loyers est insignifiante, et le capital engagé rapporte 4 pour 100. Encouragée par ce succès, la société vient de se constituer au capital de 1 million, dont la Caisse d'épargne a fourni la moitié. Elle a acheté un terrain de 7 500 mètres, sur lequel elle va construire vingt nouvelles maisons semblables aux premières.
Des entreprises analogues ont lieu à Saint-Quentin, à Amiens, à Reims, à Nancy, à Bordeaux, etc. ; mais je ne pourrais, sans fatiguer l'attention, faire l'historique de toutes ces sociétés locales, et je vais me borner à dire ce qui s'est fait à Paris.
Sur les 10 millions alloués, en 1852, par le gouvernement impérial, pour l'amélioration des habitations ouvrières, 6 furent consacrés à la construction des asiles de Vincenneset du Vésinet; 2 servirent à bâtir dix-sept maisons à étages, boulevard Diderot, et 1 200 000 francs furent distribués, à Paris, à titre de subvention, pour favoriser la création de maisons ouvrières.
Les immeubles du boulevard Diderot n'étaient pas aménagés de façon à abriter des familles pauvres. Seize maisons ont été louées récemment, en principale location, au prix de 106 000 francs, et sont occupées par des personnes très aisées. Les autres, comme la maison bâtie par MM. Pereire, rue Boursault, et comme l'hôtel garni élevé boulevard Mazas, au compte de l'État, échappèrent également à leur destination:
Cependant l'empereur, qui avait eu connaissance du succès obtenu en Angleterre par les sociétés que patronnait le prince Albert, ne s'était pas laissé décourager par l'échec de la cité Napoléon, Quelques années après, il fit construire, avenue Daumesnil, par M. E. Lacroix, et sur les fonds de sa cassette, quarante et une maisons qu'il offrit de donner à une société composée d'ouvriers, à la condition pour ses membres de souscrire 1 000 actions de 100 francs. La Société immobilière des ouvriers de Paris accepta cette condition, et la donation fut faite; mais malgré les avantages de ce marché, ces petites maisons étaient encore d'un prix trop élevé pour la classe ouvrière. Ces cottages élégants, avec leurs angles en pierre de taille et leur maçonnerie en moellons, avaient si bon aspect, étaient tellement confortables, que l'architecte, M. Lacroix, s'en fit construire un tout semblable, près de la place Pereire, pour son habitation personnelle.
Les tentatives qui précèdent n'avaient, en fin de compte, abouti qu'à des insuccès, et la première entreprise qui ait complètement réussi à .Paris est celle de la Société anonyme des habitations ouvrières de Passy-AuteuiL Sur un terrain situé entre la rue Claude-Lorrain, la rue et l'impasse Boileau, elle a bâti cinquante maisonnettes, habitées par cinquante familles de choix. Les plus petites reviennent à 5 500 francs, tous les frais compris, et soût louées 220 francs, ce qui représente 4 pour 100 du capital. En y ajoutant 181 fr. 50 pour l'amortissement, on devient propriétaire de l'immeuble en vingt ans, au
prix d'iin loyer de 440 fr. 50. Le loyer est calculé d'après les mêmes bases pour les maisons plus grandes, et qui coûtent à la compagnie de 6 000 àlOOOOfrancs^
La Société a pris ses mesures pour éloigner de ses immeubles la spéculation et l'immoralité. Elle a étudié, avec le soin le plus minutieux, tous les détails de son entreprise, de manière à ce qu'elle puisse servir d'exemple à celles qui pourront se former plus tard: mais il est évident que ce n'est là qu'une expérience, et que le bien matériel qui en est résulté est bien peu de chose à côté de ce qui reste à faire dans une ville où la population ouvrière dépasse 1 million.
La Société d'Auteuil a réussi parce qu'elle s'est adressée à l'élite de la classe ouvrière, à des gens sobres, rangés, dont le salaire est relativement élevé et qui peuvent, en signant leur contrat, verser un acompte d'au moins 500 francs. Ces ouvriers-là sont partout une exception et trouvent toujours un logement convenable; ce sont les autres dont il faut s'occuper. Ils sont de beaucoup les plus nombreux, et on ne peut pas songer, dans une ville comme Paris, à leur procurer une maison par famille. Un ingénieur qui s'est beaucoup occupé des habitations ouvrières, M. Cacheux, en a donné les raisons dans les communications qu'il a faites, en 1880 et en 1883, à la section d'économie politique et de statistique de l'Association française pour l'avancement des sciences. Il a
1. E. Cheysson, Note sur la Société anonyme des hahitatiom ouvrièi^es de Passy-Auteuil, p. 72, 1886.
construit, passage Boileau, dix maisons qui lui ont coûté 36000 francs et qu'il a revendues, au même prix, à la Société d'Auteuil. Les frais de construction^ comme on le voit, n'ont pas été considérables; mais les dépenses accessoires : la canalisation d'eau potable, Técouloment des eaux ménagères, les frais d'administration, en ont notablement élevé le prix, et, quoique la gestion soit gratuite et que les actionnaires ne retirent pas 4 pour 100 de leurs fonds, une maison, comprenant trois pièces avec cuisine et dépendances, ne peut pas être vendue moins de 8 780 francs, payables en vingt ans, par annuités de 439 francs. Les constructeurs peuvent arriver à bâtir pour 3 000 ou 4 000 francs; mais, la ville ne faisant aucune concession pour la voirie, le prix de la propriété se trouve doublé et dépasse la somme qu'un travailleur peut consacrer à son habitation.
Le même ingénieur a construit, boulevard Murât, des habitations dans lesquelles il a réalisé plusieurs des types de maisons ouvrières adoptés à l'étranger. Elles lui sont revenues à plus de 5 000 francs chacune. H les a vendues avec un lot de terrain de 100 mètres, moyennant un loyer annuel de 600 francs, pendant quinze ans. Une trentaine d'ouvriers sont ainsi devenus propriétaires ; mais, d'après ses calculs, il y a tout au plus, à Paris, 4 pour 100 de la population ouvrière qui soit en état de payer un loyer semblable, même en réunissant les gains de tous les membres de la famille.
11 faut donc reconnaître que, dans les grandes villes^
la maisonnette est inaccessible à la plupart des ménages d'ouvriers. Dans toutes les classes de la société, du reste, c'est un grand luxe que de demeurer seul, et, de même qu'un modeste hôtel est plus dispendieux qu'un appartement de même étendue, dans une maison de rapport, de même il sera toujours plus facile de loger les familles ouvrières dans des habitations collectives que dans des^maisonnettes séparées. Il y a un juste milieu à tenir entre ce luxe d'isolement et la promiscuité immorale et malsaine des citéscasernes, ou tout est, pour ainsi dire, en commun. On peut, comme on l'a fait à Rouen et à Lyon, séparer les appartements, même dans de grands édifices, donner à chaque famille son accès particulier sur la voie publique, ses dépendances à elle, tout en dépensant beaucoup moins pour les frais de construction et pour l'achat du terrain.
A Paris, une spéculation semblable pourrait assurément réussir. Les ouvriers payent très cher leurs détestables logements, et sont indignement exploités par les propriétaires ou par leurs agents. J'ai dit que la plus misérable chambre leur était louée 150 francs par an. Dans le voisinage des fabriques, il y en a qui montent à 200 et 226 francs. La séparation des sexes ne peut avoir lieu dans aucun de ces logements. Elle n'est possible qu'avec trois chambres, et un pareil appartement constitue un luxe fort rare dans la classe ouvrière, car il coûte partout plus de 300 francs. Pour acquitter un loyer aussi cher, il faut gagner de 7 à 8 francs par jour. Dans les bouges qu'on loue à la
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nuit, le prix varie de fr. 45 à 1 franc, ce qui fait que chacun de ces réduits infects rapporte de 168 à 365 francs par an. Entre le garni où le logeur fournit une sorte de lit, une chaise et un débris de commode, et la pièce toute nue où l'ouvrier apporte ses meubles, la différence, comme prix et comme dimension, est presque nulle.
Les ouvriers pourraient être beaucoup mieux logés, sans payer davantage, s'ils n'étaient pas aussi indignement exploités. En général, les propriétaires se font remplacer, pour la gestion de leurs immeubles, parleprincipallocataire, qui se fait payer à la semaine. Il y a des cités qui rapportent de 20 à 25 pour 100 de ce qu'elles ont coûté. Sauf les côtés répugnants du métier, dit M. Gheysson, il est plus avantageux de loger les misérables que les grands seigneurs. La tyrannie de ces sortes d'intendants est intolérable. II n'est pas de vexations qu'ils ne fassent subir aux locataires qui leur déplaisent. Il y a des maisons dans lesquelles les nombreuses familles ne sont pas tolérées. Pour y être admis, on dissimule ses enfants ; on n'en avoue d'abord qu'un ou deux; les autres sont gardés par quelque voisin complaisant. Au bout de cinq ou six jours, on en fait revenir un, puis un autre la semaine suivante; mais quand le gérant constate qu'il y a plus de quatre enfants dans le logement, il donne congé. Le docteur Dumesnil dit avoir trouvé, dans le cloaque qu'on nomme le clos Macquart, quelques intérieurs que les locataires étaient parvenus à rendre habitables, par des prodiges de soin et de pro*
LA Maison de ^ouvrier. 211
prelé, et, comme il leur témoignait son étonnement de les trouver dans un pareil bouge. « C'est, lui répondaient-ils, parce que nous avons une nombreuse famille et que les propriétaires de nos maisons ne toléraient pas les enfants *. »
Une nombreuse famille n'est pas la seule cause qui force les ménages honnêtes à se réfugier dans ces taudis; souvent c'est l'impossibilité de payer leur terme. L'ouvrier vit au jour le jour. Qu'il survienne un chômage, une maladie, un malheur quelconque, et le voilà dans l'impossibilité de s'acquitter. Oa l'expulse, et, dés lors, il n'a plus d'asile que dans ces repaires de la misère et du vice. Une gène momentanée Ty plonge; mais il n'en sortira plus, parce qu'il ne tardera pas à y perdre, dans le découragement, le goût du travail, de la propreté et de la vie régulière.
Lorsqu'on veut arracher les ouvriers à ces nécessités redoutables, la difficulté contre laquelle on vient se heurter tout d'abord, c'est l'impossibilité de compter sur des rentrées régulières. Les propriétaires dont je parlais tout à l'heure s'en tirent en faisant la part du feu. Leur taux de location est si élevé qu'ils peuvent subir la perte des termes qui ne rentrent pas; mais les sociétés qui ne spéculent pas, et ne retirent de leurs capitaux que l'intérêt le plus modeste, sont incapables de supporter de pareils sacrifices. On peut y réussir, toutefois, à l'aide d'une gestion habile : le prix des loyers est encore assez élevé pour cela.
1. 0. Duinesnil, l'Habitation du pauvre à Paris, p. 10 et 11.
Malgré le nombre exagéré des constructions neuves et la crise que nous subissons, la baisse est faible sur les grands appartements et nulle pour les petits. Les sociétés de construction peuvent, par conséquent, supporter la concurrence; du reste, un premier essai va se faire sous nos yeux : un philanthrope, qui, jusqu'à présent, a désiré garder l'anonyme, vient de créer une fondation considérable, pour bâtir à Paris des maisons ouvrières sur le modèle de celles de Lyon. Le prix des loyers accumulés servira à construire de nouvelles habitations, dans les conditions du legs Peabody.
Le problème du logement ouvrier est, comme on vient de le voir, plus compliqué qu'il ne le semble au premier abord. Il ne comporte pas de solution radicale, pas de formule générale. Les maladies sociales n'ont pas de panacée : les remèdes qu'elles réclament diffèrent suivant les pays et le chiffre de la population. Ils varient surtout avec la classe à laquelle ils s'adressent. Il est partout facile de loger l'élite de la population ouvrière; elle n'a besoin pour cela d'aucune intervention : la difficulté commence lorsqu'il s'agit de la masse; elle devient presque insurmontable lorsqu'on atteint les dernières couches, ce que les Anglais appellent le residuum, et M.. Raffalovich la lie de l'indigence. Dans ces régions-là, il ne suffit pas de procurer aux familles une habitation convenable,
il faut encore leur apprendre à en user, leur inspirer le goût de Tordre et de la propreté, sans lesquels il n'y a pas de demeure salubre. Or, il est plus difûcile de changer les habitudes des malheureux que de leur bâtir des maisons.
Supposons qu'on puisse offrir demain des logements hygiéniques aux chiffonniers qui pullulent dans la cité Philippe, ou dans les bouges du clos Macquart, ils vont immédiatement y entasser les détritus, les ordures qui font l'objet de leur commerce. Le père, la mère et les enfants vivront sur ce fumier, comme ils ont coutume de le faire, et le logis propre et confortable que vous leur aurez procuré sera devenu, en huit jours, un foyer d'infection. On ne peut pourtant pas chasser ces chiffonniers de partout, il faut bien qu'ils logent et s'abritent quelque part.
Les chiffonniers ne sont pas, du reste, les seuls locataires qui, pour la bonne tenue des maisons, aient besoin d'éducation et de surveillance. Toutes les fois qu'on abandonne des appartements, à titre provisoire, à des gens qui n'auront pas à rendre compte du bon entretien du local lorsqu'ils le quitteront, et qui ne seront pas tenus de le faire nettoyer et réparer à leurs frais, on le trouve dans un état de désordre et de malpropreté révoltant. Pendant le siège de Paris, on réquisitionna les appartements vides, pour y loger les gens de la banlieue qui venaient chercher un refuge dans ses murailles. Les maisons les plus somptueuses furent ainsi mises à la disposition de ces hôtes de passage, et, lorsqu'ils les quittèrent, ces beaux
appartements étaient devenus sordides, infects, méconnaissables. On y avait fait tous les métiers, exercé toutes les industries. Il y en avait qui étaient convertis en étables : on y élevait des volailles et des lapins.
Il ne suffit donc pas de bâtir pour résoudre la question du logement ouvrier. Elle est bien plus complexe, elle comprend deux termes distincts : la construction de logements à bon marché et l'assainissement de ceux qui existent déjà. En France, c'est ce dernier élément qui doit l'emporter. On ne voit pas chez nous cette pénurie absolue de logements qu'on rencontre dans les pays essentiellement manufacturiers et dont la population est exubérante, ce manque d'abris que nous avons signalé à Berlin, par exemple, où une partie de la population pauvre est parfois obligée de camper sur la voie publique. Notre population, et c'est un péril social bien autrement grave- que celui du logement, notre population ne s'accroît plus d'une manière sensible, et nos vides ne sont guère comblés que par l'immigration. Comme, d'un autre côté, on a généralement en France le goût du bâtiment, tout le monde trouve à peu près à se loger. Le recensement de 1881 a constaté, dans le pays tout entier, l'existence de 10460000 familles et de 7 609464 maisons, ce qui donne en moyenne 136 ménages pour 100 maisons; de telle sorte qu'en dehors des villes, chaque famille a son logis indépendant. Dans les petites localités, la population ouvrière habite les faubourgs. Elle y trouve, à des prix modérés, des maisonnettes
avec de petits jardins dont elle retire quelques produits. La pénurie n'existe que dans les grands centres, où le nombre des habitants va toujours croissant, où les grands travaux d'utilité publique nécessitent, de temps en temps, la démolition d'une partie des quar* tiers pauvres, et même, dans ce milieu, c'est plutôt la qualité que la quantité qui fait défaut. A Paris, particulièrement, il est plus urgent d'assainir que d'édifier. La besogne est moins dispendieuse, mais elle est plus ingrate et plus difficile. Elle demande le concours de l'État et celui des bonnes volontés privées. C'est à l'autorité administrative qu'il appartient de surveiller les habitations des pauvres, de les faire assainir, réparer par les propriétaires, lorsqu'elles sont susceptibles d'être améliorées, et d'en exiger la démolition dans le cas contraire.
En France, ce devoir est imposé par la loi du 13 avril 1850. Mais le caractère facultatif de celle-ci, ses lenteurs juridiques et sa sanction pénale insuffisante, laissent le plus souvent les municipalités désarmées et impuisantes. Les Conseils d'hygiène et de salubrité, institués par l'arrêté du 18 décembre 1848 et confirmés par la loi de 1850, avaient été créés principalement en vue de l'assainissement des habitations, et ils auraient atteint ce but, avec le temps, s'ils avaient été constitués partout; mais, comme leur existence était subordonnée à la volonté des conseils municipaux, la plupart des communes se dispensèrent d'en former, et, trente-cinq ans après la promulgation de la loi, c'est à peine s'il existait, en France, une dizaine de
grandes villes pourvues d'une commission des logements insalubres, fonctionnant d'une façon sérieuse.
Ces commissions, du reste, sont dépourvues de toute initiative et ne peuvent visiter que les logements qui leur sont signalés. Le plus souvent, c'est par la voie de la délation que les indications leur arrivent. Dans les deux tiers des cas, les plaintes proviennent des locataires insolvables, menacés d'expulsion, et qui se vengent de leurs propriétaires en les dénonçant. Les poursuites sont presque toujours stériles. La loi laisse aux délinquants tant d'échappatoires pour l'esquiver, de si longs délais pour s'y soumettre, qu'ils ont beaucoup plus d'avantage à épuiser toutes les juridictions, qu'à obtempérer dès le début aux injonctions qui leur sont adressées. Les amendes sont bien au-dessous du prix des réparations exigées, de telle sorte que les propriétaires ont intérêt h se laisser condamner. Enfin, ils ont pour complices les locataires eux-mêmes, parce qu'aucune indemnité n'est accordée à ces derniers, lorsque la résiliation du bail est la conséquence des décisions de la commission.
Ces vices de la loi du 13 avril 1850 avaient frappé tous les esprits clairvoyants, avant même qu'elle fût promulguée. Le docteur Théophile Roussel les avait dénoncés à la tribune de l'Assemblée législative, lors de la discussion. Depuis cette époque, la revision en a été demandée par la Commission des logements insalubres de la ville de Paris, par le Comité consultatif d'hygiène et par la Société de médecine publique. Trois projets de loi, émanant de l'administration ou
de Finiliative parlementaire, ont été déposés sur le bureau de la Chambre et renvoyés à une commission, qui attend que le ministre compétent vienne défendre devant elle le projet du gouvernement, et qui ne s'est pas réunie depuis dix mois, parce que le ministre est absorbé par d'autres préoccupations.
Tous ces projets se ressemblent au fond. Ils rendent les commissions des logements insalubres obligatoires, leur donnent des pouvoirs plus étendus, simplifient la juridiction, abrègent ou suppriment les délais, et édictent des peines suffisantes pour empêcher les contraventions.
En attendant que les pouvoirs publics aient donné à l'hygiène urbaine les moyens d'action qu'elle réclame depuis si longtemps, l'initiative privée peut suppléer à l'impuissance de l'administration dans l'assainissement des logements ouvriers. L'œuvre poursuivie avec tant de succès, en Angleterre, par miss Octavia Hill, a donné les mêmes résultats à Leipzig, à Darmstadt et dans quelques autres villes d'Allemagne. Il n'y a pas de raisons pour qu'elle ne réussisse pas à Paris comme à Londres. Les personnes intelligentes et dévouées n'y manquent pas, et l'argent n'y fait jamais défaut quand il s'agit d'entreprises utiles. Il suffirait que quelqu'un en prit l'initiative ; mais c'est là une mission essentiellement individuelle qu'il faut abandonner, comme en Angleterre, à la charité ingénieuse des femmes, qui sont habiles à faire de grandes choses avec de petits moyens. La construction des logements à bon marché
réclame, au contraire, la mise en jeu de capitaux considérables et ne peut être que le résultat d'une action collective.
Pour construire la quantité de maisons ouvrières qui seraient nécessaires pour loger tous les travailleurs honnêtes et rangés, il ne faut compter ni sur l'initiative des intéressés, ni sur la spéculation. En France, les ouvriers ne sont pas habitués à s'entendre, à se concerter entre eux, comme les travailleurs anglais. Ils sont tout aussi intelligents, mais ils sont indifférents aux problèmes sociaux et n'ont d'ardeur que pour la politique. Quant à la spéculation, elle ne peut produire que ce qu'elle a déjà donné, d'immenses constructions incommodes, insalubres, mais peu dispendieuses et d'un excellent rapport. Les capitalistes honnêtes hésitent à placer leurs fonds dans des entreprises que l'insolvabilité des petits locataires rend incertaines et dont on ne peut retirer un bénéfice sérieux qu'à la conditiorf d'exploiter son immeuble, sans répugnance comme sans merci. Cette nécessité fait reculer les gens qui se respectent.
L'État peut encore moins se charger de remplir ce rôle. 11 ne doit pas plus être constructeur et propriétaire d'immeubles, qu'il ne doit se faire industriel, commerçant ou agriculteur.
Plus les peuples avancent dans les voies de la civilisation et moins l'action de l'État doit s'y faire sentir. Demander à la société de venir en aide à tous ceux de ses membres qui sont dans le besoin, de les loger,
de les soutenir dans toutes les phases de leur existence; exiger d'elle qu'elle leur assure du travail pendant" la période active de leur vie, une retraite sur leurs vieux jours, et qu'elle accorde une pension à leurs familles après leur décès, c'est la plus dangereuse des utopies. L'école socialiste, en prônant ces doctrines comme une panacée, a soulevé contre elle le bon sens public, et fait le plus grand mal aux classes pauvres. Il faut laisser le socialisme d'État aux pays dont le gouvernement autocratique doit tout diriger et tout faire.
Dans une démocratie où les droits de tous sont égaux, il est injuste de contraindre les uns à travailler pour nourrir les autres, et il est insensé d'espérer que tout le monde pourra vivre sur le fonds commun. Dans la question des logements ouvriers, en particulier, l'État ne peut et ne doit accorder que son patronage. Sa mission se borne à porter la lumière sur la question, par des enquêtes comme celles qui ont été faites en Angleterre et en Belgique, et à donner l'exemple sur son propre terrain.
L'État, et c'est chose fort regrettable au point de vue économique, a conservé certains monopoles. Il est demeuré fabricant de produits, tels que la poudre, les cartes, les allumettes; il a ses manufactures d'armes, de tapis, de porcelaines; la marine a ses arsenaux, la guerre a les siens. Tout cela emploie des quantités considérables d'ouvriers envers lesquels l'État a les mêmes devoirs que les autres chefs d'usine. Le premier de tous, c'est de leur assurer la
stabilité du foyer et la salubrité du logement. Ses meilleurs agents sont ceux qu'il abrite, comme les éclusiers, les gardiens, les concierges. Il devrait faire . de même pour ses autres employés et suivre l'exemple donné par le gouvernement allemand dans les mines qu'il exploite. Il pourrait enfin favoriser le développement des sociétés de construction, en leur donnant son appui et sa garantie, comme il le fait pour les compagnies de chemins de fer.
Les municipalités, plus directement intéressées que rÉtat à la solution du problème, ont un rôle plus actif à remplir; mais il ne faut pas qu'elles' se substituent aux compagnies en bâtissant pour leur propre compte. Ce serait ouvrir la porte à tous les abus et décourager l'initiative privée. En 1882, lorsque la fièvre typhoïde prit à Paris un développement qui préoccupa vivement la population et appela l'attention sur l'insalubrité des habitations pauvres, M. Joffrin proposa, au conseil municipal, de construire des maisons et de les louer à la classe ouvrière. L'intention était excellente sans doute, mais la mesure eût été déplorable. M. Alphand, directeur des travaux de Paris, fit observer qu'il suffirait d'exonérer les propriétaires de certaines charges pour les engager à construire. A mon avis, il faudrait faire davantage.
En parlant des maisons bâties par M. Cacheux, boulevard Murât et passage Boileau, j'ai dit que le prix de revient est presque doublé par les frais qu'entraînent la viabiUté, les canalisations pour l'eau et le gaz, les égouts, etc. La ville de Paris ne fait aucune
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concession pour ces dépenses, qu'elle pourrait assurément prendre à sa charge. Elle devrait, de plus, exécuter les nivellements, créer les voies d'accès, et, lorsque les groupes d'habitations sont en voie de se former dans des quartiers excentriques, prendre les arrangements nécessaires pour y faire passer un omnibus, un tramway, peut-être même un chemin de fer, si l'agglomération en valait la peine.
Avec de pareils avantages, l'édification des habitations ouvrières ne rencontrerait, même à Paris, aucune difficulté. Les terrains ne manquent pas dans l'enceinte de ses murs, et les capitaux se portent volontiers vers l'industrie du bâtiment. On voit s'élever, de tous côtés, des maisons splendides qui ne trouvent pas de locataires, se percer de larges rues qui n'ont pas d'habitants. L'offre dépasse de beaucoup la demande et fait pressentir des désastres financiers. Il est certain que les grandes compagnies, qui bâtissent ces édifices somptueux et d'un placement si difficile, se décideraient sans peine à construire des maisons ouvrières dont la location est certaine, si on leur faisait quelques avantages ; mais ce n'est pas la spéculation qui peut résoudre la question du logement ouvrier, et j'en ai dit la raison. L^œuvre qu'il ne faut pas lui confier, dont l'État ne peut pas se charger, et que les intéressés sont incapables d'entreprendre, il est une puissance qui peut l'accomplir. Cette force toute moderne et essentiellement démocratique, c'est l'association. C'est elle qui doit réunir, pour une action commune, les intelli-
222 QUEStlONS D'HVGIÈNfi SOCIALE.
gences et les capitaux. L'exemple nous a été donné par Tétranger, il n*y a qu'à le suivre. La voie est toute tracée.
J'espère que l'enquête dont j'ai parlé en commen- ^•ant, que l'exposition d'économie sociale, provoqueront un mouvement d'opinion à la suite duquel il se formera, dans les grandes villes, des comités locaux analogues à ceux dont j'ai signalé les opérations et autour desquels viendront se grouper les hommes de bonne volonté, les ingénieurs, les capitalistes. Les uns donneront leur temps, leurs connaissances spéciales ; les autres fourniront leur argent et se contenteront d'un intérêt minime. Des sociétés ainsi cons^ titubes seront plus à même que les propriétaires isolés d'acheter des terrains dans de bonnes conditions, ainsi que d'obtenir de l'État et des communes les concessions et le concours nécessaires.
Les compagnies auront à choisir entre les deux types dont j'ai parlé. Il en est qui prendront modèle sur celle de Paris-Auteuil, et qui bâtiront des groupes de maisonnettes, dont les habitants pourront devenir propriétaires. Celles-là ne constitueront jamais qu'une très faible minorité. Il n'est même pas à désirer que cette combinaison se généralise. La propriété du foyer a, pour la classe ouvrière, des inconvénients de plus d'une sorte. Elle expose à l'encombrement, quand la famille s'accroît; aux sous-locations, lorsqu'elle cesse de prospérer, et à l'introduction de personnes mal famées ou d'industries nuisibles dans les groupes d'habitations. D'ailleurs, à la mort du père
de famille, il faut vendre la maison acquise au prix de tant d'efforts; elle passe alors entre les mains d'étrangers, de spéculateurs, qui ne songent qu'à en tirer le plus fort loyer possible. Ce n'est plus le sanctuaire de la famille et la sauvegarde de l'ouvrier, c'est une habitation banale comme les autres, et le but est manqué. La maisonnette rurale, le cottage, demeurera fatalemeût le privilège d'un très petit nombre, et pour le reste, la solution qui s'impose, c'est la maison collective.
On parvient aujourd'hui à en construire de très convenables. Les types adoptés à Lyon et à Rouen peuvent, à cet égard, servir de modèles. Les logements sont clairs, bien aérés et suffisamment isolés les uns des autres. Il y règne même un certain con* fortable, et le prix du loyer y est accessible à tous les ménages d'ouvriers sobres et laborieux. Quant aux autres, il est certain qu'on ne peut pas leur donner, malgré eux, un bien-être dont ils ne sont pas dignes. Ceux-là sont la proie fatale des logeurs et de cette classe de propriétaires dont j'ai parlé plus haut.
La grande difficulté, pour les maisons collectives, consiste dans la nécessité de les gérer. L'incertitude des rentrées, la difficulté d'obtenir à jour fixe le payement du terme, avec une population qui vit au jour le jour, la surveillance incessante qu'exige le mainlien de l'ordre et de la propreté dans des maisons aussi peuplées, le mélange de fermeté et de douceur qu'il faut déployer pour se faire obéir du personnel qui les habite, tout cela demande des qualités de premier
224 QUESTIONS d*hyûiëne sociale.
ordre et qu'on ne peut guère rencontrer chez les agents salariés qui servent d'intermédiaires aux compagnies. Une pareille gestion veut une surveillance constante et l'intervention personnelle des membres de la société. C'est là sans doute une mission pleine d'ennuis et de dégoûts ; mais, lorsqu'on voit une femme s'y dévouer, comme Miss Octavia Hill, et s'en acquitter avec un succès semblable, il me semble qu'on peut bien tâcher de l'imiter. Chacun sait, du reste, qu'on ne fait pas le bien sans qu'il en coûte, et, quand il s'agit de panser les plaies sociales, il faut faire comme les chirurgiens et braver les répugnances.
La question en vaut la peine, et l'intervention des classes aisées est indispensable pour la résoudre. Un jour viendra sans doute où les ouvriers pourront faire leurs affaires eux-mêmes ; mais ils n'en sont pas encore là, et la façon dont ils comprennent les problèmes sociaux ne permet pas de compter sur eux pour en trouver la solution. 11 faut les étudier à leur place et s'occuper de leurs intérêts, sans qu'ils aient à s'en mêler. C'est un devoir pour les classes éclairées.
Si la direction des affaires publiques leur a échappé, pour passer aux mains de ceux qui sont incapables de conduire leurs propres affaires, il leur reste un terrain qu'on ne peut pas leur enlever, c'est celui des questions sociales. Les classes instruites ont seules les connaissances qu'exige leur étude, et les capitaux nécessaires pour les faire passer du domaine de la théorie dans celui de la pratique* 11 faut poursuivre
La maison i)E l*ouvrièh. 225
celte œuvre difficile jusqu*à l'époque encore éloignée où ceux qu'elle intéresse pourront s'en charger à leur tour. Cette protection affectueuse et dévouée est l'obligation étroite qui incombe aux aînés dans la famille sociale comme dans l'autre, et c'est en l'accomplissant, sans découragement comme sans faiblesse, qu'on triomphera de la défiance et de l'hostilité qui animent encore les classes inférieures contre celles qui les dirigeaient autrefois, bien que la force des choses ait conduit celles-ci à abdiquer entre leurs mains.
15 mai 1888.
Depuis l'époque où ce qui précède a été écrit, la question des habitations ouvrières a fait de grands progrès en France surtout. On y a adopté un système de construction qui remplit, d'une façon satisfaisante, toutes les conditions du problème. C'est un moyen terme entre la cité-caserne et le cottage, c'est la maison collective à logements séparés dont Rouen et Lyon ont d'abord donné l'exemple. La Société philanthropique l'a suivi et a fait élever, à Paris, à la faveur d'une donation considérable, fruit de la libéralité de M. Michel Heine, deux grandes maisons, situées : l'une, rue Jeanne-d'Arc,45; l'autre, boulevard de Grenelle,65. Elles renferment l'une 3o, l'autre 44 logements, très confortables, très salubres, et dont le prix de location oscille entre 130 et 250 francs. La chambre unique revient à 125 fr. 40 dans l'une, à 106 fr. 80 dans l'autre. Ce sont, on le voitj des prix inférieurs à ceux
des logements insalubres et délabrés que livre la spéculation. Ce type de constructions ne peut manquer de se généraliser. C'est celui qui convient le mieux à. la majorité des ménages ouvriers.
L'Exposition universelle de 1889 a eu la plus heureuse influence sur le mouvement de Topinion. EIn ouvrant ses galeries à toutes les manifestations de l'activité humaine, elle ne pouvait pas manquer d'y trouver une place pour les sujets qui intéressent les classes laborieuses. VÉconomie sociale eut son terrain réservé sur l'Esplanade des Invalides et Tune de ses quinze sections fut consacrée aux habitations ouvrières.
Prenant à son compte une idée à laquelle quelquesuns de ses membres avaient déjà donné un commencement d'exécution, elle adressa à tous les comités départementaux un questionnaire très développé et des instructions détaillées, en faisant appel au concours de toutes les bonnes volontés et de toutes les compétences.
Les réponses arrivèrent de France et de l'étranger, avec des plans, des devis, des modèles en relief, et la onzième section vit bientôt s'élever, sur l'emplacement qui lui avait été réservé, des constructions élégantes et variées représentant les principaux types de maisonnettes adoptées, en France et en Belgique, par les grandes compagnies industrielles, pour loger leurs employés. On remarquait, dans le nombre, les habitations ouvrières de l'usine Menier h Noisiel, celles de la Société de la Vieille Montagne, de la Compagnie des
mines d'Anzin, celles de M. Fanien, de Liiiiers, les deux maisons ouvrières de Naeyer et G'? de Willebroek (Belgique).
Ces petites constructions, d'une élégante simplicité, d'un aspect confortable, ont rendu plus de services que les plaidoyers les plus habiles, à la cause des logements ouvriers. Les millions de visiteurs qui les ont parcourues, en ont rapporté la plus salutaire impression. Les leçons de choses, comme celle-là, parlent aux yeux et font entrer la conviction dans les esprits, sans effort et sans travail.
L'Exposition universelle de 1889 a encore produit un autre résultat. Elle a permis aux hygiénistes et aux économistes de tous les pays de se réunir et de s'entendre. Toutes les questions qui touchent au logement de l'ouvrier ont été discutées, au sein du Congrès international des habitations à bon marché, qui s'est tenu à Paris, les 26, 27 et 28 juin 1889. Il y a été pris des résolutions importantes. L'une d'entre elles avait pour objet la fondation de Sociétés nationales destinées à encourager et à favoriser^ par tous les moyens, la construction de maisons saines et peu coûteuses pour les classes ouvrières *.
Cette résolution a donné naissance à la Société française des habitations à bon marché qui s'est constituée le 17 décembre 1889, grâce à l'initiative de M. Jules Siegfried, président du Congrès international. Elle a été reconnue comme établissement d'utilité publique,
1. Compte rendu du Congrès international des habitations à bon marché, par M. Antony Rouillet. Paris, 1989.
228 QUESTIONS d'hVGIÉNE SOCIALE.
par décret du 29 mars 1890. Son siège est à Paris, rue de la Vilie-l'Évèque, n** 15.
Aux termes de ses statuts, la Société a pour but d'encourager, en France, la construction de maisons salubres et à bon marché par les particuliers, les industriels, ou les sociétés locales. Elle cherche notamment à propager les moyens propres à faciliter aux employés, artisans et ouvriers, l'acquisition de leur habitation. A cet effet, elle tient, à la disposition des intéressés, les plans, modèles de statuts et de baux reconnus les meilleurs, ainsi que tous les renseignements nécessaires. Elle s'interdit formellement toute opérations d'achats de terrains ou de construction de maisons. Pour porter h la connaissance du public les renseignements qui peuvent faire connaître son œuvre et favoriser son extension, elle publie un bulletin dont les deux premiers numéros sont parus.
La Société française des habitations à bon marché a déjà rendu d'importants services. Dès le lendemain de sa première réunion générale, les demandes de renseignements ont afflué à son siège social. Elle a été consultée par plusieurs compagnies en voie de formation. Des ofl*res Jui ont été faites et elle s'apprête à intervenir, pour obtenir des pouvoirs publics les réformes législatives indispensables au succès de son œuvre. Des sociétés analogues se sont formées à l'étranger, en la prenant pour modèle.
La question des habitations ouvrières a fait, comme on le voit, un grand pas. On peut même dire qu'elle a été résolue en principe, le jour où on a prouvé qu'il
LA MAISON DE l'OUVRIER. 229
était possible, sans s'imposer de sacrifices et, en retirant de ses capitaux un revenu suffisant, de procurer, aux travailleurs des logements salubres et confortables, à des prix inférieurs à ceux des taudis que leur loue la spéculation.
Toutes les questions d'économie sociale sont, au fond, des questions d'argent; celle qui fait l'objet de cet article n'échappe pas à la loi commune, puisqu'il s'agit de dépenser les millions par centaines ; mais elle a cet avantage sur les autres qu'elle n'implique pas la nécessité de sacrifices sans compensation immédiate. C'est une affaire comme une autre, un placement aussi assuré, aussi rémunérateur que la meilleure valeur de portefeuille. Dans ces conditions, les sociétés de construction ne peuvent pas manquer de trouver des actionnaires.
Quant aux bonnes volontés, il n'est pas nécessaire de les faire naître, il suffit de les stimuler, de leur montrer le but et les moyens de l'atteindre. C'est le rôle dont la Société française des habitations à bon marché s'est chargée et qu'elle remplit avec toute l'ardeur et toute la capacité désirable.
La douleur est un des sujets sur lesquels les grands esprits de tous les temps se sont appesantis avec le plus de prédilection. Les physiologistes l'ont étudiée sous son aspect physique ; les philosophes ont médité sur son essence, ses causes et sa finalité, et, malgré des divergences d'opinion inévitables, tous ont été d'accord pour la considérer comme une loi de la nature, comme une nécessité fatale à laquelle il faut se résigner, parce qu'elle a sa raison d'être et son utilité. Les stoïciens professaient, il y a deux mille ans, à cet égard, les mêmes doctrines que les pessimistes d'aujourd'hui, avec cette différence toutefois que, si les premiers acceptaient la souffrance comme une condition de la vie, c'était pour enseigner à l'homme à l'endurer avec courage. Supporte et abstiens-toi, telle était leur devise. Ils plaçaient le bonheur dans l'accomplissement de la vertu, tandis que les pessimistes ne croient ni à l'un ni à l'autre. Pour Schopenhauer
comme pour Hartmann, la douleur est Tirrémédiable condition des êtres, une sorte de damnation, un enfer dont le monde ne pourrait sortir que par Tanéantissement.
Le christianisme a des doctrines plus consolantes. A ses yeux, la douleur, bien loin d'être un mal, est le premier des biens, « homme! a dit Chateaubriand, tu n'es qu'un songe rapide, un rêve douloureux, tu n'existes que par la douleur, tu n'es quelque chose que par la tristesse de ton âme et l'éternello mélancolie de ta pensée. » — « La douleur, dit l'abbé Bougaud * ,éclaire et purifie ; elle détache des choses qui passent. C'est la gerbe de lumière qui éclaire l'inflni. C'est l'expiation qui efface les fautes et l'humiliatioii qui abaisse l'orgueil. Elle grandit et élève l'âme qui l'accepte et qui la bénit, car l'homme n'est vraiment sublime qu'en face de la douleur et de la mort. La souffrance ennoblit tout ce qu'elle touche, elle embellit le cœur comme le visage. De tout temps, le& saints, les génies, toutes les grandes âmes, ont été les privilégiés de la douleur. Elle s'élève et se spiritualise pour se mettre au niveau de ces natures d'élite, car Dieu proportionne la force de ses coups à la vigueur de ceux qu'ils frappent, comme il mesure le vent à la brebis tondue. La souffrance est la clef d'or qui ouvre la porte de la vie éternelle. »
« L'homme qui ne connaîtrait pas la douleur, dit Jean-Jacques Rousseau, ne connaîtrait ni l'attendris-
{. Le ChrlsHanime dans tes temps présents, par l'abbé Emmanuel Bouçaud, vicaire général d'Orléans. Paris, 1887. t. I.
Sèment de rhumanité, ni la douceur de la commisératioa. Son cœur ne serait ému de rien; il ne serait pas sociable, il serait un monstre pour ses semblables. » Cette thèse vient d'être reprise par le comte Léon Tolstoï dans son livre de la Vie; mais, tandis que la religion chrétienne a surtout en vue les souffrances morales, ce sont les douleurs du corps qu'il vise plus particulièrement, Le dernier chapitre a pour titre : Les souffrances physiques sont une condi^ tion indispensable de la vie et du bonheur des hommes. Si la douleur n'existait pas, dit-il, Tindividualité animale ne serait pas avertie des transgressions de sa loi. Si la conscience réfléchie n'éprouvait pas la souffrance, l'homme ne connaîtrait jamais la vérité et ignorerait la loi de son être. La souffrance physique est pour lui un enseignement et une punition. Son intensité est proportionnée à nos forces. Les êtres inconscients, comme l'enfant, comme l'animal, souffrent beaucoup moins que les êtres doués d'expérience et de raison, parce qu'ils n'ont pas le sentiment de la situation et la crainte qu'elle se prolonge; parce qu'ils ne connaissent pas la révolte.
Je n'ai pas la pensée de m'inscrire en faux contre une doctrine aussi universellement acceptée ; je voudrais toutefois réagir contre ce qu'elle a de trop absolu.
La souffrance est évidemment une condition de l'existence humaine au même titre que la maladie et la mort; mais le désir et le pouvoir d'adoucir les rigueurs de cette loi sont également dans la nature.
234 QUESTIONS D*HYGIÈNB SOCIALE.
L*iiomme, depuis qu'il est sur la terre, n'a pas cessé de lutter pour améliorer sa condition, pour augjmenter son bien-être, en diminuant la somme de ses souffrances et en multipliant ses plaisirs. C'est là son droit, son privilège ; c'est la conséquence de sa liberté, le fruit de son intelligence; c'est un des principaux attributs qui le distinguent des espèces animales, lesquelles sont passives et impuissantes à changer leur destin.
La lutte que l'espèce humaine soutient, depuis son origine, contre la souffrance et le malheur n'a pas été stérile. Les pessimistes les plus aveuglés par l'esprit de système sont bien forcés de reconnaître que la somme de^ maux de l'humanité s'est amoindrie. Lorsqu'on veut prendre en patience ses tristesses de l'heure présente, on n'a qu'à relire l'histoire des temps passés; on y puise la résignation et l'espérance. L'histoire est en effet le martyrologe de l'espèce humaine. C'est une succession de guerres sans fin, de destructions sauvages, où l'incendie et le pillage des villes, le massacre des habitants, sont les passetemps habituels du vainqueur et qui ne se terminent que par l'anéantissement du vaincu. Nous avons bien encore nos guerres, hélas! nous pouvons même en entrevoir dans l'avenir de formidables; mais enfin, ce n'est plus l'état normal des sociétés : leurs explosions sont séparées par de longs intervalles de répit. Elles sont de courte durée et, bien que le chiffre des morts soit très élevé de part et d'autre, c'est à peine s'il affecte d'une manière sensible le mouvement de
la population des grands États engagés dans la lutte. Enfin, la guerre ne traine plus après elle les horreurs dont elle était autrefois accompagnée.
Les autres fléaux ont diminué de même. Autrefois la famine dévastait le monde. Dans les dix siècles qui séparent l'époque de Charlemagne de la nôtre, on ne compte pas un laps de vingt ans sans qu'elle ait régné quelque part en Europe. Dans les années les plus désastreuses, lorsqu'on avait consommé le peu de grain restant de la récolte précédente et dévoré les bestiaux, on en venait h manger l'écorce des arbres, l'herbe des prairies, les animaux immondes. On voyait des afl*amés profaner les tombeaux et assassiner les voyageurs sur les routes pour s'en repaître. Notre pays, dit M. Maxime Du Camp, a souffert de la faim jusqu'au commencement du xix® siècle. Aujourd'hui, grâce à la rapidité des communications, à la facilité des transports, on ne connaît même plus les disettes. La dernière remonte à 1847; elle est antérieure à l'essor des chemins de fer et de la navigation à vapeur. Maintenant les produits alimentaires s'échangent d'un bout du monde à l'autre avec une régularité et une promptitude telles que la pénurie ne peut s'en faire sentir nulle part, et c'est à peine si les mauvaises récoltes font monter de quelques centimes le prix du kilogramme de pain.
Les épidémies ont reculé, comme les famines, devant les progrès de la civilisation. Les nôtres ne sont plus que le vestige de celles qui ravageaient le monde au moyen âge. Depuis un demi-siècle, le cho-
léra a passé six fois sur TEurope, et loutes ses inva^ sions réunies n'ont pas enlevé le centième de sa population, tandis qu'en trois ans la peste noire du XIV* siècle en a détruit le tiers.
L^adoucissement des mœurs a, de son côté, diminué d'une manière sensible la somme des souffrances de rhumanité. Nous ne connaissons plus l'oppression des grands, les cruautés de l'esclavage, l'horreur des supplices et toutes les rigueurs formidables sur lesquelles reposait le vieil édifice social. Le progrès scientifique a rendu toutes les professions plus salubres et moins pénibles, amélioré toutes les conditions morales et matérielles de Texistence. L'homme, en un mot, par son intelligence et son activité, par le travail accumulé des générations, est parvenu à diminuer la somme des douleurs morales et physiques auxquelles il était condamné. Il a triomphé des maladies les plus meurtrières, et chaque jour il étend ses conquêtes sur ce terrain spécial; enfin, s'il n'a pu se soustraire à la mort, il a réussi du moins à en éloigner le terme *. En se créant une condition meilleure, il n'a fait qu'obéir à sa nature, et, quoi qu'il fasse dans l'avenir, il lui restera toujours assez de maux à endurer pour obéir à la loi qui le condamne à souffrir.
Cette nécessité m'apparaît, je l'avoue, d'une manière bien plus nette dans Tordre moral que dans l'ordre physique. Sans replacer la question sur les hauteurs
1. Le terme moyen de la \ie humaine, qui était de vingt-huit ans à la fln du siècle dernier, dépasse quarante aujourd'hui.
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LA bOULÉUR. 237
OÙ le christianisme Ta portée et en la traitant au point de vue des faits de la vie pratique, il est certain qu'une prospérité continuelle est mauvaise pour Tesprit comme pour le cœur. Il faut avoir connu le chagrin pour compatir aux peines de ses semblables, de même qu'il faut avoir connu les défaillances pour se montrer indulgent aux faiblesses des autres; mais il ne faut pas que le fardeau du malheur dépasse la mesure de nos forces. Les peines continues irritent les natures vulgaires, exaspèrent les mauvaises et les poussent à la révolte contre la société, qu'elles en rendent responsable. La douleur est mauvaise conseillère; en se prolongeant outre mesure, elle finit souvent par lasser le^ plus mâles courages. 11 n'y a que les âmes d'élite qui puissent résister indéfiniment au vent du malheur, sans courber la tète, encore faut-il qu'elles puisent leur courage et leur résignation dans une sphère plus élevée que celle des intérêts matériels.
La souffrance physique a sans doute aussi sa raison d'être. C'est un avertissement que la nature nous donne et sans lequel nous serions à la merci de toutes les agressions. C'est également la punition de nos imprudences et de nos excès, et, sous ce rapport encore, elle nous rend des services; mais cela n'est vrai que de la douleur normale, telle que la conçoit la physiologie, telle que les philosophes se la figurent; cela ne s'applique pas aux souffrances démesurées en présence desquelles les médecins se trouvent chaque jour. Il leur est impossible de considérer comme justes et nécessaires les tortures sans trêve^
sans merci, sans espoir, qui accompagnent certaines maladies; les supplices qu*endurent de pauvres femmes, de petits enfants qui n'ont rien à expier, n*ayant jamais fait de mal; ils pensent en un mot qu'il est aussi légitime de calmer les souffrances physiques que de soulager les peines morales. Soulager la douleur est une œuvre divine, a dit Hippocraie. Les médecins de tous les temps se sont efforcés de suivre le conseil du père de la médecine, et ceux de l'époque contemporaine ont eu le bonheur inappréciable de découvrir les moyens de faire disparaître la douleur physique d'une manière à peu près complète. Le siècle qui s'achève a vu naître des découvertes plus brillantes que celles-là, mais il n'en a pa^ produit de plus utiles.
Les plus redoutées, parmi les souffrances physiques, sont celles qui accompagnent les grandes opérations de la chirurgie. Le moyen de soustraire les blessés à ces tortures avait élé souvent recherché; mais on avait été rebuté par les insuccès et personnç nV songeait plus, lorsqu'on apprit tout à coup qu'on venait de découvrir ce grand secret en Amérique et qu'il suffisait de respirer de réther,pour devenir complètement insensible.
Cette nouvelle fut accueillie en Europe avec une défiance que justifiaient sa provenance un peu sus-
pecte et la simplicité même du moyen sur lequel elle reposait. Il semblait étrange, en effet, qu'une propriété aussi merveilleuse se révélât tout à coup dans un agent connu depuis trois cents ans et que la médecine employait tous les jours sous cette même forme; mais il était si facile de savoir. à quoi s'en tenir, qu'on s'empressa de vérifier le fait, et tous les doutes s'évanouirent devant l'évidence. Il y eut alors une véritable explosion d'enthousiasme dans le monde entier et, par un privilège assez rare dans l'histoire des découvertes scientifiques, celle-ci fit le tour du monde sans rencontrer d'opposition ni de résistance.
L'événement fut si soudain, si imprévu, qu'on se crut en présence d'une idée nouvelle et qu'on oublia toutes les tentatives antérieures. Elles n'avaient eu du reste ni succès ni retentissement. La chirurgie avait renoncé à résoudre ce problème. L'Académie de médecine l'avait relégué parmi les questions dont il n'y avait plus à s'occuper, et Velpeau avait frappé cette recherche d'interdit : « Éviter la douleur dans les opérations, écrivait-il en 1839, est une chimère qu'il n'est plus permis de poursuivre aujourd'hui ». Ajoutons, que, dix-sept ans plus tard, il fut le premier à révoquer son arrêt, en prouvant une fois de plus que, dans les sciences, il ne faut jamais engager l'avenir.
Lorsque la découverte de Vanesthésie * fut passée à l'état de conquête définitive, on sait avec quelle ardeur on en poursuivit l'application, avec quel soin