‹ Questions d'hygiène socialeChapitre 17 sur 19 · Voir la Revue des Deux Mondes du 15 avril · texte numérisé non relu

Voir la Revue des Deux Mondes du 15 avril

pas nécessaire de recourir à un expédient aussi radical.

Le préjudice causé à l'agriculture, par la perte du terrain que les inhumations réclament, n'est pas beaucoup plus sérieux. Un champ d'un hectare, qui ne produit pas assez de blé pour nourrir cinq personnes, suffît à la sépulture d'une ville de 10 000 habitants. Quand il faut 5, l'homme tant de terre pour vivre, on peut bien lui en accorder un peu pour reposer en paix après sa mort.

Depuis que les sociétés existent, c'est à la terre qu'on a confié les corps de ceux qui ne sont plus. L'incinération n'a jamais été qu'une exception, qu'un luxe réservé aux grands de la terre et qu'on n'a jamais essayé de démocratiser. L'inhumation est encore aujourd'hui le moyen le meilleur et le plus pratique. Je ne connais que l'immersion en eau profonde qui lui soit préférable .Elle est plus prompte, plus discrète, plus solennelle. Je n'ai jamais pu assister sans émotion à cette imposante cérémonie. Le navire est en panne, le pavillon en berne, l'équipage assemblé sur le pont, tète nue. Le corps de celui dont on va se séparer est enseveli dans un Unceul de toile à voiles, avec un boulet aux pieds et enveloppé dans le drapeau national. On l'apporte devant un sabord; le comman* dant fait un signe, un coup de canon retentit, et le mort plonge dans ces profondeurs inconnues qu'habitent les ténèbres, le silence et l'immobilité. C'est bien l'éternel repos dans l'éternelle nuit; mais ce genre de funérailles ne peut pas se généraliser. La

308 QUESTIONS D*HYGIÈMB SOCIALE.

mer restera la tombe privilégiée du marin, de même que la terre est le meilleur asile pour ceux qui vivent à sa surface.

Ce qui précède ne s'applique qu'à l'immersion en pleine mer. Les fleuves ne conviennent pas pour un pareil usage. La coutume des populations de l'Inde qui consiste à jeter leurs morts dans le Gange, est déplorable à tous les points de vue. Je ne connais pas de spectacle plus lugubre et plus odieux que celui qu'offre ce fleuve dans le parcours de 80 lieues qui sépare Calcutta de son embouchure. C'est une nappe fangeuse coulant entre deux berges de vase qui s'élèvent h la hauteur des hunes du bâtiment. Sur ce courant sans profondeur, glissent des cadavres gonflés qui se renouvellent sans cesse. De grands vautours chauves planent sans bruit au-dessus d'eux et s'abattent lourdement sur cette proie, tandis que les museaux noirs des alligators émergent de temps en temps autour du navire et qu'on entend la nuit rugir les tigres, dans les profondeurs des jungles. Lorsqu'on est retenu à l'embouchure du fleuve, en attendant une grande marée pour franchir la barre et gagner la haute mer, et qu'on a le choléra à son bord, les journées paraissent longues. C'est du moins l'impression que j'ai éprouvée jadis, dans ces conditions, au mouillage de Saugor; elle était partagée par ce qui restait de l'état-major et de l'équipage du bâtiment*

En somme, l'immersion dans les fleuves est une coutume détestable. J'aime encore mieux la créma-

tion. Dans Tlnde, la comparaison est facile à faire. Lorsqu'on remonte ou qu'on descend le Gange, on aperçoit de temps en temps un bûcher sur la rive ; la nuit, la lueur rouge des flammes se reflète dans le fleuve et ajoute sa note au sinistre concert dont j'ai tâché de donner une idée. Au milieu de ces solitudes et de ces marécages, une pareille coutume est sans danger. Le bois ne fait pas défaut et le temps ne compte pas pour les populations de l'Inde. Il n'en est pas de même dans nos villes européennes; la crémation y présente des inconvénients qu'il est indispensable de signaler.

En premier lieu, c'est une façon dispendieuse de se débarrasser des dépouilles humaines. Le prix de l'opération proprement dite a sensiblement diminué. Il s'élevait, dans le principe, à 100 francs; il est tombé à 30 avec les appareils perfectionnés, et aujourd'hui, dans le crématoire du Père-Lachaise, il suffit d'un hectolitre de coke, d'une valeur de 3 francs, pour détruire un cadavre: mais les frais de premier établissement et d'entretien sont considérables. Le crématoire du Père-Lachaise coûtera 629 274 francs quand il sera complètement terminé. C'est le chifiCre prévu et volé par le Conseil municipal *, lequel a décidé, de plus, qu'on en exécuterait un second à Montparnasse, et qui a invité l'administration à réserver, dans ces deux cimetières, des emplacements pour les monuments collectifs destinés h renfermer les cendres des

Page 1