‹ Questions d'hygiène socialeChapitre 5 sur 19 · DANS LES COLONIES FRANÇAISES · texte numérisé non relu

DANS LES COLONIES FRANÇAISES

Les problèmes qui touchent aux grands intérêts des nations ne peuvent pas être abordés avec l'impartialité qu'ils exigent lorsque les passions politiques s'en sont emparées et que les partis en ont fait des armes de combat. Il faut attendre que le calme se soit fait dans les esprits et que l'indépendance y soit entrée. C'est pour cela qu'une étude sur les colonies françaises eût été inopportune il y a six mois. Aujourd'hui, la question n'a rien perdu de son importance, mais on peut la traiter sans être contraint de prendre fait et cause pour une doctrine ou pour une opinion. Elle est assez complexe, assez mal élucidée pour qu'il y ait intérêt à l'étudier sous toutes ses faces, et il en est une qu'il faut, de toute nécessité, placer sous son véritable jour : c'est celle qui concerne l'acclimatement. Les personnes qui ont la passion des

entreprises coloniales, ou qui ont intérêt à en prendre la défense, ne consentent pas à tenir un compte suffisant de rinfluence du climat. On s'aperçoit qu'elle les gène lorsqu'elles traitent cette question à la tribune ou dans la presse et qu'elles s'efforcent de l'écarter. Les livres, les brochures, les articles de journaux consacrés à l'étude de nos affaires coloniales sont presque toujours écrits par des hommes qui ont pris une part active aux événements dont ils parlent, ou qui aspirent à s'y mêler. C'est assurément une bonne condition pour bien connaître les choses que de les avoir vues de près et de les avoir dirigées; mais ce n'est pas une garantie d'impartialité. Il est naturel de se passionner pour des intérêts qu'on a été chargé de défendre, de même qu'on se trouve porté, malgré soi, à s'exagérer l'importance des entreprises auxquelles on a désiré s'associer. On ne peut qu'applaudir aux sentiments qui dictent une pareille conduite, mais il serait dangereux de les prendre pour guides. Dans les affaires de ce genre, l'enthousiasme est un mauvais conseiller. La première condition pour les bien juger, c'est de les aborder sans parti pris, ainsi qu'on peut le faire lorsqu'on a parcouru et habité les pays dont on parle, sans y avoir joué aucun rôle, quand on s'est tenu constamment au courant de leurs affaires sans avoir jamais été appelé à y prendre part. Ce sont là les conditions dans lesquelles a été écrit le présent travail.

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L'insalubrité dû climat a été, de tout temps, l'obstacle principal que les peuples colonisateurs ont trouvé sur leur route. C'est presque le seul aujourd'hui. Dans les siècles qui ont précédé le nôtre, la lenteur, la difficulté des communications apportaient de sérieuses entraves aux grandes entreprises d'outre-mer. Il était impossible de transporter au loin un personnel et un matériel suffisant pour vaincre, sans effort, la résistance des naturels, dont l'armement n'était pas sensiblement inférieur à celui de leurs conquérants, et que leur nombre rendait redoutables. Aujourd'hui on peut, à coup sûr, et en très peu de temps, porter d'un bout du monde h l'autre une armée munie de tous ses approvisionnements, escortée d'engins de guerre d'une telle puissance que toute résistance est d'avance vaincue. Ce n'est plus qu'une affaire d'argent et il suffît de savoir si la possession qu'on va conquérir vaut le prix qu'il faut y mettre; mais la question de climat reste tout entière, et elle acquiert chaque jour plus de prépondérance parce que les peuples ne font plus, comme autrefois, bon marché de la vie humaine et que leurs conditions d'existence ont complètement changé.

En dehors même de l'idée de conquête, ils sont en proie aujourd'hui à une fîèvre de locomotion dont la race anglo-saxonne a donné l'exemple, et devant

laquelle il faut que toutes les barrières tombent. Ce besoin d'expansion a remplacé l'isolement systématique des anciennes nations et tend à mélanger les races dans des proportions inconnues jusqu'ici. Les grandes migrations des temps anciens n'étaient que des accidents dans la vie des peuples, des perturbations momentanées, séparés par de longues périodes d'immobilité; aujourd'hui, le mouvement devient une condition normale de leur existence, une nécessité de leur développement. La notion du climat ou du degré de salubrité des contrées vers lesquelles la navigation les emporte, intéresse donc au même titre les nations et les individus.

L'espèce humaine peut vivre sur tous les points du globe. On la rencontre, très inégalement répartie, il est vrai, depuis l'équateur jusqu'à une petite distance des pôles, et l'univers est son domaine; mais si l'homme, en tant qu'espèce, peut habiter partout, il ne s'ensuit pas qu'il puisse changer à son gré de latitude et de climat. La nature a mis quelques restrictions à l'exercice de ce droit, et les désastres que les tentatives de colonisation mal dirigées ont amenés à toutes les époques, montrent ce qu'il en coûte aux peuples pour méconnaître ses avertissements.

Changer de climat, c'est naître à une vie nouvelle. Toutes les conditions hygiéniques sont changées à la fois, et la question se présente sous des aspects différents suivant qu'on l'envisage au point de vue de l'individu, ou de la race. Il suffit à celui qui s'exile de pouvoir vivre dans sa nouvelle patrie; mais, pour la

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race, il faut qu'elle s'y maintienne et s*y développe sans que de nouveaux contingents soient nécessaires pour remplir ses vides, sans qu'elle ait besoin de bras étrangers pour cultiver le sol qui doit la nourrir. Ces deux conditions sont difficiles à remplir. Elles dépendent avant tout de la latitude. L'émigration peut se faire dans le sens des parallèles terrestres sans rencontrer d'obstacles. L'acclimatement dans les zones comprises entre les mêmes lignes isothermes s'opère de lui-même, et il n'est soumis qu'à l'influence des localités. Il n'en est plus ainsi lorsque le déplacement s'opère en sens inverse. Toutefois, il est beaucoup plus facile quand le mouvement se fait vers les pôles que lorsqu'il se dirige versl'équateur. Celte remarque, faite il y a deux mille ans par Vitruve, est tout aussi juste aujourd'hui. Tous les explorateurs des mers polaires ont reconnu que leurs équipages jouissaient d'une santé parfaite, tant qu'ils avaient les moyens de se réchauffer et de se nourrir. Les factoreries établies au Spitz^berg par les Hollandais, au xvif siècle, ont permis de faire les mêmes observations, et chaque jour elles se vérifient à bord des baleiniers. Cette tolérance pour le froid le plus rigoureux est un privilège de la race caucasienne, et chose étrange, les popula* tions du Midi la possèdent à un plus haut degré que celles du Nord. La désastreuse campagne de Russie en a fourni un triste exemple. Toutes les nations de l'Europe étaient représentées dans cette armée sans égale qui franchit le Niémen le 24 juin 1812 et qui se trouva bientôt aux prises avec un hiver si rigoureux

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que les vieillards du pays ne se souvenaient pas d'en avoir vu de semblable. Cette expérience, faite sur 400000 hommes, fut tout à l'avantage des méridionaux. Ce furent, dit Larrey, les Espagnols, les Portugais, les Italiens et les populations du midi de la France, même les créoles, qui résistèrent le mieux au froid pendant la retraite. Les Allemands, les Hollandais et les Russes succombèrent dans une énorme proportion, et l'hiver fit plus de victimes dans les rangs de Tennemi que dans ceux de la grande armée, vaincue et dépourvue de tout. La même observation fut faite parmi les personnes transportées en Sibérie, Les gens du Midi se portent très bien dans le Nord, et les créoles eux-mêmes s'habituent parfaitement au climat de l'Europe.

La race éthiopienne ne possède pas la même facilité d'adaptation. Elle ne peut pas s'acclimater dans les régions froides et subit même très difficilement un petit déplacement vers le nord. Les nègres du Sennaar meurent par milliers lorsqu'ils viennent en Egypte ; ceux de l'intérieur de l'Afrique sont décimés par la fièvre et par la dysenterie, quand on les transporte en Arabie; et chacun sait qu'en France ils sont moissonnés par les maladies de poitrine. Boudin cite le fait d'un régiment anglais, composé de 1 800 noirs, qui fut envoyé en garnison h Gibraltar en 1817, et qui fut détruit par la phtisie pulmonaire en moins de quinze mois. Les Annamites subissent le même sort lorsqu'ils quittent la Cochinchine pour venir se fixer au Tonkin.

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Cette souplesse d'organisation, qui permet à la race blanche de se déplacer vers le nord, ne lui confère pas le même privilège d'immunité lorsqu'il s'agit d'émigrer vers les régions interlropicales. C'est cependant dans cette direction que toutes ses aspirations l'attirent : les peuples du Nord ont toujours marché vers le soleil. Tous les grands déplacements se sont faits du nord au sud. Les Barbares se tournaient vers Tltalie et l'Espagne; les courants de l'émigration se portent aujourd'hui vers l'équateur, et pourtant les résultats n'ont pas été de nature à encourager ces tendances. Les régions intertropicales, dit Michel Lévy, ont dévoré plusieurs milliers de générations d'Européens. Les colonies les plus florissantes ont un lugubre passé d'épidémies et de désastres dont elles ont gardé le souvenir. Il est vrai que la plupart du temps elles ont été fondées dans des conditions déplorables. On est allé le plus souvent s'établir à l'embouchure des grands fleuves, au milieu des marais, des palétuviers : les fièvres paludéennes, les maladies de tout genre sont venues s'abattre sur les malheureux émigrants et les ont fait disparaître. De pareilles entreprises ne pouvaient aboutir qu'à des revers. En se plaçant dans de meilleures positions, sur des points mieux choisis, on n'aurait pas subi de pareils désastres ; mais il est certain, pourtant, qu'on ne serait pas parvenu à y donner naissance à une population valide, susceptible de se sufflre à elle-même et de mettre en valeur le sol sur lequel elle serait venue s'établir.

Il n'y a pas, à proprement parler, d'acclimatement

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pour l'Européen dans les régions intertropicales. On ne s'habitue pas aux maladies qu'on y rencontre. Elles récidivent presque fatalement après une première atteinte et le temps ne fait que les aggraver. La fièvre jaune seule fait exception, parce qu'elle est au nombre des maladies qu'on n'a qu'une fois. Les gens qui l'ont eue ou qui ont traversé impunément une ou plusieurs épidémies peuvent se considérer comme à peu près indemnes, à la condition toutefois de ne pas s'éloigner trop longtemps du pays. Ils ont, sous ce rapport, une supériorité marquée sur les nouveaux , venus ; mais là s'arrête leur immunité ; et, en fin de compte, la mortalité, en dehors des épidémies, va croissant à mesure que le séjour se prolonge. C'est une observation qui a été faite sur les troupes, dans les colonies anglaises comme dans les nôtres. Elle a conduit, chez nous, le Département de la marine à réduire notablement le temps de service de nos soldats dans les contrées malsaines. Il n'est plus que de deux ans au Sénégal, à la Guyane et en Cochinchine. C'est le maximum de ce que nos hommes peuvent supporter, sans payer à la mort un tribut trop considérable. Dans les pays chauds mais salubres, le séjour peut se prolonger beaucoup plus longtemps; cependant les forces s'épuisent peu à peu, et l'Européen, qui se faisait remarquer à son arrivée par son activité, son ardeur au travail, son insouciance pour la fatigue et le soleil, voit peu à peu sa vigueur décliner, son teint pâlir, s€s forces décroître. Il est envahi par l'anémie des pays chauds, qui ne lui laisse plus que

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tout juste la force de vivre, à moins qu'il ne puisse aller se refaire sous un ciel moins brûlant. Les habitants de Bourbon et des Antilles vont chercher un refuge dans leurs montagnes; les Anglais du Bengale, sur les pentes de THimalaya; ceux des côtes de Malabar et de Coromandel dans les Nilghéries ou au cap de Bonne-Espérance. Nos nationaux reviennent en France, et c'est encore le moyen le plus sûr pour rétablir leur santé. Un pareil état de faiblesse est incompatible, on le conçoit, avec tout travail un peu fatigant et, à plus forte raison, avec la culture du sol; aussi est-il reconnu aujourd'hui, par les hygiénistes et les médecins de toutes les nations, que les races européennes ne sont pas propres à cultiver la terre dans les régions intertropicales et qu'elles ne peuvent s'y maintenir qu'à la condition de recevoir constamment du renfort de la mère patrie. Cette règle, ai -je besoin de le dire, ne s'applique pas aux régions montagneuses. En s'élevant en altitude, on passe par une succession de climats échelonnés dans le sens vertical, et l'impression est la même que si on marchait vers les pôles. On a même calculé que 100 mètres d'ascension équivalent à un déplacement d*un degré vers le nord. En même temps que la température s'abaisse, la végétation change, l'air devient moins dense et plus pur, parce qne les émanations des marais ne s'élèvent pas à une grande hauteur. A partir de 1 000 mètres, on trouve des conditions météorologiques sensiblement analogues à celles de l'Europe centrale, et^ par conséquent, la race blanche

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peut y vivre, s'y maintenir et se livrer à la culture. C'est ce qui arrive à Bourbon, où les petits blancs vivent et travaillent sur les hauteurs, ainsi qu'aux Antilles, où quelques colons cultivent eux-mêmes leurs propriétés au pied des pitons. Les Européens prospèrent sur les hauts plateaux de la Bolivie. La race espagnole se maintient et se développe sur celui de TAnahuac, au centre duquel s'élève Mexico et où la température moyenne de Tannée est de 19%7 seulement. Cette nation, du reste, constitue une exception au point de vue de Tacclimatement dans les pays chauds. C'est la seule qui ait pu fonder des colonies prospères entre les tropiques. A Cuba, d'après Ramon de la Sagra, la population blanche s'est élevée, en moins d'un siècle, de 96 440 habitants à 793 484. A Porto Rico, elle a presque doublé en dix ans. Au Pérou, au Chili, dans les républiques du Pacifique, comme au Mexique, on la retrouve florissante par suite de son mélange avec l'élément indien. Cette facilité d'acclimatement, cette aptitude à se croiser partout avec les indigènes, tient à ce que la race espagnole est une des plus mélangées de l'Europe. C'est très probablement, dit Bertillon, un mélange complexe de plusieurs rameaux indo-européens avec la race primitive ibérienne, avec le rameau syro-arabe, et enfin, avec les Maures d'Afrique, qui ont possédé l'Espagne, pendant plusieurs siècles, avec un éclat et une puissance favorables aux croisements. Par ces origines, ajoute le savant démographe, on peut affirmer que le sang africain a été, par trois fois, largement

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mfusé dans les veines espagnoles, et la température élevée de la péninsule a dû conserver à ce sang sa facile adaptation aux climats tropicaux, ainsi que sa propension à se mêler à celui des races colorées. Les autres nations du midi de FEurope, sans jouir d'une flexibilité aussi grande, ont cependant plus d'aptitude à s'acclimater dans les pays chauds que les races du Nord. Celles-ci n'y parviennent pas. Les Anglais supportent très mal le climat des régions équatoriales. Aux Antilles, leurs garnisons sont affligées d'une mortalité quadruple de celles qu'elles subissent en Europe, Il en est de même dans l'Inde et c'est encore pis dans leurs possessions africaines. D'un autre côté, la race anglo-saxonne n'est pas propre au croisement. Tandis que le mulâtre espagnol est vigoureux et vivace, le métis anglais est débile et sans postérité durable.

Les Allemands supportent tout aussi mal le climat des colonies. En Algérie, ce sont eux qui ont la plus forte mortalité et la natalité la plus faible. On se rappelle encore la triste fin de 1 000 émigrés allemands transportés au Brésil par une société d'émigration et casés à Santa Leopoldina, Manitza et Théodora. En 1874, il ne restait plus qu'une centaine de ces malheureux épuisés par les maladies et manquant de tout, qui attendaient à Bahia leur rapatriement. Ceux de leurs compatriotes qui ont fait partie, en mai 1874, du convoi de 15 000 agriculteurs que Bento-José da Corté avait obtenu l'autorisation de transporter à Alagoas, ont eu exactement le même sort. Ils n'ont

trouvé au Brésil que la ruine et la mort. Il est à craindre que TAUemagne n'éprouve des mécomptes semblables si elle cherche à coloniser dans TAfrique centrale.

Pour nous, nous n'en sommes plus èi compter les expériences désastreuses de ce genre. Il serait inutile d'en réveiller le lugubre souvenir, mais il est indispensable d'en tirer un enseignement dont les autres peuples doivent profiter comme nous : c'est qu'à notre époque, les nations de TEurope doivent y regarder à deux fois avant d'aventurer, dans de pareilles entreprises, leurs capitaux et la vie de leurs enfants. Cette fièvre de colonisation qui s'empare d'elles à certaines époques et dont elles viennent d'avoir tout récemment un accès, ne trouve pas son explication dans des motifs d'intérêt bien entendu. Le sentiment qui les pousse est fait de préjugés, d'illusions et de souvenirs. C'est l'esprit de conquête transformé, avec ses passions et son aveuglement.

Dans les siècles qui ont précédé le nôtre, les nations, en élargissant leur domaine colonial, voyaient s'accroître leur prépondérance et leur prestige; elles pesaient alors d'un poids plus lourd dans la balance des intérêts internationaux, et puis, il s'agissait pour elles d'ouvrir à leurs industries et à leur commerce des débouchés certains, en imposant leurs produits à des peuples asservis et soumis è. leur domination. Cela ne s'accomplissait pas toujours sans violences et sans sacrifices; mais enfin, une pareille ligue de conduite avait alors sa raisoti d'être* Va-U

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elle encore aujourd'hui? C'est ce qu'il convient de rechercher.

Depuis un demi-siècle, les lois économiques et les intérêts qui règlent les rapports des nations entre elles se sont profondément modiflés. Pour comprendre cette évolution, il est indispensable de reprendre les choses d'un peu plus haut, et d'étudier ce mouvement colonial, depuis la découverte de l'Amérique qui leur a servi de point de départ.

Lorsque Christophe Colomb partit pour aller à la recherche du nouveau monde que ses calculs lui avaient révélé, il fît route à l'ouest et les vents alizés conduisirent tout naturellement ses caravelles vers les Antilles. Ces îles furent donc découvertes les premières. De là les Espagnols étendirent leurs conquêtes à la partie la plus voisine de la terre ferme; leurs premiers établissements se fondèrent ainsi dans la zone intertropicale de l'Amérique. Ces régions convenaient admirablement à leurs convoitises, car ce n'était pas la nécessité qui les poussait vers le nouveau monde, c'était l'esprit d'aventure et le zèle religieux. Ils allaient chercher de l'or et propager la religion catholique. S'ils ont créé des établissements durables, c'est grâce à la flexibilité de leur race et parce qu'ils ne pouvaient asseoir leur domination sur le pays qu'à la condition de s'y maintenir par la force.

Les Portugais, dans leurs entreprises sur la côte d'Afrique et dans l'Inde, obéissaient aux mêmes sentiments; mais il venait s'y joindre un peu de cet

esprit mercantile que le spectacle de la prospérité de Venise avait excité chez les nations moins guerrières que le peuple espagnol. Aussi ont-ils créé plus de comptoirs commerciaux que de colonies proprement dites. Ils n'allaient pas aux grandes Indes pour s'y établir, mais pour les exploiter et pour en rapporter, avec les épices, les riches produits d'une industrie avec laquelle l'Europe n'était pas encore en état de rivaliser. Pour s'assurer le monopole du trafic, ils établirent des forteresses dans leurs comptoirs, y envoyèrent des garnisons, firent le commerce avec des navires de guerre et entrèrent en lutte avec les naturels. Cette façon de trafiquer, ruineuse et tyrannique, ne tarda pas h porter un coup fatal à leurs possessions.

Les Hollandais, lorsqu'ils vinrent à leur tour réclamer leur part dans le commerce du monde, ne commirent pas les mêmes fautes. Ce peuple industrieux, économe et surtout navigateur, avait depuis longtemps accaparé le cabotage dans les mers de l'Europe. A l'époque où les Portugais firent de Lisbonne le grand marché des produits de l'Inde, ce furent les Hollandais qui se chargèrent de porter ces marchandises aux autres nations, et, quand Philippe II, après avoir réuni le Portugal à la couronne d'Espagne, en ferma l'accès aux marchands des Pays- Bas, ceux-ci s'en allèrent chercher les produits des Indes dans les contrées où ils naissent, et firent concurrence aux Portugais. Seulement ils se gardèrent bien de procéder de la même façon : ils se présen-

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tèrent aux princes et aux populations comme des commerçants uniquement occupés de leur trafic et profitèrent habilement de la haine que leurs prédécesseurs avaient inspirée. Plus tard, lorsqu'ils furent devenus les maîtres absolus du commerce des épices et qu'ils eurent fondé leur célèbre compagnie des Indes, celle-ci ne tarda pas à prendre d'autres allures. Pour conserver son monopole, elle ne recula devant aucune injustice, devant aucun acte de barbarie. Elle s'engagea dans des guerres ruineuses. Bientôt les exactions, la fraude et la corruption, à tous les degrés de la hiérarchie administrative, amenèrent sa décadence et sa ruine, qui furent consommées en 1795. C'est ainsi, comme le fait observer M. Paul Leroy-Beaulieu dans ses remarquables études historiques *, que les Hollandais, malgré toutes leurs qualités nationales et leur esprit de colonisation, n'ont rien fondé de grand et de durable, parce qu'ils avaient donné pour base à leurs entreprises une forme économique que l'intérêt et la justice condamnent également : le monopole. J'ajouterai que le climat ne s'y prêtait pas : chacun sait que leur comptoir principal, Batavia, a été, pendant longtemps, le tombeau des Européens.

Les Anglais, qui sont entrés plus tard que les peuples précédents dans la voie des entreprises lointaines, ont été le peuple colonisateur par excellence, et cela parce qu'au lieu de se laisser guider par

i. De la Colonisation chez les peuples modernes, Paris, 1874.

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l'esprit d'aventure et de trafic, de courir après des bénéfices considérables et immédiats, ils ont fondé la prospérité de leurs établissements sur le défrichement et la culture du sol. Ils ont créé des colonies agricoles, mis en rapport d'immenses territoires et fondé ainsi, de l'autre côté de l'Atlantique, un des États les plus riches et les plus puissants du monde. Grâce à cette sage direction, une nation de 62 millions d'habitants, parvenue au plus haut degré de la civilisation, s'est substituée, en moins de deux siècles, à quelques tribus d'Indiens qui parcouraient, du nord au sud, cet immense territoire, en chassant le bison et en se faisant la guerre entre elles. C'est en restant fidèles aux mêmes principes que l'Angleterre a fondé ses belles colonies du cap de Bonne-Espérance et de l'Australie. Cette différence dans la manière de coloniser tient sans doute au caractère national; mais elle a été puissamment aidée par le choix du pays à occuper.

L'Ainérique du Nord est située sous les mêmes parallèles, elle a le même climat que l'Europe, et la race anglo-saxonne a pu s'y établir et s'y multiplier sans le moindre effort d'acclimatement. Il en a été de même au Cap, dans la Nouvelle-Galles du Sud, la Tasmanie et la Nouvelle-Zélande, qui sont situées dans la zone tempérée de l'hémisphère sud, tandis qu'il lui a été impossible de s'implanter dans l'Inde et de s'y approprier le sol. Comme la Hollande, elle s'est bornée à y rechercher des avantages commerciaux; comme la Hollande aussi, elle en a livré

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rexploitation â une compagnie, qui, après avoir commis les mêmes fautes et les mêmes exactions, a fini de la même manière.

En résumé, les Espagnols, les Portugais et les Hollandais avaient choisi pour les exploiter les contrées riantes, fécondes et riches, situées sous la zone torride; ils n'ont pas pu s*y maintenir, parce que le climat ne convenait pas à leur race; les Anglais, mieux inspirés ou mieux servis par le hasard, sont tombés sur des régions moins séduisantes, en apparence, mais beaucoup plus en rapport avec leur tempérament et leur constitution; ils y ont fondé de puissantes colonies, dans lesquelles ils se trouvent aussi à Taise que chez eux.

C'est donc tout simplement une affaire de climat et de race, et nous allons voir que, dans nos entreprises coloniales, nous nous sommes trouvés aux prises avec les mêmes influences et qu'elles ont produit le même résultat.

Les Français se sont lancés les premiers dans la voie des découvertes. Dès le xiv° siècle, sous le règne de Charles V, des marins dieppois commerçaient aux Canaries, sur les bords de la Gambie et descendaient jusqu'à la côte d'Or. C'est en 1535 que Jacques Cartier prit possession des deux rives du Saint-Laurent au nom de François P' et fît du Canada une terre française.

Depuis lors, notre domaine colonial est allé toujours croissant jusqu'à l'heure de nos désastres, et, pendant deux siècles, nous avons lutté avec l'Angleterre

à armes égales. Toutefois, si vastes qu'aient été nos possessions, nous n'avons jamais été bien solidement installés qu'au Canada et aux Antilles. Notre établissement du Canada a été lent à se former. Ce rude pays, avec ses forêts immenses, ses lacs, ses fleuves glacés, n'avait pas, pour nos ancêtres, la même force d'attraction que le ravissant climat des Antilles. Le commerce des pelleteries ne donnait pas d'aussi beaux revenus que les plantations de cannes à sucre. Cependant, en 1608, Champlain fonda Québec et y attira quelques agriculteurs. Vingt ans après, une compagnie se forma sous le patronage de Richelieu, et la colonie commença à se peupler. Toutefois, elle n'avait encore que 3 418 colons en 1666 ; et, lorsque, un siècle après, en 1763, Louis XV céda le Canada aux Anglais, il ne comptait encore que 60 000 habitants. Aujourd'hui, il en renferme plus de 1500000, sans compter ceux qui ont passé le Saint-Laurent pour aller s'établir aux États-Unis et plus particulièrement dans la Nouvelle-Angleterre. Le nombre de ceux-là dépasse 500000. Les Canadiens sont demeurés Français par les sentiments comme par les mœurs; ils ont conservé la langue, le costume, la religion et même les lois de leur pays. Le culte de la mère patrie a résisté chez eux au temps, à la distance, à l'absence de relations et s'est accru par nos malheurs et nos revers.

11 n'est donc pas vrai de dire que notre race est inapte à la colonisation et qu'elle ne s'est jamais développée loin de la patrie. Lorsqu'elle a trouvé des con-

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ditions climatologiques qui lui convenaient, elle a pris, au contraire, un merveilleux essor, et le Canada en est la preuve. Lorsqu'elle a tenté de s'établir dans la zone intertropicale, elle a échoué malgré tous ses efforts, comme les autres peuples du nord de l'Europe. Jamais colonies n'ont été plus florissantes que les Antilles françaises depuis la fin du xvii*' siècle jusqu'au commencement de celui-ci. Elles s'étaient peuplées beaucoup plus rapidement que le Canada et avec des éléments bien autrement énergiques. Ses colons étaient, pour la plupart, des gentilshommes ruinés ou désireux de s'enrichir; d'autres fuyaient leurs créanciers, la justice, ou les lettres de cachet. Tous ces gens étaient braves, entreprenants et instruits; ils étaient secondés par un clergé actif, intelligent et animé de la fièvre de la colonisation. La prospérité rapidement croissante de ces îles y attira bientôt les commerçants, les petits capitalistes, et, enOn, de pauvres artisans, des paysans las de la corvée et de la taille, des domestiques sans place qui venaient chercher à vivre aux Antilles. Le recrutement de ces travailleurs se faisait à Dieppe, au Havre et à Saint-Malo, et le courant établi entre ces ports et les Antilles dura jusqu'au moment où les engagés blancs furent remplacés par des esclaves noirs. Cette substitution, comme le démontre M. Leroy-Beaulieu, fut nécessitée par la culture de la canne, qui détrôna rapidement toutes les autres. De grandes habitations exploitées par des milliers d'esclaves couvraient le pays; les petits blancs refluèrent dans les villes et les

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Antilles ne furent plus que des colonies de plantations, que de vastes fabriques de café, de sucre et de tabac. Elles atteignirent alors un haut degré de richesse, mais cette prospérité, fondée sur l'esclavage et sur le pacte colonial, devait s'écrouler avec ces deux institutions aussi condamnables Tune que Tautre.

Il résulte de ce rapide aperçu que la race blanche n'a jamais pu s'établir soUdement et s'approprier le sol sous la zone torride. Elle n'y a créé que des comptoirs commerciaux et des plantations; or, les colonies de plantations ne peuvent subsister qu'avec la traite et la protection à outrance; elles ne sont donc plus possibles aujourd'hui. Quant aux colonies de peuplement, comme M. de Lanessan les appelle, elles n'ont plus leur raison d'être pour des motifs d'un ordre différent. En admettant que les puissances européennes trouvent encore, sur le globe, de grands territoires fertiles et inoccupés, elles n'ont plus d'excédent de population à y déverser, La plupart de ces nations ne s'accroissent plus que dans la proportion rigoureusement nécessaire pour faire face au progrès régulier de l'agriculture et de l'industrie, qui réclament partout un nombre croissant de travailleurs. L'Angleterre et l'Allemagne sont les seules qui voient encore augmenter d'une manière notable le nombre de leurs habitants, mais elles n'ont pas besoin de s'en préoccuper. Leurs nationaux trouvent d'euxmêmes à s'employer h l'étranger sans qu'il soit nécessaire de leur y chercher une place. Les Anglais regardent le monde entier comme leur domaine, et

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