‹ Questions d'hygiène socialeChapitre 6 sur 19 · L* ACCLIMATEMENT DANS LES COLONIES FRANÇAISES · texte numérisé non relu

L* ACCLIMATEMENT DANS LES COLONIES FRANÇAISES

les Allemands ont depuis longtemps choisi leur terrain d'émigration. Leur gouvernement vînt-il à s'approprier tout le bassin du Congo, qu'ils ne seraient pas tentés de l'y suivre. Ils continueraient à s'étendre dans l'Amérique du Nord, où les appellent des relations établies de longue main, où leurs compatriotes les attendent, où ils trouvent, sous un climat semblable au leur, l'emploi de leur activité et de leurs aptitudes.

On ne dirige pas plus les courants d'émigration que les courants commerciaux, et les gouvernements ne les détournent pas au gré de leurs fantaisies. Ils s'épargneraient bien des mécomptes s'ils avaient la sagesse de suivre le mouvement au lieu de vouloir l'imprimer. Il ne reste donc plus à l'expansion des vieilles nations d'autre aliment intérieur que les colonies commerciales , mais elles ne doivent pas s'attendre à y trouver les bénéfices qui rendaient ces spéculations si productives dans les siècles précédents. Il y a toujours avantage sans doute à nouer des relations avec les peuples qui commencent; mais il n'est plus aussi facile de les exploiter qu'autrefois. D'une part, on n'a plus besoin d'aller chercher les produits exotiques dans les pays de production, car ils se rendent d'eux-mêmes sur nos marchés et les encombrent quelquefois; de l'autre, lorsqu'on cherche des débouchés à son industrie, il ne faut plus compter sur le monopole. Toute nation qui ouvre un marché nouveau est certaine d'y rencontrer la concurrence des puissances rivales, et il faut qu'elle soit sûre de

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remporter sur elles par la qualité ou par le bon marché de ses produits. Sans cela, elle travaille pour les autres, et les sacrifices qu'elle fait profitent à ses concurrents.

En réalité, la colonisation se borne aujourd'hui à administrer et non à exploiter les pays qu'on occupe. La puissance colonisatrice assure aux indigènes la sécurité pour leurs personnes et pour leurs biens. Elle les protège contre leurs ennemis du dehors. Elle prélève des impôts dont le produit se dépense dans le pays, pour assurer tous les services publics et créer des ressources nouvelles. Il n'en revient rien à la métropole. Elle garde à sa charge l'entretien de ses fonctionnaires, de ses troupes et de ses navires. Ce n'est pas là ce qui peut enrichir un pays ; encore les colonies qui peuvent se soutenir par elles-mêmes sont-elles rares, et il n'y en a que deux qui rapportent de sérieux bénéfices à la mère patrie : c'est Cuba pour l'Espagne et Java pour la Hollande. Il en est enfin qui sont de véritables charges, mais que la métropole est obligée d'entretenir, dans l'intérêt de sa sécurité et de sa marine ; ce sont les positions stratégiques et les points de ravitaillement. Les pre^ mières n'ont pas l'importance qu'elles avaient autrefois, alors qu'une escadre pouvait s'abriter sous les canons d'un fort ou dans le fond d'une rade; quand on pouvait, avec des batteries établies à terre, interdire l'entrée d'un détroit. Les navires d'aujourd'hui, avec leur grande vitesse, leurs puissantes machines, leur artillerie et leur blindage, n'ont plus à tenir le

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même compte des défenses de terre que par le passé ; mais celles ci sont encore respectables pour les navires de guerre d'un plus faible échantillon. Les points de ravitaillement sont devenus, au contraire, absolument indispensables pour les navires à vapeur. Ces bâtiments ne peuvent pas embarquer au départ la quantité de charbon qui leur est nécessaire pour tenir la mer, ni pour atteindre une destination un peu éloignée. Il faudrait pour cela leur donner des dimensions démesurées, et ce serait au détriment de leur vitesse et de leur chargement. Il est donc indispensable qu'ils trouvent, de distance en distance, des approvisionnements de houille, et chaque nation doit avoir les siens, pour ne pas se trouver à la merci de ses rivales, pour ne pas voir ses forces navales paralysées par un simple refus de concours. C'est ce qui a failli nous arriver pendant notre guerre avec la Chine. L'Angleterre a menacé un instant de refuser le charbon à notre escadre de l'extrême Orient. Nous devons nous mettre en garde contre le retour de telles éventualités. C'est dans ce dessein que nous avons fondé le petit établissement d'Obock, à la côte orientale d'Afrique, en face d'Aden et sur la grande route maritime qui conduit de Suez à nos possessions d'Orient. Le territoire qui nous a été concédé est assez vaste et pourra donner naissance un jour à une colonie. Il serait facile de nouer des relations commerciales avec l'intérieur, mais le climat est sec, brûlant et inhospitalier, comme celui de l'Afrique équatoriale. Il n'est question, pour le moment du reste, que d'y créer un port de relâche,

un dépôt de charbon pour ceux de nos navires qui se rendent en Cochinchine ou au Tonkin.

Réduites à ce rôle modeste, les possessions coloniales ont encore des avantages. Une nation maritime ne peut pas s'en passer. Les intérêts de son commerce et ceux de sa marine marchande les lui rendent indispensables, mais du moment où il ne s'agit plus que d'établissements commerciaux, ces relations exigent une bonne volonté réciproque ; il faut donc s'attacher à vivre en bons termes avec les naturels et ne pas débuter par leur déclarer la guerre. Le temps n'est plus où on s'en allait, le mousquet sur l'épaule, conquérir et convertir des royaumes, k la façon des Fernand Cortez et des Pizarre. Le moment même est passé de traverser l'Afrique comme un boulet de canon, à la manière de Stanley. En opérant ainsi, on ne récolte que les haines, on ne laisse derrière soi que des défiances, et des difficultés pour l'avenir. Ce qui importe aujourd'hui, c'est de se présenter aux populations avec des intentions et des allures pacifiques, de leur inspirer de la confiance d'abord, de la sympathie ensuite. On ne doit recourir à la force qu'en présence d'une trahison, ou d'un refus de tenir ses engagements; mais il faut alors le faire avec vigueur. Cette ligne de conduite serait facile à suivre pour les Français, grâce à l'aménité de leur caractère national et elle produirait de meilleurs résultats que ceux que nous avons obtenus jusqu'ici. Je vais essayer de le prouver en jetant un coup d'œil sut* l'état actuel de nos colonies;

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De toutes les puissances de l'Europe, la France est, après TAngleterre, celle qui possède le plus beau domaine colonial. 11 a passé, comme le pays luimême, par des alternatives de splendeur et de décadence ; mais, depuis un demi-siècle, il s'est considérablement accru. Chaque génération doit compte à celle qui la suit de l'héritage qu*elle va lui transmettre ; la nôtre n*a rien à redouter du jugement de ses des^ cendants en ce qui concerne les possessions d^outremer. Elle a trouvé dans son berceau les traités de 1815 : ils ne nous avaient laissé que d^nsignifiants débris de notre grand empire colonial. En Amérique, où nous avions jadis possédé le Canada, la Nouvelle-^ Ecosse, la Louisiane, Saint-Domingue et la plupart des Petites Antilles, il ne nous restait plus que Saint- Pierre et Miquelon, la Martinique, la Guadeloupe et ses dépendances, la Guyane avec ses marécages et ses forêts. Dans rinde,,oii presque tout THindoustan nous appartenait au temps de Dupleix, nous conservions Pondichéry et son territoire grand comme le Champ de Mars, Chandernagor où les navires ne peuvent remonter qu'en passant sous les canons du fort William, les posteâ-insignifiants de Karikal, de Mahé et de Yanaon. Dans les mers où notre pavillon avait si longtemps flotté en maître, nous n^ avions plus que nie de Bourbon, qui n'avait pas un port pour abriter les liavireS) et l'ilot de Sainte-Marie à la

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côte de Madagascar. Sur le littoral africain, il nous restait le Sénégal, c'est-à-dire Saint-Louis, les postes du fleuve et la petite île de Gorée.

Voilà ce que la pitié de nos ennemis nous avait laissé. En moins d'un demi-siècle, nous y avons ajouté TAlgérie, la régence de Tunis, sur laquelle nous avons étendu notre protectorat; la Nouvelle-Calédonie, Taïti et les îles Marquises; la Gochinchine avec le Tonkin auquel le Cambodge et le reste de TAnnam viendront sans effort s'adjoindre un jour, si nous savons nous y conduire avec sagesse. Ce domaine colonial suffit pour satisfaire notre amour-propre national, et pour donner carrière à tous nos besoins d'expansion. Peut-être dépasserait-il même les exigences de notre situation actuelle, si nous ne tenions compte que des intérêts de la métropole, mais toutes les parties qui le composent sont loin d'avoir la même valeur, de se prêter au même régime et au même mode d'administration. Rien de plus dissemblable, en effet, que le climat, les productions et les conditions économiques de ces possessions épârses sur tous les points du globe, présentant dans leur ensemble une étendue trois fois plus grande que celle de la France et une population qui n'est inférieure que d'un tiers à celle de la mère patrie *. Aussi, lorsqu'oî) veut se rendre compte des avantages qu'elles

1. a La surface des colonies réunies est de 1 457707 kilomètres carrés et celle de la France de 528 400. La population de la France est de 38 i 00 000 habitants, celle des colonies de 21 897 000. ^ (Alfred Rambaud, la France coloniale. Paris> 1886.)

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procurent au pays, des charges qu'elles lui imposent et de la ligne de conduite qu'il convient de tenir à leur égard, il est impossible d'arriver à une formule générale et il faut, de toute nécessité, les passer successivement en revue.

L'Algérie n'est plus pour nous une colonie, c'est maintenant une partie de la France qui n'est séparée du reste que par un bras de mer, et qui peut rivaliser avec les plus belles contrées du midi de l'Europe. L'étendue de son territoire, la richesse de ses cultures et leurs rapides progrès, le mouvement commercial qui y a pris son essor, tous Ces éléments de prospérité réunis font, de notre grande possession africaine, la plus belle conquête qu'une nation européenne ait pu réaliser. Elle nous a coûté cher en argent et en hommes; mais nous ne devons pas regretter ces sacrifices; et lorsqu'on voit ces campagnes en plein rapport, cette plaine de la Mitidja, qui ressemble à un jardin fleuri, ces voies ferrées, ces routes bien entretenues, et cette merveilleuse ville d'Alger, lorsqu'on pense qu'il y a cinquante ans à peine que nous y avons mis le pied, qu'il a fallu quinze ans de luttes pour nous assurer la possession de la majeure partie du territoire et que nous y comptons aujourd'hui 375000 Européens dont 166000 Français, on se demande quelle est la nation qui aurait pu mieux faire en aussi peu de temps. On s'étonne que l'élément français n'y soit pas plus fortement représenté) mais on oublie qu'au début l'émigration n'a pas été encouragée. Tant que le pays n'a pas été

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tranquille, le gouvernement y a mis des entraves. En 1835, on n'y comptait encore que 11221 Européens. A cette époque, l'Algérie n'était pas salubre comme elle l'est aujourd'hui. La fièvre paludéenne et la dysenterie y faisaient de grands ravages, même aux portes d'Alger. Il a fallu dessécher les marais, assainir le pays, et tout cela ne s'est pas fait sans coûter la vie à, un grand nombre de nos compatriotes. Enfin, la prépondérance de l'armée en éloignait nécessairement l'élément civil. Les généraux, les officiers et les soldats eux-mêmes, avaient plus de sympathie pour la race belliqueuse, mais irréconciliable des Arabes, que pour les petits colons du Yar et de l'Hérault qui venaient pourtant là faire les affaires de la France. Si on réfléchit de plus à ce fait que la population française ne s'accroît plus que par l'addition d'éléments étrangers et qu'elle ne peut trouver nulle part un plus beau pays que le sien, on cessera de s'étonner de la lenteur avec laquelle l'émigration a marché jusqu'ici; mais le mouvement commence à s'accentuer, l'Algérie est en grand progrès, et il suffirait d'une bonne direction et d'un peu moins d'entraves administratives pour qu'elle prît le plus brillant essor, pour que les Français, qui partent chaque année pour TÉgypte, le Chili, le Brésil ou les bords de la Plata, prissent la route de notre belle possession africaine, qui leur offrirait les mêmes ressources, avec une distance beaucoup moins grande à parcourir. Nos colonies proprement dites n'offrent ni les mêmes séductions ni les mômes avantages. A Texcep-

l'acclimatement dans les colonies françaises. 85 tion des petites îles de Saint-Pierre et Miquelon, toutes sont situées dans la zone intertropicale et ne se prêtent, par conséquent, ni à l'expansion de notre race ni à la formation de colonies agricoles ; mais elles sont, pour la plupart, le siège d'un mouvement commercial qui n'est pas sans intérêt, et malgré Tinsalubrité de la plupart d'entre elles, elles nous rendent de réels services. Les Antilles sont, comme je l'ai dit, les îles les plus séduisantes qu'on puisse habiter. La beauté du ciel, la richesse de la végétation, l'aspect pittoresque des mornes et des savanes, le charme et la douceur du climat, tout y attire les Européens et les ravit au premier abord. Elles ne sont pas insalubres; les maladies endémiques y régnent comme dans toute la zone intertropicale, mais la mortaHté n'y est pas élevée, en dehors des épidémies de fièvre jaune qui sont le fléau de ces latitudes. Les blancs peuvent y vivre, à la condition de ne pas cultiver le sol, sauf dans les montagnes.

Elles ont été riches et prospères tant qu'elles ont été cultivées par des esclaves et tant que le placement de leurs produits sur le marché français a été assuré par le monopole ; elles ont commencé à décliner quand le sucre indigène est venu faire concurrence à la canne, et l'émancipation leur a porté un coup plus fatal encore. C'est en vain qu'on a fait appel k l'immigration, qu'on s'est efforcé de remplacer les noirs par des travailleurs indiens et chinois. La Martinique et la Guadeloupe n'ont pas recouvré Iciir prospérité d'autrefois ; il est même à craindre

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qu'elles ne la retrouvent plus. L'élément noir est aujourd'hui prépondérant dans ces deux îles, et ce n'est pas un élément de progrès. Depuis que les colonies ont été admises à se faire représenter à la Chambre des députés et au Sénat, les noirs, étant de beaucoup les plus nombreux, sont devenus les maîtres des élections. Leurs mandataires sont voués à leurs intérêts, et l'administration des colonies est dans leurs mains. Or cette race a peu de besoins, et elle est guidée par deux sentiments également impérieux : l'horreur du travail et la haine des blancs. Elle est en grande partie parvenue à expulser ceux-ci. 11 y a longtemps que les Européens ne vont plus se fixer aux Antilles, et les créoles, qui ont encore des propriétés dans ce pays, tâchent de les vendre pour venir vivre en France. Les métiers, les petites industries, le commerce de détail sont entre les mains des mulâtres et des Chinois, qui ont tous déserté les campagnes. Quant aux Indiens, au nombre de 36 000 environ pour les deux îles, ils sont répartis sur les habitations et ne comptent pas. Les noirs, affranchis de la tutelle des blancs, tendent à retourner à cet état de demi-sauvagerie qui paraît convenir à leur race et dont l'île de Saint-Domingue nous offre le spectacle navrant. On ne peut pas mettre le pied dans cette colonie, que nos ancêtres avaient faite si florissante, sans éprouver un serrement de cœur.

11 en sera vraisemblablement ainsi de la Martinique et de la Guadeloupe, si nous les abandonnons à ellesmêmes; mais nous n'en avons pas le droit* C'est une

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partie de la France que nous ne pouvons pas séparer du grand tout. Les convertir en départements, comme elles le désirent, serait pour la métropole assumer inutilement une lourde charge; mais nous devons continuer à les administrer. Elles ont encore de grandes ressources. On y a compris qu'il fallait renoncer à planter exclusivement de la canne, qu'il était nécessaire de varier et d'alterner les cultures, d'améliorer l'outillage et de consacrer une partie du sol à la production des denrées alimentaires qui viennent encore du dehors. La division de la propriété, qui a été la conséquence de l'abolition de l'esclavage, a rendu cette transformation facile. La métropole, de son côté, a donné aux colonies la liberté presque absolue du commerce et la disposition entière de leurs revenus. C'était le point principal, et maintenant elle ne doit plus y avoir d'autre rôle que celui de maintenir Tordre, la sécurité pour les personnes et pour les biens; de tâcher de faire l'apaisement entre les différents éléments de la population en maintenant la balance égale entre elles; et de les diriger de son mieux dans l'évolution qu'elles doivent inévitablement subir.

A part la ville de Cayenne et les petites îles du Salut, la Guyane tout entière n'est qu'un grand marais de 500 kilomètres de longueur, borné par des montagnes, par des forêts presque inaccessibles et dont les limites sont inconnues. Ce terrain d'alluvion, avec sa température moyenne de 28 degrés, ses pluies diluviennes qui tombent pendant six ou sept mois de

Tannée, est le type des pays palustres. Les fièvres intermittentes, les affections du tube digestif y sont à Tétat endémique, et la fièvre jaune y fait de temps en temps son apparition. Il est inutile d'ajouter que la race européenne ne peut ni s'y développer ni s'y livrer à la culture du sol. On a toujours confondu la ville de Cayenne, qui s'avance dans la mer, et que les vents du large balayent en tout temps, dont le sol a été assaini, et dans laquelle les Européens jouissent habituellement d'une bonne santé, avec le reste de la Guyane, où les maladies les déciment. On conçoit que l'émancipation ait été mortelle pour une pareille colonie. Elle n'a jamais été l'objet d'une exploitation bien importante; la population n'a jamais dépassé 17 000 âmes pour une superficie évaluée à 150000 kilomètres carrés; mais elle vivait dans un état de prospérité satisfaisante, au temps de l'esclavage. En 1838, quand je l'ai visitée pour la première fois, on y voyait encore des habitations en plein rapport, quelques routes bien entretenues et un petit mouvement commercial suffisant pour faire vivre la population. Depuis cette époque, les habitations et les routes ont disparu sous le flot montant de la végétation équatoriale ; l'herbe pousse dans les rues de Cayenne et le commerce y est devenu presque nul. Depuis le mois de juillet 1855, époque à, laquelle les mines d'or ont été mises en exploitation, tous les bras valides ont émigré vers les placers et toutes les cultures ont été abandonnées. Ce pays, d'une fertilité inouïe, ne peut plus aujourd'hui nourrir ses habitants. Toutes

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les denrées alimentaires y sont apportées du dehors, et coûtent tellement cher que les fonctionnaires sont dans l'impossibilité de vivre avec leurs appointements. On ne peut pas désespérer d'une manière absolue de Tavenir de cette colonie, en présence de la prospérité des possessions anglaises et hollandaises qui l'avoisinent. La fécondité du sol, la richesse des mines, les admirables bois de construction que renferment les forêts, sont des ressources qu'on pourra peut-être utiliser un jour, mais jusqu'ici la France n'en a pas tiré grand parti.

Quant à la valeur de la Guyane comme colonie pénitentiaire, elle est jugée par les tentatives désastreuses qu'on y a faites à, diverses reprises, et dont la dernière est trop récente et trop décisive pour qu'on puisse la recommencer. L'expérience a duré vingt-six ans. Sur 21.906 transportés qui sont arrivés à la Guyane, du 10 mai 1852 au 1" janvier 1878, il en est mort 10837 et 2 452 ont disparu. La mortalité annuelle a été, en moyenne, de^ 88 pour 1000; la durée de la vie probable était, pour tout arrivant, de sept ans six mois et sept jours. On a vainement tenté d'atténuer la portée de ces statistiques; elles sont irréfutables, et le témoignage de tous les médecins en chef qui se sont succédé dans la colonie depuis trente ans, est venu confirmer l'exactitude des faits sur lesquels elles s'appuient. Depuis 1868, les Arabes et les indigènes des colonies sont seuls transportés à la Guyane. Sur dix-sept pénitenciers, on n'en a plus conservé que quatre : Cayenne, les îles du Salut,

Kourou et le Maroni. -Ce dernier est le plus important de tous. Sur 2 700 transportés de toutes catégories, il en renferme l 100. La mortalité moyenne est tombée à 56 pour 1 000. Au Maroni, elle n'est même que de 24. Réduite h ces proportions, ne s'appliquant plus qu'aux races colorées, qui supportent beaucoup mieux que les Européens le climat de la zone torride, la transportation à la Guyane peut être maintenue sans inhumanité.

Nos colonies d'Afrique sont les plus malsaines de toutes. L'insalubrité du Sénégal est légendaire. Les maladies endémiques des pays chauds y sont à leur summum d'intensité, et la fièvre jaune y est souvent importée. Les épidémies sont extrêmement meurtrières : celle de 1878 a enlevé près de la moitié de la population européenne et coûté la vie à vingt-deux médecins de la marine. Le climat est extrêmement désagréable et le pays d'une aridité sans pareille. 11 faut de puissants motifs pour conserver une colonie semblable. Le commerce qu'elle fait avec la France, et en particulier avec Marseille, se chiffre par une somme annuelle de 47 millions; mais il est évident qu'il est appelé à se développer dans l'avenir. L'Afrique centrale ne sera jamais un pays de grand rapport; mais elle a une très grande étendue et ses productions sont assez variées pour devenir un jour l'objet d'échanges importants avec les nations civilisées. Elles commencent, du reste, h entrer en relation avec elle par tous les points où elle est abordable, et nous devons tenir à développer un des plus

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anciens courants commerciaux qui se soient établis à la côte occidentale, le long d'un fleuve dont tout le cours nous appartient. On peut même espérer, dans un avenir lointain, de voir nos deux grandes possessions africaines se tendre la main à travers le désert. Ce rêve est plus réalisable que celui que la France a fait, il y a quelques années, lorsqu'elle a entrepris d'établir un chemin de fer entre le Sénégal et le Niger, pour amener dans notre colonie le commerce du Soudan occidental, avec tout ce que produit la vallée du grand fleuve africain, et pour accaparer le marché de Tombouctou, en détournant h notre profit le courant qui se porte de cette ville vers le Maroc. Les hommes qui ont conçu cette pensée et qui ont entrepris de la réaliser connaissaient pourtant bien le pays : leur bonne foi et leur loyauté sont aussi incontestables que leur compétence; mais ils ont obéi à ce sentiment si commun chez nous, et qui consiste à prendre les espérances pour des réalités, à se laisser séduire par le côté aventureux et grandiose d'un projet, sans calculer les difficultés d'exécution, sans faire la balance des sacrifices certains et des avantages problématiques qui pourront en résulter.

M. de Lanessan, dans l'important ouvrage qu'il vient de faire paraître S a traité cette question avec une ampleur et un talent remarquables. Il approuve

1. VExpansion coloniale de la France, élude économique, politique et géographique sur les établissements français d'outre-mer, par M. de Lanessan, député de la Seine. Paris, 1886»

complètement la politique que nous avons suivie au Sénégal depuis 1854, et pour laquelle je ne partage pas son admiration. 11 convient, pourtant, que Tentreprise du haut fleuve est difficile h mener h bonne fin ; que le chemin de fer, avant d'être achevé, coûtera une centaine de millions et ne transportera pas grand' chose. Il reconnaît qu'il est impossible de continuer à dépenser 2 millions 1/2 tous les ans pour ravitailler les postes échelonnés sur la route du Niger, mais il ne peut pas se résigner à en proposer l'abandon : « Reculer, dit-il, ce serait enlever à notre drapeau tout son prestige. La moindre faiblesse de notre part aurait les plus graves conséquences, et nous perdrions toute notre autorité si nous manifestions, par notre abandon de la région du haut Sénégal et du Niger, notre impuissance à conserver cette conquête. » Alors, s'il est si difficile d'y rester et si périlleux d'en sortir, il aurait été beaucoup plus sage de n'y pas aller. Et puis, des raisonnements comme ceux qui précèdent peuvent conduire un peuple bien loin. Pour moi, qui ai vu commencer cette entreprise avec inquiétude et qui en ai suivi les phases avec douleur, je serai plus logique que M. de Lanessan, et, dût-il en coûter quelque chose à notre prestige dans le Soudan, je n'hésiterais pas, si j'étais chargé de la direction de ces affaires, à envoyer une dernière colonne pour ramener les garnisons des forts, avec l'intention de n'y plus retourner *. On pourrait conserver la par-

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