ET LES BUDGETS MUNICIPAUX
De toutes les sciences pratiques, Thygiène publique est celle qui a marché le plus rapidement dans ces dernières années, et ses progrès s'expliquent par la certitude avec laquelle elle atteint son but. Elle répond complètement aux aspirations de notre époque. Dans les siècles de foi, l'humanité, les regards tournés vers le ciel, marche dans sa voie, sans se soucier des choses de la terre; les peuples vivent et meurent dans des masures inhabitables, au pied des basiliques dans lesquelles ils ont enfermé leurs aspirations et leurs espérances, pour lesquelles ils ont tout sacrifié. Plus tard, quand le dédain des intérêts matériels commence à les abandonner, et que la ferveur religieuse décroît, c'est raffranchissement et la richesse qu'ils visent. Le goût du bien-être ne vient que plus tard : il s'infiltre dans les sociétés lorsque le niveau
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des croyances s'abaisse et que celui de la richesse s'élève. Alors, le souci de la vie future et celui de Targent passent au second rang, le désir de se bien porter et celui de mourir le plus tard possible se placent au premier. Je ne veux pas dire que le souci de la santé soit incompatible avec l'élévation delà pensée et les plus nobles aspirations de l'âme. C'est le contraire qui est la vérité. L'hygiène n'enseigne à ceux qui l'écoutent ni le culte de l'argent, ni le goût des jouissances matérielles; elle leur inspire l'amour du travail et celui de la famille. Elle apprend aux hommes à élever leurs enfants en vue des devoirs qu'ils auront à remplir un jour et des sacrifices que le pays pourra leur demander. Elle leur montre la route à suivre pour rendre les jeunes générations saines et robustes, parce que leur progrès moral et intellectuel est à ce prix. Si parfois une âme d'élite se fourvoie dans un corps débile et difforme, c'est qu'elle se trompe. La trempe du caractère, la bonté du cœur, les austères vertus, sont les compagnes habituelles de la force et de la santé. S'il est bon d'avoir connu l'infortune pour prendre pitié des autres, s'il est vrai qu'on ne compatit guère qu'aux maux qu'on a soufferts ou qu'on redoute, la misère et la douleur prolongées sont mauvaises conseillères; elles étouffent l'intelligence et rétrécissent le cœur. A force de souffrir, l'homme se révolte et devient égoïste, tandis que le bonheur le rend charitable. Il se fait meilleur en devenant plus heureux et, si l'hygiène a d'abord pour auxiliaires des impulsions; d'un ordre peu relevé, elle ramène les
l'hygiène D2S VILLBS ET LES BUDGETS MUNIGIP. il5
sociétés dans la voie du progrès 'moral et intellectuel, par des chemins que seule elle peut leur ouvrir.
Les services qu'elle rend sont d'autant plus appréciés qu'ils sont évidents et palpables. La thérapeutique a des incrédules, Thygiène n'en connaît pas. Son langage est intelligible pour tous les hommes éclairés; elle n'impose aucun sacrifice en échange des services qu'elle rend. Compagne du bien-être et du confortable, elle marche de pair avec eux. Les dépenses qu'elle nécessite sont de l'argent bien placé, car il n'y a rien de plus dispendieux que la maladie, si ce n'est la mort, et tout ce qu'on donne à l'hygiène se traduit en fin de compte par une économie réalisée. Ces vérités sont aujourd'hui banales; mais il était indispensable de les formuler, avant d'aborder le point particulier qui fait l'objet de cette étude.
L'hygiène publique s'adresse surtout aux agglomérations humaines, et son importance va croissant avec le chiffre des populations réunies dans un même lieu.
Dans les campagnes, elle n'exige pas les mêmes sacrifices et n'a pas les mêmes moyens d'action que dans les villes. C'est à chaque propriétaire, à chaque fermier qu'il appartient de s'occuper de son habitation, et, dans les hameaux comme dans les villages, il en est de même. La population n'est pas assez nombreuse pour constituer par elle-même une cause d'insalubrité et, s'il en existe dans le voisinage, la commune n'a pas les ressources nécessaires pour la faire disparaître à l'aide des procédés dispendieux que de
pareils travaux entraînent. L'intervention de l'hygiène publique y est donc réduite à son dernier degré de simplicité et peut se résumer dans les précautions suivantes : se servir pour l'alimentation d'eau de source ou de fontaine, et si l'on est forcé de recourir à celle d'un ruisseau, éviter d'y puiser en aval des lavoirs ou des fabriques qui y déversent leurs produits; ne pas faire usage d'eaux stagnantes, telles que celles des étangs et des routoirs; éloigner les fumiers de la cour des fermes, et surtout de la voie publique; faire disparaître les mares, les cloaques infects qu'alimentent les liquides échappés des établés; nettoyer les ruisseaux dans lesquels chaque habitant vient déverser ses immondices; maintenir les chemins en bon état au voisinage des habitations; veiller à la propreté des cours, des maisons et des étables, et y entretenir une aération convenable. Tout cela ne demande qu'un peu de soin, n'entraîne aucune dépense, et pourtant chacun sait combien ces précautions si élémentaires sont négligées dans la plupart de nos campagnes : cela tient à la routine, à la paresse, et surtout à l'ignorance qui les entretient toutes les deux. Cependant, bien que cette incurie cause de temps en temps des épidémies assez meurtrières, la santé des paysans est meilleure que celle des habitants des villes, et leur mortalité est moindre dans toutes les contrées de l'Europe. La différence varie du quinzième au quarts ^t est d'autant plus forte que la mortalité générale est moins élevée. Les pays où l'écart est le plus grand sont les con-
l'hygiène des villes et les budgets MUNIGIP. il7
trées du nord de TEurope, remarquables par leur salubrité. La France tient le milieu. La différence y est d'environ d'un cinquième; mais elle est destinée h s'accentuer bien davantage. C'est,. comme je l'ai dit, une affaire d'hygiène, et il est beaucoup plus facile d'arriver à convaincre les paysans de la nécessité de prendre quelques mesures de précaution pour sauvegarder leur santé, que d'accomplir l'œuvre difBcile, lente et dispendieuse de l'assainissement des grandes villes* L'État n'a pas besoin d'intervenir pour cela. Il suffira qu'il continue à répandre l'instruction dans les campagnes, en multipliant les écoles et en obligeant les paysans à y envoyer leurs enfants. Lorsque ceux-ci arriveront à l'âge d'homme, ils comprendront l'importance du bien-être et de la propreté. Ils s'appliqueront h assainir et à embellir leurs habitations. Ils prendront peu à peu le goût du confortable. Connaissant mieux leurs intérêts et leurs droits, ils sauront les faire prévaloir, par la voix de leurs mandataires, dans les conseils du pays. Les terres étant mieux cultivées, les fermes mieux tenues et les paysans plus heureux, il faut espérer que le mouvement d'émigration qui les entraine vers les villes se ralentira peu à peu, et qu'un mouvement en sens inverse s'établira parmi les populations urbaines.
L'instruction et le temps peuvent opérer ce prodige; mais, en attendant, nos campagnes se dépeuplent, les bras manquent à. l'agriculture, et, tandis que l'encombrement et la misère vont sans cesse croissant dans les grandes villes, ce gouffre de l'es-
118 QUESTIONS D^HYGIÈNE SOCIALB.
pèce humaine, comme l'appelait J.-J. Rousseau, c'est à rhygiène qu'il appartient de pallier les inconvénients de ces concentrations dangereuses. Elle y est déjà parvenue en partie, et c'est merveille de voir des agglomérations de plusieurs millions d'hommes se former dans l'étroite enceinte d'une ville, de voir une population arriver à l'effrayante densité de celle de Paris, qui compte 29000 habitants par kilomètre carré, sans être décimée par les* épidémies, sans que la mortalité s'élève sensiblement au-dessus de la moyenne du pays *.
Avant d'atteindre ce résultat, les sociétés ont passé par de bien rudes épreuves. C'est par une série dé conquêtes successives qu'elles sont arrivées à la salubrité relative dont elles jouissent aujourd'hui, et chaque pas fait dans cette voie a été la conséquence d'un progrès de la civilisation. Pour se rendre compte de cette évolution hygiénique, il est indispensable de retourner en arrière, de voir comment les villes se sont formées, et d'assister aux transformations qu'elles ont subies. Il est inutile pour cela de remonter aux temps préhistoriques et aux cités lacustres, il suffit de prendre nos villes de France telles que le moyen âge nous les a léguées; c'est par cet examen rapide que je vais commencer.
1. La mortalité de la France entière a été de 22,9 au dernier recensement, et celle de Paris, de 26,2 pour 1000 habitants.
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Les nations récemment constituées, comme les États-Unis et les colonies australiennes, se sont installées sur un sol vierge où rien ne gênait leur expansion. Elles ont profité, en naissant, de toutes les conquêtes du passé et en ont fait l'application à la construction de leurs villes; mais les pays comme la France ont dû subir l'évolution laborieuse des temps. Leurs cités ont vu les siècles passer sur elles et leur enlever peu à peu leur caractère primitif. Cette transformation a été lente, laborieuse et n'a pu se terminer encore dans un grand nombre d'entre elles. On se rend compte de la difficulté de cette qpuvre, lorsqu'on réfléchit aux entraves qu'elle a rencontrées.
La plupart de nos villes remontent à une époque où le souci de la sécurité et de la défense était l'unique pensée de leurs habitants. Il fallait se protéger contre les bandes armées, les compagnies franches, les routiers, soldats et bandits qui battaient la campagne en vivant de pillage. Il fallait résister aux exigences des seigneurs et à leurs attaques à main armée. Les bourgeois faisaient bonne garde. Ils se réunissaient à l'appel du beffroi et couraient aux murailles. Chacun se serrait contre son voisin. Les maisons se serraient autour de l'église, qui les dominait de toute sa hauteur et semblait les protéger. Pour occuper le moins de place possible, elles s'accolaient par leurs plus
larges surfaces et ne présentaient à la rue qu'un étroit pignon dont les étages surplombaient, de telle sorte que les toits semblaient près de se toucher. De la ruelle étroite qui serpentait entre ces édifices sombres, on n'apercevait qu'une bande du ciel. Les rues mai pavées étaient de véritables cloaques. Au milieu coulait un ruisseau fangeux, alimenté par les eaux pluviales qui tombaient des toitures sans gouttières. Dans ce courant sordide, les habitants venaient déverser leur eaux ménagères et tout ce dont ils voulaient se débarrasser. Les cours, en forme de puits étroits et profonds, recevaient tout le reste, et les détritus s'y amoncelaient, jusqu'à ce qu'une pluie abondante vînt les entraîner. Les habitants profltaient de cette bonne fortune pour pousser toute cette fange au ruisseau devenu torrent, et la ville, se trouvant nettoyée, recommençait à s'infecter de nouveau, jusqu'au prochain orage. Mais les orages n'étaient pas toujours d'aussi bonne composition. Lorsque l'eau tombait en trop grande abondance, les ruisseaux débordaient et remplissaient les ruelles. Il fallait, pour passer d'un côté à l'autre, jeter un pont sur ce courant boueux; c'était le pont chancelant sur lequel, suivant l'expression de Boileau, le plus hardi laquais ne marchait qu'en tremblant. Lorsque le niveau montait davantage, l'eau se répandait dans les rez-dechaussée situés le plus souvent en contre-bas de la rue, et y introduisait une humidité qu'aucun courant d'air, que pas un rayon de soleil ne venait dissiper. Dans la plupart des maisons pauvres, le sol n'avait
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ni carrelage ni plancher, et cette inondation le transformait momentanément en un petit marais. L'étroit couloir, qui conduisait à l'escalier en colimaçon, était également en terre battue et, pendant l'hiver, il se transformait en un sentier boueux. Les étages supérieurs, ne recevant le jour que par leur face la plus étroite et à travers les petits vitraux de leurs petites fenêtres, étaient tristes, obscurs et le plus souvent éclairés par une chandelle fumeuse.
Les logis des gens riches, plus élégants, plus commodes, n'étaient guère plus hygiéniques ; ils subissaient, d'ailleurs, la solidarité du voisinage, et les épidémies ne les épargnaient pas plus que les masures dont ils étaient entourés. Ces conditions se reproduisaient dans la plupart des villes de France, et l'Italie, qui était alors à la tête de la civilisation européenne, n'était pas beaucoup plus avancée sous le rapport de l'hygiène. Dans ces grandes cités, enrichies par le commerce, embellies par les arts, les palais qui font encore aujourd'hui notre admiration se dressaient à côté de ruelles infectes, de quartiers sans issue et sans air, où grouillait la populace la plus sordide qui se puisse imaginer. La propreté des rues et des habitations était alors chose inconnue. L'Italie elle-même avait perdu les grandes traditions de la civilisation romaine, et le soin des personnes ne compensait pas ce qui manquait à celui des maisons. A une époque où le linge était un objet de luxe, où le savon était inconnu, où l'eau n'était pas toujours suffisante, on peut se faire une idée de ce qu'étaient ces populations
du Midi qui, maintenant encore, ne poussent pas le luxe de la propreté aussi loin que celles du Nord.
Les villes de France n'étaient pas dans de meilleures conditions. Les palais eux-mêmes laissaient beaucoup à désirer sous le rapport de Thygiène. Le Louvre, au temps des Valois , exhalait une odeur détestable; de là cette habitude des parfums violents dont le goût était venu d'Italie et qui n'avaient d'autre but que de masquer cette puanteur.
Sous Louis XIV, à l'apogée de la toute-puissance royale, la cour elle-même n'avait pas cette propreté minutieuse qui est aujourd'hui l'apanage de touteâ les personnes bien élevées. Tout le monde a remarqué ce qui manque au palais de Versailles, et chacun s'est demandé comment ses 25 000 habitants pouvaient se passer de cet élément indispensable de toute habitation collective. Saint-Simon donne à cet égard des détails qui ne laissent rien à désirer et qui ne permettent à personne de regretter les coutumes de ce temps-là. Et cependant Louis XIV est un des rois qui ont le plus fait pour assainir la capitale. Sous son prédécesseur, les ruisseaux des rues infectaient l'air en tout temps. Le règlement général du 30 avril 1663, pour le nettoiement de la ville de Paris, vint remédier à cet état de choses, parce que le roi tint la main à son exécution et déclara qu'il irait lui-même, à pied, inspecter la propreté des rues. Par l'édit de mars 1667, il créa la charge de lieutenant général de la police et institua même des comités analogues aux conseils d'hygiène qui existent
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aujourd'hui. Il y en avait un dans chaque quartier, et les grands seigneurs, pour plaire au monarque, en revendiquaient la direction. Ces comités étaient chargés de tout ce qui concerne la propreté des rues et avaient même le droit d'infliger des amendes.
En agissant ainsi, Louis XIV avait en vue le bon aspect de sa ville et le bien-être des habitants; mais il ne pouvait pas soupçonner l'importance hygiénique des mesures qu'il faisait exécuter. Personne alors ne connaissait les causes des épidémies formidables qui ravageaient les populations. On les attribuait à la colère du ciel et on les combattait par la prière. Nous savons aujourd'hui qu'elles étaient le résultat inévitable des déplorables conditions hygiéniques dans lesquelles on vivait alors.
Tous les fléaux populaires sont des maladies infectieuses qu'alimentent la misère, la malpropreté et l'incurie. A l'époque h laquelle nous nous reportons, elles se succédaient presque sans relâche. Il y en a dont nous ne savons plus que les noms, mais ces noms-là suffisent pour donner le frisson. C'est la grande épidémie gangreneuse du moyen âge qui s'appelait le feu sacré, le mal des ardents, le feu Saint- Marcel, le feu denfer. C'est la peste, qui, après être apparue au moyen âge et avoir fait 100 millions de victimes en cinquante-deux ans, est revenue après quelques siècles de répit et a désolé l'Europe sans trêve ni merci, jusqu'à la formidable explosion du XIV® siècle qui sembla devoir porter le dernier coup au genre humain. Celle-là, on l'appelait la grande
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peste^ la mort dense, la mort noire, ou tout simplement la mort. Les gens du monde la connaissent surtout SOUS le nom de peste de Florence.
Partie du nord de la Chine, d'une contrée qui s'est appelée le Cathay jusqu'au milieu du xyii" siècle, la peste noire dévasta en quatre ans toute la terre connue. On porte le nombre de ses victimes à 77 millions, dont 40 pour l'Europe. Les grandes villes dltalie dont je parlais tout à l'heure furent presque dépeuplées. Florence, qui a donné son nom à cette épidémie, perdit, s'il faut en croire Boccace, 100000 de ses habitants, du mois d'avril au mois de juillet 1348; Gênes eut 40000 morts; Naples en compta 60000 et Venise 70 000. Quatre-vingts familles patriciennes furent éteintes d'un seul coup dans la ville des doges, et les membres du grand collège se trouvèrent réduits de 1 250 à 380. Je ne parle pas de la suette qui a fait tant de ravages en Angleterre au commencement du XV® et du xvi° siècle, de la lèpre qui couvrit l'Europe au temps des croisades, parce que ces maladies ne font pas grande figure à côté de la peste noire.
De ces fléaux, terreur des temps passés, il ne nous reste plus qu'un souvenir qui s'efface tous les jours de la mémoire des hommes. Les uns ont disparu comme la maladie gangreneuse du moyen âge; on ne sait même plus au juste ce que c'était. D'autres, comme la suette, se sont tellement atténuées qu'on les considère comme une curiosité lorsqu'il s'en produit quelques cas sur un point du territoire. Enfin, la peste, dont le nom seul faisait jadis trembler l'Europe,
l'hygiène des villbs et les budgets munigip. 125
la peste a reculé peu à peu devant la civilisation, qui Ta chassée de nos contrées pour la reléguer dans des pays où elle trouve encore les conditions de son développement. Depuis la grande épidémie de Marseille, en 1720, nous ne l'avons pas revue en France; elle s'est pourtant encore montrée sur quelques points de la Méditerranée : à Malte, en 1813; à Noïa, en 1815; aux Baléares, en 1819, et, tout récemment, en 1878, elle a fait sur TEurope un retour offensif. Elle a franchi la mer Caspienne et fait explosion sur les bords du Volga, au miHeu de quelques villages de pêcheurs. Les procédés énergiques et expédilifs du général Loris Mélikof en ont eu promptement raison, et, depuis, elle reste confinée entre le Tigre et TEuphrate; elle apparaît cependant de temps en temps en Perse et en Arabie, où elle est attirée et entretenue par la misère, la malpropreté et Tincurie des habitants.
Les gens qui ne veulent pas reconnaître le progrès font observer que le choléra a remplacé la peste et que nous n'y avons pas gagné grand'chose. Les chiffres sont là pour répondre à cette objection. La peste noire a détruit le quart de la population de l'Europe, et l'épidémie de choléra la plus meurtrière, celle de 1832, n'en a pas enlevé la quatre-centième partie. Le choléra, du reste, va lui-même en s'atténuant à chaque épidémie. Les trois premières ont causé, en France, 346478 décès, soit 115 492 chacune, pour une population moyenne de 34 millions d'habitants que la France comptait alors, et la dernière n'a fait que
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8 401 victimes, sur plus de 37 millions d'habitants. Cette décroissance est encore plus frappante lorsqu'on la constate dans un grand centre de population où les statistiques présentent plus de garanties que dans l'ensemble du territoire. C'est ainsi qu'à Paris, depuis la première invasion, les ravages du choléra ont diminué dans la proportion suivante :
lidémie de 1832. . ,
, 19 402 décès;
234,16 pour 10 000 habit.
Ce n'est pas seulement par la diminution du nombre des morts que les épidémies récentes ont signalé leur atténuation, c'est aussi par le choix de leur terrain et de leurs victimes. La dernière n'a guère frappé que les localités les plus insalubres et les personnes épuisées par une maladie antérieure, par la misère ou par l'alcoolisme. Ce sont les trois grandes villes les plus malsaines du littoral méditerranéen, Naples, Toulon et Marseille, qui ont perdu le plus de monde. A Toulon, ce sont les marins, les soldats atteints de maladies coloniales qui ont succombé en plus grand nombre, et le chiffre des victimes appartenant aux classes aisées a été très restreint : « A Marseille, sur 1 781 personnes qui ont succombé, dit M. Guérard, ingénieur en chef du service spécial maritime, dans son rapport sur l'épidémie de 1884, trois au plus nous étaient connues et de nom seulement^ »
Si les ravages que font les grandes maladies populaires, celles qu'on nomme pestilentielles dans le langage sanitaire, vont diminuant avec les années, il ne faudrait pas en conclure qu'elles ont perdu de leur malignité. Les germes infectieux ont conservé toute leur virulence ; c'est le terrain qui ne leur est plus favorable, parce qu'il a été modifié par l'hygiène.
La peste, sur les bords du Volga, a montré les mêmes symptômes, le même degré de léthalité qu'au moyen âge; le nombre des décès a été tout aussi considérable, par rapport à celui des personnes atteintes; seulement elle n'en a frappé qu'un petit nombre et elle ne s'est pas étendue au delà de son foyer primitif. En 1884 et en 1885, le choléra s'est montré le même qu'en 1832, et on n'a pas sauvé proportionnellement plus de malades; c'est le chiffre des personnes frappées qui a diminué, parce que les conditions n'étaient pas favorables à la diffusion des germes. Les épidémies sont comme le feu qui dévore la moitié d'une ville en bois et qui se borne à quelques maisons quand les constructions sont en pierre. Les éléments infectieux n'ont pas plus perdu leur force de germination que les grains de blé trouvés dans les tombeaux égyptiens, lesquels donnent des épis lorsqu'on les sème dans une bonne terre, et ne produiraient rien du tout si on les répandait sur l'asphalte de nos places et de nos trottoirs.
Les maladies infectieuses ne sont pas les seules que l'hygiène ait désarmées. Elle a porté son action bienfaisante sur la plupart de celles qui affligent
notre espèce. Il est inutile d'en faire l'énumération, car ce résultat est tellement frappant qu'il se passe de commentaires. La durée moyenne de la vie humaine s'est accrue de plus d'un tiers depuis un siècle. Elle .était de vingt-huit ans neuf mois avant la révolution; en 1835, elle avait déjà atteint trente-quatre ans et onze mois; en 1865, elle était et trente-huit ans et dix mois; aujourd'hui, elle dépasse quarante ans. Ceux qui font le procès de l'hygiène, ou plutôt qui ne reconnaissent pas l'étendue de ses bienfaits, répondent à ces statistiques par une fin de non-recevoir Cette bonification des mortuaires, disent-ils, tient à ce que les médecins sont parvenus à faire vivre une foule de petits êtres mal venus, malingres et inutiles, qui seraient morts en naissant et dont on prolonge l'existence, sans bénéfice pour la société. Autrefois, il s'opérait, dans les premiers temps de la vie, une sélection qui ne permettait qu'aux organisations robustes d'arriver à l'âge de la reproduction, et la race se trouvait ainsi maintenue et fortifiée. Il y a là un fonds de vérité comme dans presque tous les paradoxes. L'augmentation de la durée moyenne de l'existence tient surtout à la conservation des enfants, le fait est incontestable; mais ce ne sont pas seulement les faibles que l'hygiène conserve : les maladies éruptives, la diphthérie, les entérites enlèvent les uns comme les autres, et les petits êtres qu'on a quelque peine à soustraire à la mort, pendant les premières années, deviennent souvent des hommes robustes et utiles
à la société. Les épidémies, d'ailleurs, n'avaient pas autrefois les ménagements qu'elles montrent aujourd'hui;, elles frappaient aveuglément sur les forts comme sur les faibles, et c'est déjà quelque chose que de les avoir amenées à choisir. Si les populations n'ont pas aujourd'hui la vigueur et la résistance de celles qui les ont précédées, cela ne tient pas à ce qu'on a laissé vivre des gens qui auraient dû mourir; cela tient au bien-être exagéré, à la vie trop confinée, à l'abus des émotions et du travail intellectuel, à l'existence trop intense, en un mot, des sociétés très civilisées. Il ne faut donc pas regretter que les maladies infectieuses se montrent plus clémentes pour les jeunes générations, qu'on ne perde plus, comme autrefois, trois enfants sur cinq, car il n'est pas de père de famille qui n'aime mieux conserver les siens chétifs et un peu nerveux que d'en perdre la moitié, afin que les autres soient plus robustes.
Il est, du reste, bien autrement facile de renforcer la constitution des jeunes sujets que de les arracher auxgriflfes des épidémies. Avec les habitations salubres, l'air pur, la bonne nourriture que nous pouvons leur donner aujourd'hui, il suffirait de changer leur genre de vie, de renoncer au mode d'éducation détestable où la routine nous force encore à nous traîner; il suffirait de faire prédominer les exercices physiques, la vie au grand air et l'hydrothérapie dans l'éducation des deux sexes; de leur apprendre à ne pas redouter comme aujourd'hui le froid, le chaud, la gêne et la douleur; de ne plus surmener J'intelli-
gence des garçons, de ne plus surexciter le système nerveux des filles, pour avoir, au bout de deux ou trois générations, une population plus affinée, plus élégante, et tout aussi solide et aussi résistante que celles du passé. Ce n*est pas la débilité des enfants conservé^ par nos soins qui constitue le danger, ce n'est pas dans le défaut de sélection que gît le péril social, c'est dans la diminution croissante de la natalité. Dans les temps désastreux dont j'évoquais tout à l'heure le souvenir, les épidémies alternaient avec les famines et des guerres incessantes brochaient sur le tout. Tous les fléaux étaient déchaînés sur l'humanité et passaient sur elle comme la faux dans l'herbe; mais, lorsqu'ils avaient terminé leur sinistre moisson, il y avait un tel débordement de vitalité, une telle exubérance de production, qu'il suffisait de quelques années de trêve pour rétablir l'équilibre, et, à travers ces oscillations, le flot de là vie montait toujours. En dépit de tous ses malheurs, la France voyait s'accroître chaque année sa population, tandis qu'aujourd'hui qu'elle n'a plus à compter avec toutes ces calamités, elle la voit s'arrêter dans sa marche. Le nombre des naissances y dépasse à peine celui des décès, et il est à craindre que le recensement de 1886, dont le résultat sera bientôt connu, ne nous réserve encore quelque cruelle surprise ^ C'est là
1. Ces tristes prévisions ^e se sont que trop réalisées. Le recensement de 1^86 â signalé une nouvelle diminution dans le chiffre des naissances. L'opinion publique s'en est émue; on commence à songer aux moyens d'arrêter le pays sur celle pente fatale i
qu'est le péril social, et ce n'est pas l'hygiène qui pourra le conjurer. Elle peut empêcher de mourir, mais elle ne peut pas contraindre à naître.
Cette digression m'a quelque peu éloigné des villes d'autrefois et il est temps d'y revenir. Leur transformation a mis chez nous bien des siècles à s'effectuer. Lorsque l'ordre commença à régner dans le pays, que les routes devinrent plus sûres, les vieux châteaux firent peu à peu tomber leurs murailles et leurs ponts-levis; les villes, qui avaient jusqu'alors étouffé dans leurs enceintes, commencèrent à les franchir à leur tour pour déborder dans la campagne. Des maisons s'élevèrent sur le bord des chemins, qui devinrent peu à peu des rues. N'étant pas gênées par le défaut d'espace, elles s'entourèrent de jardins, d'enclos, de bosquets, et constituèrent, à côté de k vieille cité, une ville nouvelle où l'air, la lumière et la verdure pénétrèrent à la fois. Les constructions purent se développer en largeur, et exposer aux regards, des façades moins étroites et mieux percées. Les progrès de l'architecture donnèrent satisfaction aux intérêts de l'hygiène et à ceux du bien-être. Les faubourgs, de récente création, devinrent promptement le séjour de l'aristocratie; mais le commerce resta fidèle à ses vieux quartiers, à cause de leur position centrale. Ces derniers s'assainirent quelque peu sans perdre leur caractère primitif, et, dans la plupart des villes de province, les deux parties sont encore distinctes. Chacun de nous a pu voir, dans son enfance, des rues et des maisons répo'ndant
yGOO
encore à la description que j'ai tracée tout à Theure et où les conditions de salubrité laissaient autant à désirer.
Enfin, dans ces dernières années, les grandes villes elles-mêmes ont senti le besoin de se donner de Tair, d*élargir leurs voies de circulation et de percer de larges trouées à travers leurs vieux quartiers. Paris a donné Texemple il y a trente ans, et cette grande opération, admirablement conduite, en a fait une cité nouvelle. Elle a dégagé ses monuments, mis en valeur ses merveilles artistiques; elle a substitué de larges voies rectilignes et bien plantées, à des ruelles étroites sans air et sans lumière, remplacé par des squares riants et agréables ses triçtes carrefours, multiplié les parcs et les jardins publics; elle en a fait, en un mot, la capitale la plus brillante, la plus agréable à habiter et Tune des plus salubres de TEurope.
D'autres villes ont suivi son exemple, mais elles ne l'ont pas toujours fait avec la même intelligence. Celles du Midi, par exemple, ont voulu, comme Paris, avoir leurs grands boulevards plantés, avec de larges chaussées, des trottoirs spacieux, des perspectives rectilignes. C'était méconnaître absolument les exigences du climat et les enseignements de l'expérience. Dans les contrées du Nord, on recherche la chaleur et la lumière; l'ennemi qu'il faut combattre, c'est l'humidité. Les rues doivent donc être larges et droites, les maisons basses, afin que les rayons solaires puissent arriver jusqu'à leur pied. Daps les
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régions méridionales, au contraire, il faut éviter, avant tout, le soleil, se garer du vent et de la poussière. Tous les centres de population des pays chauds sont constitués d'après ces principes. Les rues de la vieille Rome avaient 1 m. 75 à 2 m. 40 de largeur, tandis que les maisons s'élevaient jusqu'à 20 mètres. C'était la hauteur maximum fixée par Auguste, au dire de Strabon, et Néron la réduisit à 17 m. 70. Les anciennes rues de nos villes du Midi sont toutes étroites et tortueuses. On en voit à Montpellier qui n'ont que 1 m. 75 de largeur et d'autres 2 m. 40. La kasba d'Alger est un labyrinthe de ruelles étroites et enchevêtrées; les maisons se rejoignent, par les étages supérieurs, en formant des voûtes, des arceaux, des couloirs obscurs sous lesquels s'engouffrent de véritables sentiers qui ne sont accessibles qu'aux piétons, et, dans les parties les plus larges, aux petits ânes du pays. Ces dispositions ne sont évidemment pas l'idéal de l'hygiène, mais elles répondent aux exigences du climat. On se sent à l'aise au fond des petites rues de Montpellier et de Toulon où l'atmosphère est tranquille, où le soleil ne pénètre pas. On éprouve un sentiment de bien-être et de fraîcheur sur ces petites places où quelques grands platanes abritent une fontaine dont l'eau jaillit au milieu du feuillage et des fleurs, tandis qu'on évite les nouveaux boulevards, comme celui du Pérou à Montpellier, où le mistral fait rage, où la poussière aveugle, où le soleil vous poursuit de ses implacables rayons. Dans le Midi, d'après les règles tracées par Fonssagrives,
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les rues ne doivent pas avoir plus de 12 mètres, à moins d'être plantées comme les boulevards de Marseille, ou garnies d'arcades comme la Via di Pô h Turin. Dans le Nord, au contraire, les nouvelles voies doivent avoir au moins 12 mètres de largeur.
Les progrès dus à la civilisation n'ont pas porté seulement sur les voies publiques; tous les éléments de l'hygiène urbaine en ont profité. Il faut reconnaître, toutefois, que les améliorations apportées par les siècles dans la disposition de nos cités, ont plutôt visé leur élégance et leur embellissement que leur salubrité. On s'est appliqué à les décorer beaucoup plus qu'à les assainir; on a sacrifié ce qui ne se voit pas à ce qui frappe les regards. Il en est encore de même aujourd'hui. A l'exception des villes de premier ordre, où Fédilité est au courant de toutes les questions qui intéressent la santé publique, les conseils des départements et des communes ne se montrent presque jamais favorables aux dépenses que l'hygiène réclame.
Les municipalités votent, sans hésitation, des sommes souvent considérables et obèrent leurs finances, pour construire des édifices qui flattent leur amour-propre ; mais s'agit-il de creuser un égout, de faire disparaître quelque cloaque infect, de donner de l'air à de vieux quartiers, les bourses se ferment et le crédit est refusé. Je pourrais citer tel département qui a contracté des emprunts démesurés pour doter son chef-lieu d'une préfecture monumentale, dont la plus grande partie demeure inoccupée. Les salons de ce palais sont aux trois quarts vides, même au jour
l'hygiène des villes et les budgets municip. 135
des plus grandes réceptions, et pendant ce temps-là, les routes sont dans un état déplorable.
Ailleurs, c'est un lycée grandiose, un hôpital majestueux qu'on élève. Parfois, c'est la statue d'un grand homme, né dans la ville, qu'il s'agit d'ériger à grands frais sur la place principale. Les villes, comme les particuliers, obéissent trop souvent aux suggestions de la vanité. Cela tient, il faut le dire, à ce qu'elles ne connaissent pas la nécessité des mesures réclamées par l'hygiène et qu'elles ne s'y intéressent pas. La façon dont a été exécuté l'arrêté du 18 décembre 1848 donne la mesure exacte de cette insouciance. Il a, comme on le sait, institué des conseils d'hygiène publique et de salubrité dans tous les chefs-lieux de département et d'arrondissement, et des commissions facultatives dans les chefs-lieux de canton. Ces conseils ont pour mission d'éclairer les préfets, les sous-préfets et les maires, par lesquels ils sont présidés, sur tout ce qui peut intéresser la santé publique. Us doivent, aux termes de l'arrêté, se réunir au moins une fois tous les trois mois et faire chaque année un rapport sur l'ensemble de leurs travaux; enfin, ils ont le droit d'initiative. Eh bien! cette institution salutaire n'a pas réalisé les espérances qu'elle avait fait concevoir. Le Ministre du commerce en a fait lui-même l'aveu, dans sa circulaire du 2 juillet 1873, en rappelant qu'à cette date il y avait encore trente-neuf départements qui n'avaient fourni aucun rapport sur leurs travaux sans donner d'excuses valables. Il en est encore de même. Les allocations votées en 1884 et en 1885 par les
conseils généraux, pour assurer le service, ont été nulles dans vingt-quatre départements et dérisoires dans la plupart des autres. Il est certain que Tadministration et les conseils généraux ne montreraient ni cette indifférence, ni cette parcimonie, s'ils étaient convaincus qu'il y va de la santé et de la vie de leurs administrés; qu'il dépend d'eux de diminuer, au prix de quelques sacrifices, le tribut prélevé chaque année sur la population par les maladies endémiques comme la fièvre typhoïde et la diphthérie ; d'atténuer les ravages du choléra, dont il faut bien nous occuper, puisque nous sommes destinés à en subir les retours périodiques, tant qu'il plaira à l'Angleterre de maintenir ouverte pour lui la porte de la mer Rouge et tant qu'il conviendra à l'Europe de le souffrir *.
L'insalubrité de quelques-unes de nos grandes villes a frappé l'attention publique, lors de la dernière épidémie de choléra, et la nécessité de les assainir n'a pas été contestée ; mais il ne faut pas se faire illusion ; toutes les agglomérations urbaines laissent plus ou moins à désirer. Paris pour lequel on a déjà fait tant de dépenses, Paris a suivi la loi commune. Le bon sens public ne s'y est pas trompé lorsqu'il a qualifié d'embellissement les grands travaux exécutés il y a trente ans. L'hygiène n'en a pas profité autant qu'elle
1. L'Angleterre a fini par se rendre aux observations des puissances riveraines de la Méditerranée et, tout récemment,, à l'occasion de l'épidémie de choléra qui a éclaté à la Mecque, pendant le pèlerinage, le conseil sanitaire d'Alexandrie a prescrit, dans la mer Rouge, des mesures défensives énergiques, sur la proposition du médecin français qui en fait partie.
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aurait pu le faire, et la ville souterraiae appelle encore de grandes améliorations. L'assainissement du pays tout entier est devenu d'une nécessité urgente pour des raisons que je vais indiquer.
A la conférence sanitaire internationale de Rome, lorsque nous combattions les propositions des Anglais en matière de quarantaines, lorsque nous demandions avec l'énergie de la conviction fondée sur l'expérience, le rétablissement des garanties sanitaires qu'on venait de supprimer et qui avaient protégé l'Europe pendant dix-sept ans, nos collègues d'outre-Manche nous répondaient : « Nous avons dépensé, depuis un demisiècle, A milliards pour assainir notre pays; faites comme nous, et vous n'aurez plus à redouter les ravages du choléra. Si vous voulez que vos populations se décident à faire les sacrifices nécessaires, laissez suspendue sur leur tête cette épée de Damoclès des épidémies, qui peuvent leur inspirer la crainte salutaire sans laquelle tous vos arguments échoueront. » Nous n'avons pas, est il besoin de le dire, acquiescé à cette doctrine par trop empirique. Nous aimerions mieux assurément, si nous étions les maîtres, refermer sur le choléra les portes de la mer Rouge, que de courir les chances que nos voisins nous engagent à affronter; mais, comme nous ne sommes pas les maîtres et que ce sont eux qui tiennent les clés, nous ne ferions pas mal de suivre leurs conseils dans la mesure de nos moyens. Il ne s'agit pas, heureusement, de dépenser des milliards, nous ne le pouvons pas en ce moment; on hésite même à
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demander au pays les sacrifices les plus indispensables, parce que ses charges sont déjà tellement lourdes qu'elles commencent à dépasser la mesure de ses forces. Les dépenses augmentent sans cesse et les recettes diminuent d'une manière régulière.
En 1887, la France ne payera pas moins de 6 milliards d'impôts, en comprenant dans ce total le budget de l'État, celui des départements et celui des communes. Le moment est donc mal choisi pour lui parler de dépenses nouvelles ; aussi le but de ce travail est-il surtout de montrer que celles qui sont indispensables pour sauvegarder la santé des populations sont de nature productive, et qu'il est possible d'en diminuer le chiffre dans de très fortes proportions, en le réglant sur les ressources des localités. Les dépenses que l'hygiène réclame sont de l'argent bien placé, dans ce sens qu'elles ont pour conséquences immédiates et incontestées une diminufion dans le nombre des malades et dans celui des décès. Or les maladies entraînent, par les frais de traitement et par le chômage, des pertes considérables, et qui se renouvellent chaque année. La mort est plus coûteuse encore, parce qu'elle s'attaque à ce capital de premier ordre, qui s'appelle la vie humaine, et sur la valeur duquel tout le monde est d'accord aujourd'hui. En Angleterre, où la population s'accroît de 12 pour 1 000 par an, où les décès, par conséquent, doivent être moins préjudiciables que chez nous, on évalue la vie d'un nouveau-né à 40 livres sterling (1 000 francs), et celle d'un adulte à 150 livres (3 750 francs). Les Américains
évaluent à 3 500 dollars (17 500 francs) Texistence d^un travailleur arrivé à Tâge où il va rapporter le plein nécessaire à sa vie propre et à la vie sociale. En faisant porter mes calculs sur la population de la France tout entière, sans acceptation d*âge ni de sexe, j*ai trouvé que chaque habitant représentait une somme de 1 097 francs*. Quelle que soit l'évaluation à laquelle on s'arrête, il est certain que les maladies et les décès qu'on peut éviter, en suivant les conseils de l'hygiène, coûtent beaucoup plus cher que le revenu de la somme qu'il faudrait dépenser pour s'en garantir. C'est donc, ainsi que je le disais, de l'argent placé à gros intérêt. Ce n'est pas une raison pour ne pas apporter la plus stricte économie dans l'exécution des travaux dont la nécessité est démontrée. On est trop disposé à se représenter l'hygiène ne procédant qu'à coups de millions, et il est certain que les projets qu'on voit mettre en avant pour l'assainissement des grandes villes sont de nature à justifier cette opinion. Il n'y est question que d'opérations gigantesques, d'immenses aqueducs à construire, de réseaux d'égouts à creuser, de quartiers à démolir en entier, pour les remplacer par des maisons somptueuses régulièrement alignées, par des rues larges et bien percées. Tout cela est assurément très grandiose et l'hygiène ne peut qu'approuver ces belles choses,
1. Jules Rochard, la Valeur économique de la vie humaine^ conférence faite au congrès d'hygiène de la Haye, le 23 août 1884. (Revue scientifique du 13 septembre 1884 et Revue maritime et coloniale, Paris, 1885.)
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mais les municipalités ne les voient pas du même œil. Elles regardent le total, reculent devant le chiffre des dépenses et implorent le concours de l'État. Celui-ci, ne voulant décourager personne, répond par quelque fin de non-recevoir, par quelque promesse vague, et ^n reste là. Rien ne s'exécute et la ville continue à vivre dans son infection et son incurie, jusqu'à ce qu'une nouvelle épidémie vienne de nouveau soulever la question et donner lieu à de nouveaux projets, destinés comme les premiers à rester à Tétat de lettre morte.
Cette marche pour ainsi dire fatale n'a pas seulement Tinconvénient d'amener des débats aussi longs, que stériles; elle aggrave la situation en empêchant de faire l'indispensable. A quoi bon tenter une amé-' lioration partielle lorsque les grands travaux sont à l'étude? A quoi bon entretenir ce qui va disparaître? Il faudrait renoncer à cette disposition si commune chez nous, qui consiste à vouloir toujours arriver à l'idéal de la perfection, au lieu de se contenter d'une solution médiocre, mais immédiatement applicable. Tout le monde en France veut faire grand ou ne rien faire du tout. C'est méconnaître à la fois les conseils de la sagesse et les traditions les plus respectables de l'hygiène ; car, lorsque Hercule entreprit de nettoyer les étables d'Augias, qui n'avaient pas été curées depuis trente ans, il se borna à les laver de son mieux, après y avoir amené les eaux du fleuve Alphée, et pourtant c'était un demi-dieu. Si cela se passait de nos jours, les ingénieurs, bien qu'ils n'aient
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aucune prétention à la divinité, ne se mettraient pas à Tœuvre pour si peu de chose. Ils voudraient placer partout des dalles de marbre et des râteliers de palissandre ; alors le roi d*Élide, ne trouvant pas, dans sa liste civile, les ressources nécessaires pour solder les frais d'un pareil projet, renoncerait à son exécution et laisserait ses chevaux et ses bœufs mourir sur leur fumier. C'est un peu ce qui se passe dans certaines villes du littoral méditerranéen, et malheureusement ce ne sont pas les animaux qui en pâtissent. Le bon sens indique qu'il faut d'abord faire l'indispensable et puis ensuite réaliser chaque année une portion d'un programme modeste et bien compris. Il faut surtout s'attacher à tirer le meilleur parti possible de la situation que les circonstances ont créée. On ne serait pas contraint d'imposer aux populations de lourds sacrifices, si on parvenait à les convaincre de ce fait qu'une ville, même insalubre, peut devenir parfaitement habitable, au prix d une propreté rigoureuse de la voie publique et des habitations, d'une surveillance constante et d'une police bien faite; tandis que les travaux les plus dispendieux ne maintiendront pas la santé dans une localité mal entretenue, où la propreté des rues et des maisons ne sera pas l'objet de soins constants. L'entretien de la voirie est la première dépense que doivent inscrire à leurs budgets les villes soucieuses de leur hygiène. Les travaux d'amélioration ne viennent qu'en second lieu. Ils doivent eux-mêmes être appropriés aux conditions particulières de chaque localité, à ses ressources, aux mœurs de ses habitants;
L^hygiène publique, qui est toute jeune encore, n'a pas eu le temps de se préoccuper de ces solutions particulières; elle s'est bornée à étudier les questions à un point de vue général et absolu. Elle a eu presque exclusivement pour objectif les grands centres, dont le budget se chiffre par des millions et qui ne renferment cependant pas, dans leurs enceintes réunies, le dixième de la population urbaine dont ils font partie *, C'est une lacune qu'il importe de combler et, pour commencer, il est bon de poser dès à présent quelques principes.
L'hygiène des petites villes peut se résumer en deux mots : il faut faire Tindispensable avec le moins de frais possible. La première condition, pour s'épargner des mécomptes, est de déterminer au préalable quelles sont les nécessités de premier ordre auxquelles il faut obéir d'abord. Or il en est deux qui priment toutes les autres. Toute agglomération humaine doit avant tout se procurer de bonne eau et se débarrasser promptement de ses immondices.
La question de l'eau potable est la première qui
\, En France, les villes au-dessus de 100 000 âmes ne représentent pas le tiers de la population urbaine totale. Les dix villes qui sont dans ce cas, réunissent 4 005 378 habitants, et la population urbaine, comprenant tous les centres de population de plus de 2 000 âmesj forme un total de 13 096 542»
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s'impose à toute société qui commence; parce que Teau est, après l'air atmosphériq^ue, le premier besoin de tous les êtres vivants. C'est afin de le satisfaire, que la plupart des villes et des villages se sont établis le long des fleuves, des rivières et des ruisseaux. Ces cours d'eau suffisaient au début pour atteindre le double but dont je parlais tout à l'heure. Ils apportaient aux familles, groupées sur leurs bords, le liquide indispensable à tous les usages de la vie, et emportaient en même temps tout ce dont les habitants avaient besoin de se débarrasser. Lorsque la population vint à s'accroître, lorsque ces petits centres se multiplièrent le long d'un même ruisseau, ce dernier ne tarda pas à se trouver insuffisant pour remplir son double office. Le village le plus rapproché de la source fut bientôt le seul à pouvoir en jouir sans inconvénient ; ceux qui étaient au-dessous n'eurent plus qu'une eau d'une pureté douteuse, et les derniers furent encore plus mal partagés. Cette dépendance existe encore dans bien des campagnes. Le même ruisseau alimente successivement plusieurs villages; dans l'intervalle qui les sépare, il fait mouvoir des moulins et reçoit parfois les eaux résiduaires des usines situées sur ses bords. Or il est aujourd'hui reconnu que les germes des maladies 'infectieuses sont surtout transportés par les eaux. Des enquêtes multipliées sur la façon dont la fièvre typhoïde se propage l'avaient déjà prouvé ; la dernière épidémie de choléra en a donné la démonstration d'une manière plus éclatante encore. On a pu suivre l'évolution de la maladie
pas à pas; on Ta vue se propager, de village en village, en suivant la direction des cours d'eau, dans des délais proportionnés à leur vitesse. Dans son remarquable rapport du 14 octobre 1884 à TAcadémie de médecine, M. Marey en a cité un si grand nombre d'exemples, que le fait peut être considéré comme hors de doute. Ce ne sont pas seulement les villages qui sont exposés à recevoir le choléra de cette manière ; de grandes villes l'ont parfois puisé à la même source. C'est ce qui est arrivé à Gênes pendant l'épidémie de 1884. Une semaine avant que la maladie y éclatât, elle régnait dans les environs et notamment à Bussola. Ce village est situé sur une petite rivière, la Scriviaf dans laquelle les femmes viennent laver le linge. Or ce cours d'eau alimente un des aqueducs de la grande ville, le conduit Nicolaï, et on remarqua, dès le début de l'épidémie, qu'elle ne régnait que dans les quartiers alimentés par cet aqueduc. On ne tarda pas à en reconnaître la cause; on fermale canal Nicolaï et une amélioration des plus sensibles se manifesta sur-le-champ. Dans un très grand nombre de villes, l'eau des puits est contaminée par les fosses et les puisards qui plongent comme eux dans la nappe d'eau souterraine. On comprend, par conséquent, combien il est indispensable à la santé des populations de ne consacrer, aux usages alimentaires, qu'une eau irréprochable. Celle des puits est toujours suspecte, et déplus, elle est peu aérée, lourde et séléniteuse. Celle des rivières est excellente lorsqu'elle n'est pas contaminée^ mais il est rare qu'on
puisse s'y fier. L'eau de source est donc la meilleure, et toutes les villes l'ont si bien compris que la plupart d'entre elles s'alimentent à l'aide de sources captées dans le voisinage, ou de ruisseaux pris à leur point d'émergence et amenés, à l'aide de conduites, dans des réservoirs où s'opère la distribution. Ce besoin est aujourd'hui si bien reconnu qu'une foule de petites localités s'imposent des sacrifices pour le satisfaire. Les questions d'amenées cteau sont au nombre des affaires qui occupent le plus de temps, pendant les séances du comité consultatif d'hygiène publique *. C'est surtout, il est vrai, pour s'en procurer une quantité suffisante que les villages se mettent en frais. Il ne suffit pas, en effet, que l'eau soit pure, il faut qu*elle soit distribuée en assez grande abondance pour faire face à tous les besoins; il faut qu'on puisse la gaspiller. La propreté, et par conséquent la salubrité d'une ville, sont proportionnelles à la quantité d'eau qu'elle consomme. A cet égard, nous avons fait de grands progrès; mais que nous sommes encore loin d'attacher à cet élément de l'hygiène l'importance qu'y mettaient les anciens! Les Romains surtout nous ont laissé à cet égard de magnifiques exemples, dans tous les pays qu'ils ont occupes. Nulle part au monde et à aucune époque, l'eau n'a été répandue avec autant de prodigalité que dans la ville éternelle. Vingt-deux
1. Depuis que ce comité a été reconstitué par le décret du 30 septembre 1864 et que les questions relatives aux amenées (Teau ont été soumises à son examen, 260 affaires de ce genre lui ont été déférées et ont été l'objet d'un rapport. Dans ce nombre, 34 seulement concernaient des villes.
l46 QUESTIONS D*HY(^1ÊME SOCIALE.
aqueducs lui en amenaient de véritables torrents des montagnes voisines, et ceux qui subsistent sufûsent encore pour lui permettre de donner 1 100 litres par jour à chacun de ses 300000 habitants. Il serait imprudent d'affirmer que l'hygiène ait été le mobile principal de cette libéralité. L'eau tenait une grande place dans Texistence de cette population raffinée. Elle servait à l'agrément, à la décoration des maisons romaines; elle alimentait les fontaines, les réservoirs, les immenses bassins sur lesquels se livraient les naumachies, et les bains publics, dans lesquels ce n'était pas précisément les hygiénistes qui se donnaient rendez-vous. Il n'en est pas moins vrai que cette profusion attestait des habitudes de propreté et des goûts en rapport avec le maintien de la santé, sous le climat brûlant de l'Italie méridionale. Depuis cette époque, aucune ville n'a été aussi largement dotée. La plus favorisée aujourd'hui est Marseille. Il y a un demi-siècle, elle n'avait pas plus de 65 litres d'eau à donner par jour à chacun de ses 160000 habitants. Depuis l'emprunt qu'elle a fait à la Durance, le canal qui part de cette rivière, près de la Roque-d'Antheron, apporte à la ville et à la banlieue, 3 200 litres d'eau par seconde, ce qui, joint à la petite quantité que fournit l'Huveaune, donne 450 litres d'eau par jour et par habitant, quoique la population ait doublé. Toutes les autres villes de France sont bien au-dessous de ce chiffre. Paris lui-même ne dispose encore que de 510000 mètres cubes, pour une population de 2 239928 âmes, soit 220 litres par jour et par tête;
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mais, en 1889 j lorsque les travaux de dérivation qui sont projetés auront été accomplis, lorsque les sources de la Vigne et de Verneuil nous amèneront chaque jour 120 000 mètres cubes de plus, nous en auron3 650 000, ce qui donnera près de 300 litres par jour et par habitant'.
A cette époque, la ville sera assez riche en eau de source pour être en mesure d'en fournir en tout temps à la population tout entière et pour ne plus être obligée de lui faire boire de Teau de la Seine ou de la Marne, comme elle le fait encore aujourd'hui, pen-r dant un certain nombre de jours, à Tépoque des chaleurs, quand Teau de source devient insuffisante. En 1885, Teau de la Seine prise à Ivry, en amont du confluent de la Marne, a été substituée à celle de la Vanne dans tout le VHP arrondissement, dans quel-