Il leur est resté net... zéro
L'huître, une proie de 500,000 francs, est bien grugée tout entière. Voilà ce que les plaideurs ont gagné à plaider. La Fontaine avait prévu le procès des six chalands, il n'avait rien exagéré. Et je le répète, on n'était qu'au seuil du procès, qui n'était pas encore jugé en première instance.
Chacune des deux parties a donc pu emporter une écaille de l'huître. Toutefois la différence entre elles est grande. En définitive, les assureurs n'auront déboursé que ce
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qu'ils auraient déboursé en ne plaidant pas. Ils n'ont rien perdu à plaider, si je néglige la question des dommages-intérêts de la procédure de Rouen. Ils se sont arrêtés au moment psychologique et ne seront pas détournés, quand l'occasion s'en représentera, d'une récidive. Au contraire, ils pourront penser, non sans raison, que les plaideurs français, désormais suffisamment avertis, sauront être plus sages.
L'écaillé que MM. Glaparède et G^« ont rapportée de Londres, qui leur a coûté si cher, tant de peines, tant de soucis et 500,000 fr., a certainement une grande valeur, et elle ne coûte rien aux autres négociants français. Cette écaille est l'expérience.
Le lecteur peut être curieux de connaître le sort des quatre chalands que nous avons laissés à Rouen, arrêtés par les protestations des assureurs anglais. Je satisferai cette curiosité, moins pour elle-même que parce que ce sera compléter utilement la leçon de l'expérience.
Les quatre derniers chalands étaient de plus fortes dimensions et de plus grande
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valeur que les huit précédents. Sous ce seul rapport, ils étaient déjà présumés mieux en état de tenir la mer et de résister aux vagues. Des capitaines de remorqueurs anglais, très 1: habitués à ces opérations, s'offrirent à les
remorquer à Saint-Louis. Éclairés par l'exemple des six chalands perdus, critiquant, très naturellement, les mesures alors prises par les capitaines français et auxquelles ils attribuaient le désastre, ils réclamaient un ensemble d'autres mesures de consolidation et de sûreté, dans lesquelles ils témoignaient assez |^ de confiance pour se charger de l'opération,
I en acceptant de n'être payés que si elle réus-
I' sissait. On fit tout ce qu'ils demandaient. Les
I ingénieurs de MM. Glaparède et G^« et les ex-
1^^ perts visiteurs jugèrent, comme les capitaines,
p; que le remorquage pouvait être désormais
S* entrepris avec d'amples garanties de sécurité.
I L'assurance me fut proposée, dans ces
|, conditions nouvelles, au printemps de l'an-
1^ née 1882.
1' Mon incompétence technique crut, je
r l'avoue, pouvoir faire quelque confiance à
I tant de lumières spéciales. Une confiance
|; bien limitée cependant, et encore bien timide.
Je ne consentis à garantir que la faible
UN PROCÈS D'ASSURiNCE EN ANGLETERRE. ^9
somme de 12,000 francs sur chacun des quatre chalands, et à la grosse prime de quinze pour cent.
J'eus des imitateurs. Plus hardie, alléchée par la grosse prime de quinze pour cent, une autre Compagnie française assura jusqu'à 75,000 francs sur chaque chaland, ce qui faisait toucher 45,000 francs de primes.
Les quatre chalands partirent. Il en arriva heureusement deux à Saint-Louis. Il s'en perdit deux. Ma confiance, si timide qu'elle fût, avait encore été téméraire, aussi bien que celle deâ capitaines des remorqueurs.
Je n'avais pas eu la prétention de recevoir une prime de quinze pour cent sans courir des risques extraordinaires. Je n'imaginai pas de plaider. Je payai les 24,000 francs, en me jurant de ne plus assurer de chalands à destination du Sénégal, de n'en plus croire les ingénieurs, les experts ni les capitaines.
La Compagnie qui avait à payer 130,000 fr. s'y résignait moins facilement. Gomme les assureurs anglais, elle essaya aussi de résister, en soutenant que les chalands étaient innavigables ou unseaworthy. Il lui aurait convenu, paraît-il, de recevoir 45,000 francs de primes, sans courir de risques. MM. Gla-
260 QUESTlOiNS DE DROIT MARITIBIE.
parède et G^« ont donc eu l'agrément, pour leur malencontreuse fourniture de chalands, de plaider en même temps à Londres et à Paris, Mais, tandis que se développait à Londres le poème dont j'ai résumé les premiers chants interrompus, à Paris trois arbitres jugeaient le litige dans leur cabinet, sur pièces et sans faire comparaître aucun témoin. Y a-t-il eu entre eux un dissentiment, et l'un d'eux aurait-il été atteint d'une bronchite? Je l'ignore. Unanimes ou à la majorité, les arbitres ont jugé, comme moi, qu'à une prime extraordinaire devaient correspondre des risques extraordinaires. Ils ont condamné la Compagnie récalcitrante. Il en a coûté à MM. Glaparède et G'^ V avance de 1,500 fr. d'honoraires.
Si le contrat n'avait pas contenu la clause compromissoire, le litige soumis au tribunal de commerce eu t été moins dispendieux encore.
Il y a eu appel. La sentence a été confirmée par un arrêt de la Cour de Paris. Les frais ont été très modérés.
Et maintenant, je pense que l'expérience est complète. Je puis envier certaines choses à nos voisins. Ce n'est pas leur organisation judiciaire.