G MONTAIGNE. CHARRON
Liv. Ier, chap. 18. Liv. II , chap. 2.
Ou il ne faut juger de notre Se tenir toujours prêt à la
heur qu'après la mort. mort: jruit de sagesse.
Et semble que la fortune Le jour de la mort est le
quelquefois guette à point maître jour, le juge de tous
nommé le dernier jour de les autres jours , auquel se
notre vie , pour montrer sa doivent toucher et éprouver
puissance, de renverser en un toutes les actions de notre
moment ce qu'elle a basti en vie.... Pour juger de la vie ,
longues années, et nous fait il fautregarder comment s'en
crier après Labcr.us : Nimi- est porté le bout. L'on ne peut
ràm hâc die unâ plusoiximihi quant vivendum fuit.... On ne doit juger l'homme qu'on ne lui ait vu jouer le dernier acte de sa comédie , et sans doute le plus difficile.... En tout le reste il peut y avoir du masque... Mais à ce dernier roolle de la mort et de nous , il n'y a plus que feindre , il faut parler françois....
Nom cerœ coces tum demum pectore
ab imo
EJiciuntur , et eripitur persona ,
manet res.
Voilà pourquoi se doivent à ce dernier trait , toucher et esprouver toutes les autres actions de nostre vie. C'est le maistrejour, c'est le jour juge de tous les autres... Epaminondas, interrogé lequel des trois il estimoit le plus , ou Chabrias , ou Iphicrates, ou soi-même? Il nous faut voir mourir , dit-il , avant que d'en pouvoir résoudre... Au jugement de la vie d'autrui , je regarde toujours comment s'en est porté le bout....
Chap. 19. Que philosopher c'est apprendre à mourir. Toute la sagesse et discours du monde se résoult enfin à ce point de nous apprendre à ne craindre point à mourir.
bien juger de quelqu'un, sans lui faire tort, que l'on ne lui aye vu jouer le dernier acte de sa comédie , qui est sans doute le plus difficile. Epaminondas , le premier de la Grèce, enquis lequel il estimoit plus de trois hommes,' de lui, Chabrias, et Iphicrates , répondit : Il nous faut voir premièrement mourir tous trois avant en résoudre. La raison est qu'en tout le reste il peut avoir du masque , mais à ce dernier roollet il n'y a que feindre.
Nam verœ voces , etc.
D'ailleurs, la fortune semble nous guetter à ce dernier jour , comme à point nommé , pour montrer sa puissance , renverser en un moment ce que nous avons basti et amasse en plusieurs années , et nous faire crier , avec Laberius : Nimirùm hâc die unâ plus vixi, etc.
C'est chose excellente que d'apprendre à mourir; c'est l'étude de la sagesse qui se résoult toute à ce but,..
Vous en avez veu qui se sont bien trouvés de mourir, eschapant par là de grandes misères. Mais quelqu'un qui s'en soit mal trouvé , en avez- vous veu?...
Chiron refusa l'immortalité, informé, des ^conditions d'icelle, par le dieu même du tems et de la durée, Saturne, son père.
Imaginez, devrai, combien seroit une. vie perdurable , moins supportable à l'homme , et plus pénible que n'est la vie que je lui ay donnée. Si vous n'aviez la mort, vous me maudiriez sans cesse de vous en avoir privé. J'y ay à escient, meslé quelque peu d'amertume , pour vous empescber, voyant la commodité de son usage , de l'embrasser trop avidemment et indiscrètement
Le but. de notre carrière , c'est la mort... Comment estil possible d'aller au pas avant sa fièvre ? Le remède du vulgaire , c'est de n'y penser pas.
Mais de quelle brutale stupidité lui peut venir un si grossier aveuglement ?... Ils vont, ils viennent , ils trottent-, ils dansent: de mort nulles nouvelles. Tout cela est beau ; mais quand elle arrive, ou à
Jamais la mort présente ne fit de mal à personne; et aucun de ceux qui Font essayée et savent ce que c'est, ne s'en est plaint.
S'il n'y avoit point de mort, et qu'il fallût demeurer ici , bon gré mal gré , certes , l'on la maudiroit. Imaginez combien seroit moins supportable et plus pénible , une vie perdurable, que la vie avec la condition de la laisser. Chiron refusa l'immortalité , informé des conditions d'icelle , par le dieu du tems, Saturne , son père. Queseroit-ce, d'autre part , s'il n'y avoit quelque peu d'amertume meslé en la mort? Certes, l'on y courroit trop avidement et indiscrètement
Le remède que baille en cecy le vulgaire est trop sot ?
qui est de n'y penser point , de n'en parler jamais. Outre que telle nonchalance ne peut loger en la teste d'homme d'entendement , encore enfin coûteroit-elle trop cher ; car advenant au despourveu , la mort , quels tourmens , cris , rage , désespoir? La sagesse conseille bien mieux de l'attendre de pied ferme et de la combattre ; et, pour ce faire,
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eux, ou à leurs femmes.... les surprenant en dessoude et au découvert, quels tourmens, quels cris , quelle rage et. quel désespoir les accable?.. Pour commencer à lui oster son plus grand avantage contre nous , prenons voyé toute contraire à la commune. Ostons-lui son estrangeté
Si vous avez vescu un jour, vous avez tout veu ; un jour est égal à tous jours. Il n'y a point d'autre lumière ny d'autre nuict. Ce soleil, celte lune, ces estoiles , cette disposition, c'est celle même que vos ayculs ont jouye, et qui entretiendra vos arrières neveux. Et , au pis aller, la distribution et variété de tous les actes de ma comédie se par— fournit en un an. Si vous avez pris garde au bi^anle de mes quatre saisons, elles embrassent l'enfance , l'adolescence , la virilité , et la vieillesse du monde. Il a joué son jeu ; il n'y sait autre finesse que de recommencer : ce sera tousjours cela même.
Liv. II, Cbap. 3.
Couslume de Visle de Cea.
La plus volontaire mort, c'est la plus belle... Comme
nous donne un avis tout contraire au vulgaire, c'est de l'avoir toujours en la pensée, la pratiquer, l'accoutumer, l'apprivoiser , etc. . .
Tu as tout veu ; un jour est égal à tous ; il n'y a point d'autre lumière ni d'autre nuict , d'autre soleil ny d'autre train au monde; au pis aller tout se void en. un an.
L'on y voit la jeunesse , l'adolescence , la virilité , la vieillesse du monde. Il n'y a autre finesse que de recommencer.
La plus volontaire mort est la plus belle. Au reste , je
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e n'offense les loix qui sont n'offense pas les loix faites contre les larrons , quand
faites contre les larrons , quand j'emporte le mien, et que je coupe ma bourse , ni des boute-feux quand je brûle mon bois ; aussi ne suis-je tenu aux lois faictes contre les meurtriers, pour m'avoir osté ma vie Mais ceci ne
j'emporte le mien et je couppe ma bourse. Aussi ne suisje tenu aux lois faites contre les meurtriers , pour m'avoir osté la vie. D'ailleurs elle est réprouvée par plusieurs, non seulement ebrétiens et juifs....
va pas sans contraste ; car et pbilosopbes comme Platon, plusieurs tiennent que nous Scipion, lesquels tiennent cette ne pouvons abandonner ceste procédure pour vice de lasgarnison du monde, sans le cheté, couardise et impatience; commandement exprès de ce- car c'est s'aller cacher et tappir luy qui nous y a mis.... Il y a pour ne sentir les coups de la bien plus de constance à user fortune. Or, la vraie et vive la chaîne qui nous tient qu'à- vertu ne doit jamais céder : les la rompre ; et plus d'épreuves maux et les douleurs sont ses de fermeté en Régulus qu'en alimens; il y a bien plus de Caton. C'est l'indiscrétion et constance à user la chaîne qui l'impatience qui nous hâtent nous tient qu'à la rompre ; et le pas. Nuls accidens ne font plus de fermeté en Régulus tourner le dos à la vraie ver- qu'en Caton. tu... C'est le rôle de la couardise de s'aller tapir dans un creux , sous une tombe massive, pour éviter les coups de la fortune.