PASCAL
Les sens abusent la raison par de fausses apparences, et cette même piperie qu'ils lui apportent , ils la reçoivent
fois s'en revanche de mesme, ils mentent et se trompent à l'envy.
Quelle bonté est-ce que je yeoyoïs hier en crédit, et demain plus , et que le trajet d'une rivière fait crime ? Quelle vérité que ces montagnes bornent, qui est mensonge au monde qui se tient au delà !
Le meurtre des enfans, meurtre des pères, communication de femmes, traficque de voleries , licence à toutes sortes de voluptez. Il n'est rien en somme si extrême qui nesetreuve reçue par l'usage de quelque nation. Il est croyable qu'il y a des lois naturelles , comme il se veoid es aultres créatures , mais cette belle raison humaine s'ingérant partout de maîtriser et commander , brouillant et
d'elle à leur tour; elle s'en revanche. Les passions de Famé troublent les sens et leur font des impressions fâcheuses. Ils mentent et se trompent à l'envi.
On ne voit presque rien de juste ou d'injuste qui ne change de qualité en changeant de climat. Trois degrés d'élévation du pôle renversent toute la jurisprudence. Un méridien décide de la vérité.
Les lois fondamentales changent. Le droit à ses époques.
Plaisante justice qu'une ri- . vière ou une montagne borne!
Vérité au deçà des Pyrénées, erreur au delà
Pourquoi me tuez-vous? Eh quoi ! ne demeurez-vous pas de l'autre côté de l'eau ?
Le larcin , l'inceste , le meurtre des enfans et des pères , tout a eu sa place entre les actions vertueuses.. «s
11 y a sans doute des lois naturelles , mais cette belle raison humaine a tout corrompu. Nihil ampliùs nostri est , quod nostrum dicimur ar— tis est ; ecc senatâs consuïtis et plébiscites ciimina eccercentur^ ut olim vitiis, sic mine legibm nostris labomrmis.
confondant le visage des choses selon sa vanité et inconstance : ni/ni itaque ampllùs noslivm est; quod noslrum dico artîs est.
Un soufle du vent contraire , le croassement d'un vol de corbeaux, le fauls pas d'un cheval , le passage fortuit d'un aigle, un songe, une voix , un signe, une brouée matinière suffisent à le renverser et porter par terre. Donnez-lui seulement d'un rayon de soleil par le visage, et le voilà fondu et évanoui.
Qu'on jette une poultre entre ces deux tours de Notre- Dame de Paris, d'une grosseur telle qu'il nous la fault à nous promener dessus , il n'y a sagesse philosophique de si grande fermeté qui puisse nous donner courage d'y marcher comme si elle estoit à terre.
Liv. II , chap. i.
Cette variation et contradiction que je veois en nous , si souple, a faict que auteurs nous songent deux âmes, d'aultres deux puissances, qui nous accompaignent et agitent chascune à sa mode , vers le bien F une , l'aultre
L'esprit du plus grand homme du monde n'est pas si indépendant qu'il ne soit sujet à être troublé par le moindre tintamare qui se fait autour de lui ; il ne faut pas le bruit d'un canon pour empêcher ses pensées; il ne faut que le bruit d'une gi-.
rouette ou d'une poulie.
Le plus grand philosophe du monde , sur une planche plus large qu'il ne faut pour marchera son ordinaire, s'il y au-dessous un précipice, quoique sa raison le convainque de sa sûreté, son imagination prévaudra.
Suivons nos mouvemens , observons nous-mêmes, et voyons si nous n'y trouveix>ns pas les caractères vivans de ces deux natures. Tant de contra dictions se trouveroientelles dans un sujet simple?
Cette duplicité de l'homme
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vers le mal ; une si brusque diversité ne se pouvant bien assortir à un subject simple.
Liv. III, chap. i3.
Il n'est rien si lourdement et largement faultier que les lois , ny si ordinairement.
Quiconque leur obéit parce qu'elles sont justes , ne leur obéit pas justement par où il doibt.
( I TIMÉE de Locres.
Dieu est un cercle immense dont le centre est partout et la circonférence nulle part.
N.B. Je dois convenir que je ne donne cette pensée à Timée de Locres , que sur la foi des auteurs nombreux qui l'ont citée. Je ne l'ai pas trouvée dans le texte.
est si visible qu'il y en a qui ont pensé que nous avions deux âmes , un sujet simple leur paroissant incapable de telles et si soudaines variétés , d'une présomption démesurée à un horrible abattement de cœur.
Rien n'est si fautif que ces loix qui redressent les fautes.
Qui leur obéit parce qu'elles sont justes , obéit à la justice qu'il imagine ,, mais non pas à l'essence de la loi.