‹ Questions de littérature légaleChapitre 9 sur 15 · CINNA · texte numérisé non relu

CINNA

Moi , seigneur , moi , que j'eusse une ame si traîtresse ! Qu'un si lâche dessein ....

AUGUSTE

Tu tiens mal ta promesse Sieds-toi ; je n'ai pas dit encor ce que je veux^ Tu te justifieras après, si tu le peux. Ecoute cependant , et tiens mieux ta parole. Tu veux m'assassiner demain au Capitole , Pendant le sacrifice ; et ta main, pour signal , Me doit, au lieu d'encens , donner le coup fatal j La moitié de tes gens doit occuper la porte , L'autre moitié te suivre et te prêter main forte. Ai-je de bons avis ou de mauvais soupçons ? De tous ces meurtriers te dirai-je les noms? Procule , Glabrion , Virginian , Rutile , Marcel , Plaute ? Tenas , Pompone , Albin , Icile ,

Maxime , qu'après toi j'avois le plus aime' ;

Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nomme ;

Un tas d'hommes perdus de dettes et de crimes ,'

Que pressent de mes lois les ordres légitimes.

Et qui , désespérant de les plus éviter ,

Si tout n'est renversé ne sauroit subsister.

Tu te tais maintenant, et garde le silence ,

Plus par confusion que par obéissance.

Quel étoit ton dessein , et que prétendois-tu ,"

Après m' avoir au temple à tes pieds abattu ?

Affranchir ton pays d'un pouvoir monarchique ?

Si j'ai bien entendu tantôt ta politique ,

Son salut désormais dépend d'un souverain

Qui . pour tout conserver, tienne tout dans sa main ;

Et si sa liberté te faisoit entreprendre ,

Tu ne m'eusses jamais empêché de la rendre.

Tu l'aurois accepté au nom de tout l'état ,

Sans vouloir l'acquérir par un assassinat.

Quel étoit donc ton but? d'y régner çn ma place !

D'un étrange malheur son destin la menace ,

Si , pour monter au trône et lui donner la loi ,

Tu ne trouves dans Rome autre obstacle que moi ;

Si, jusques à ce point , son sort est déplorable ,

Que tu sois, après moi, le plus considérable,

Et que ce grand fardeau de l'empire romain ,

INe puisse, après ma mort * tomber mieux qu'en ta main.

Apprends à te connoitre et descends en toi-même.

On t'honore dans Rome , on te courtise , on t'aime ;

Chacun tremble sous toi , chacun t'offre des vœux;

Ta fortune est «bien haut ! tu peux ce que tu veux ;

Mais tu ferois pitié, même à ceux qu'elle irrite ,

Si je t'abandonnois à ton peu de mérite.

Ose me démentir : dis-moi ce que tu vaux ;

Conte-moi tes vertus, tes glorieux travaux ;

Les rares qualités par où tu m'as dû plaire ,

Et tout ce qui t'élève au dessus du vulgaire.

Ma faveur fait ta gloire, et ton pouvoir en vient;

Elle seule t'élève et seule te soutient :

C'est elle qu'on adore et non pas ta personne ;

Tu n'as crédit ni rang qu'autant qu'elle t'en donne;

Et, pour te faire cheoir, je n'aurois, aujourd'hui,

Qu'à retirer la main qui, seule, est ton appui.

J'aime mieux , toutefois , céder à ton envie :

Règne , si tu le peux , aux dépens de ma vie ;

Mais oses-lu penser que les Serviliens ,

Les Cosse, les Métel, les Paul, les Fabiens ,

Et tant d'autres enfin , de qui les grands courages ,

Des héros de leur sang sont les vives images ,

Quittent le noble orgueil d'un sang si généreux ,

Jusqu'à pouvoir souffrir que tu règnes sur eux ?

Soyons amis , Cinna , c'est moi qui t'en convie ; Comme à mon ennemi je t'ai donné la vie ; Et , malgré la fureur de ton lâche dessein , Je te la donne encor comme à mon assassin. Commençons un combat qui montre par l'issue,' Qui l'aura mieux de nous ou donnée ou reçue.

N. B. Le fameux monologue d'Auguste , dont il n'est pas parlé dans le texte, se retrouve également dans Montaigne. Sur les autres plagiats de Corneille , voyez l'examen du Cid , par Scudéry.

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