‹ Questions de métrique: Le rythme poétiqueChapitre 10 sur 92 · RAISONS SOCIOLOGIQUES · texte numérisé non relu

RAISONS SOCIOLOGIQUES

ÀspiratioDs des collectivités iocooscienles et conscieDle» pour UQ rythme noa symétrique et pourtant perceptible; — pour des formes d'art non rigoureuses.

Conclusion : Le rythme du vers principal, Talexandrin, peut satisfaire à la loi de variété par évolution.

Avant de conclure en définitive, pour que la nécessité d'un renouveau rythmique soit absolue actuellement^ quelles que soient l'abondance et l'excellence des raisons qui la commandent, il ne suffit pas qu'elle s'impose à un seul : il faut qu'elle soit reconnue consciemment ou inconsciemment par une collectivité. Or cette nécessité est bien collectivement reconnue aujourd'hui : la preuve peut s'en découvrir en des remarques courantes que nous avons tous faites ou entendues.

Depuis que s'est perdue l'habitude de chanter le vers, selon la méthode des acteurs tragiques du xvii* siècle, l'art de la diction fait toujours prédo miner le sens sur le rythme, et de plus en plus, suivant en cela le goût du public qui ne peut supporter la monotonie de la cadence classique. Et cependant, lorsqu'on dit des poèmes où tout est Uiénagé pour faciliter à la déclamation les effets

d'asymétrie qu'elle recherche, le public se plaint de ne pas sentir le vers, dans ces observations naïves si souvent répétées : « Est-ce que ce sont des vers ?... On ne dirait pas des vers ?... »

Néanmoins lorsque ce même public entend déclamer leurs vers aux auteurs qui pour la plupart les rj/Z^m^w^ — et théoriquement avec raison, — il en supporte mal l'audition : cela le choque, le fatigue, ou l'amuse, comme un rabâchage, comme un fastidieux bercement.

Cette contradiction apparente n'est-elle pas la preuve que le public sent inconsciemment:

1° que notre poésie ne peut pas vraiment posséder toute sa force expressive sans un accord plus parfait entre le sens et le rythme, ainsi que le montrera la dernière partie de cette étude ; 2** que le rythme actuel ne le satisfait plus ^

Enfin la nécessité d'un renouvellement dans le rythme n'est-elle pas reconnue par la collectivité conscieiite de tous ces groupes de poètes aujourd'hui préoccupés de rénovations rythmiques ?

A ces preuves, pour ainsi dire tangibles, s'en ajoute une autre moins saisissable, mais réelle :

1. Cela d'ailleurs est loin dUmpliquer de la part du public une acceptation de rythmes nouveaux, toute collectivité ne se débarrassant que très lentement de ses habitudes, même de celles dont elle souffle.

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la confuse aspiration des artistes et de la foule pour des formes d'art moins délimitées, moins rigoureuses. Nos yeux et nos oreilles ont soif d'un ordre plus libre répondante l'activité inquiète qui travaille en nous. Peinture, sculpture et musique ont en partie déjà satisfait ce désir. La poésie ne s'en est pas souciée intrinsèquement; elle a cru sans doute que les artifices de la diction pouvaient tout pallier, alors qu'ils sacrifiaient au contraire ou la vie de la période syntaxique, ou les raisons d'être d'une métrique, de l'art même des vers. Or, de par la raideur de son squelette, le rythme, la forme telle qu'encore la comprend Hugo, ne vit pas librement; un renouvellement rythmique répondrait donc autant à des aspirations vibrantes qu'aux lois impersonnelles de la variété.

Ainsi, étant démontré que notre poésie perd en des manifestations successives une partie de sa puissance, qu'aucune combinaison de mètres, de rimes ou de strophes n'y peut remédier, que cet amoindrissement est dû aux bases rythmiques restées trop uniformes et usées par un emploi trop prolongé, — le renouvellement de notre rythme poétique est devenu nécessaire.

Il reste à prouver que l'insuffisance rythmique provient du mécanisme intérieur du vers ; mais d'abord à rechercher si les limites et les conditions de vitalité d'un vers principal, tel l'alexandrin, peuvent se prêter et suffire aux transformations désirées.

Elles le peuvent, car il est avéré aujourd'hui que le nombre 12 auquel obéit l'alexandrin est maître suprême de toutes les souplesses. Non seulement il se met d'accord, par la simplicité et la pluralité de ses multiples de l'unité, avec tous les rythmes naturels des mouvements physiologiques et mécaniques^, mais divers fractionnements, psr les groupements qui le constituent en rythme, lui permettent de suggérer les seules cinq sensations différentes que les multiples de l'unité soient capables de faire ressentir : les multiples 2, 3, 5, 7 et 9. En effet, élevez en puissance chacun de ces nombres, et vous n'aurez qu'un prolongement de la sensation première ; et n'importe quel nombre ne sera que la deuxième, troisième ou dixième, vingtième, etc., puissance d'un de ces multiples. Donc, par les groupes d'unités qui le rythment, le nombre 12 peut offrir d'une façon parfaite les sensations prolongées des mul-

1. Voir B. de Fouquières, loc. ci/., p. 16, et Souriau, le Rythme naturel des mouvements^ pp. 67 et suivantes, la Beauté mécanique^ pp. 86, 87. — Esthét. du mouv., loc. cit.

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tiples 2 et 3, et par composition celles des 5, 7 et 9. Le nombre 12 a encore cet avantage, auquel l'alexandrin doit sa haute fortune, et qu'il est devenu un lieu commun de constater, d'être non seulement exactement divisible par 2 et 3, mais par leur puissance 4 et 6, et de plus d'être avec 6 puissance à lafoù de 2 et de 3.

On verra que, si l'alexandrin, fondement principal de toute notre rythmique, a besoin d'être rénové, c'est qu'il n'a pas su profiter, ou qu'il n*a profité que par accident des innombrables combinaisons offertes par la richesse de rythmes du nombre 12.

Enfin ce qui assure à l'alexandrin l'avenir même de la langue, ce qui doit empêcher de chercher une rénovation en des limites plus étendues (bien que des groupements rythmiques particuliers permettraient par exception d'aller jusqu'aux nombre 13 et 14 ; — au-delà ce ne serait plus que la mise bout à bout, ne formant pas figuration personnelle, de petits vers existant au mieux de par leur seule mesure), ce qui doit nous arrêter au nombre fondamental 12, c'est qu'il n'est point de période syntaxique dépassant 12 unités de temps, qu'une bonne diction ne soit presque toujours obligée de couper par un temps d'arrêt aspiratoire, c'est qu'une série de 12 syllabes (abstraction faite des muettes) donne à peu près

la durée extrême du mouvement de notre respiration, lorsqu'il es ino)Tnal et inconscienLOn remarquera que, quand nous dépassons ce terme de 12, c'est par un effort plus ou moins calculé : nous arrivons à prononcer les mots, à continuer de parler tout en aspirant notre souffle. D'ailleurs le vers principal de presque tous les autres peuples est plus court que le nôtre, en durée comme en nombre; et, si nous avons d'excellentes raisons pour ne pas raccourcir notre alexandrin, nous n'en avons aucune pour l'allonger * .

1. Bien que B. de Fouquières ait établi quelques justes rapports physiologiques avec le rythme poétique, cette théorie se sépare de la sienae en ce qu^elie est moins arbitraire et porte sur un autre point. B. de Fouquières croit pouvoir établir Vorigin^ à\i vers fondamenial de la plupart des peuples sur le rythme respiratoire qu'il estime égaler en moyenne douze temps. SMl est vrai qu'un vers ne doit pas dépasser la longueur d^une respiration, doit être avec elle en des rapports faciles comme d'ailleurs rémisàion de toute partie quelconque du discours» Thypothèse n'est pas assez simple, et partant plausible, qui permet de supposer que Thomme ait originairement fixé une unité de rythme poétique sun* le rythme respiratoire. Ciriginairdment« les premiers poètes étaient incapables de concevoir un vers fondamental, et encore moins de se rendre compte de la valeur d'une respiration. La philologie nous apprend avec plus de vraisemblance qu'un certain ordre syntaxique ayant été acquis, et par là des cailences qu^amenait forcément une disposition de mots alors uniforme, les poètes primitifs y firent la découverte du rythme, de la mesure, d'un vers encore incertain. Pou à peu ce vers prit une forme assurée. C'est ainsi que chaque peuple arriva à conquérir un mètre principal qui no fut point celte mesure-étalon, primordialemout réglée, selon Becq de Fouquières, sur la moyenne (impossible à ûxer à douze unités) du temps respiratoire, mais qui fut simplement une émission de mots à intervalles réguliers, rendue conformément au génie de chaque langue, aussi longue que possible, la plus proche du terme d'une respiration.

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De plus, W. Wundt a expérimenté * que le chiffre de 12 unités rythmiques à la série est le rf^r/22^r perceptible. Bien, comme l'observe M. Souriau (p. 317), que cette expérience ne puisse pas avoir la valeur d'un absolu, elle prouve néanmoins combien est juste l'incitation naturelle qui pousse à ne point chercher de rythme au-delà de l'alexandrin.

L'alexandrin peut donc obéir à cette loi de la variété par évolution que nous avons rappelée au début : Tout rythme a une chance de durée d autant plus longue^ que sa souplesse lui permet de se prêter plus facilement aux transformations progressives de nos besoins.

Or, à part quelques exceptions presque toutes asiatiques, il se trouve que le vers fondameotal des langues européennes est tantôt de huit,. de dix, de onze ou au maximum de douze syllabes ou de six pieds : tout montre ainsi que le nombre 12 donne non point la moyenne, mais la durée à peu près extrême du mouvement respiratoire. 1. ÈUmenti de psychologie physiologique, Irad., t. II, p. 240.

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