‹ Questions de métrique: Le rythme poétiqueChapitre 11 sur 92 · LÀ RENAISSANCE DE L'ALEXANDRIN · texte numérisé non relu

LÀ RENAISSANCE DE L'ALEXANDRIN

Jusqu'à Ronsard, ralexandrin avait très imparfaitement vécu.

Il n'en avait pas moins plus de quatre siècles d'existence [Voyage de Charlemagne à Jérusalem,, fin du xi" siècle) ; et, sans compter au xii® le succès retentissant du Roman d Alexandre qui lui avait donné son nom, au xiii" siècle et dans la première moitié du xiv*, il avait été en si grande faveur, qu'on avait recomposé en alexandrins un grand nombre de chansons de geste dont la version primitive était en décasyllabes. Mais il ne tarda pas à tomber en désuétude sous l'influence des romans satiriques, des ballades malicieuses ou sentimentales, des mille jeux de rimes et de rythmes qui demandaient des mètres plus légers

et plus prompts. Bientôt, d'un emploi rare et peu recommandé, on Toublia. Il arriva à inspirer une certaine crainte comme encore de nos jours Thendécasyllabe.

Au XVI* siècle, avant Ronsard, le vers de dix syllabes garde sans lutte la faveur des poètes et du public ; le vieux vers héroïque des premières et originales chansons de geste reste victorieux, après six siècles d'un triomphe sans cesse rajeuni. C'est à peine si Marot ose jouer en trois ou quatre épigrammes de l'alexandrin. L'instrument lui semble d'une résonance lente et majestueuse. Du reste, les prosodistes de l'époque, comme Fabri (1521 ), sont avec lui d'accord pour trouver l'alexandrin « une antique manière de rythmer». En 1548, un an ou deux avant la publication du manifeste de la Pléiade, V Illustration de la langue françoise de Du Bellay, Thomas Sibilet dit dans son Art poétique : « Cette espèce ne se peut proprement appliquer qu'à choses fort graves, comme aussi au pois de l'oreille se trouve pesante. » C'étaient en effet « choses fort graves et pesantes » pour les poètes de ce temps qu'un large sentiment de la nature, que des pensées d'amour moins badines, plus passionnées que spirituelles, qu'une idée plus étendue de la vie, qu'une sensibilité plus sérieuse, plus indignée devant des spectacles de misère, et l'alexandrin possédait, pour l'expression de toutes

ces « choses graves » dont allait s'inspirer la Pléiade, une ampleur magnifique qui manquait singulièrement au décasyllabe.

Le décasyllabe était fort piquant de joliesse gauloise, d'alerte raillerie ; il savait trotter menu à travers les petits jeux de l'imagination ; il n'avait pas de coup d'aile et restait impuissant au bas des cimes de la haute poésie. Ce n'était point là de quoi faire un vers héroïque ; s'il le resta de longs siècles, c'est que les esprits d'alors ne demandaient au vers qu'une certaine grâce, et s'accommodaient fort bien d'une célérité toute pédestre.

Toutefois, on trouve dans la manière dont les vieux poètes en usaient le vague besoin d'un mètre moins court, qui fût capable de contenir un plus grand nombre de membres syntaxiques, une plus grande extension de la pensée. Ils allongeaient leur décasyllabe « en liant par le sens son dernier élément rythmique au premier du vers suivant » * ; et

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