‹ Questions de métrique: Le rythme poétiqueChapitre 9 sur 92 · RAISONS ARTISTIQUES PARTICULIÈRES · texte numérisé non relu

RAISONS ARTISTIQUES PARTICULIÈRES

Insuffisance rythmique; — des poèmes à formes variées (les strophes, les mètres, les rimes) ; — des vers libres.

La précédente conclusion ne peut s'admettre que si Ton analyse et réfute plusieurs objections sérieuses. Elle peut être probante pour de longues suites de vers pareils, à rimes plates, mais non : 1° pour des poèmes à formes variées, ayant la liberté de tous vers et de toutes strophes ; 2° pour les vers libres. Il n'est presque point de volumes de poésies qui n'offrent de nombreuses pièces à coupes différentes. Comment cela ne suffit-il pas à sauvegarder l'indépendance rythmique des idées? à renouveler l'intensité de l'impression?

D'abord les combinaisons de vers par groupements appelés strophes ne sont pas très nombreuses : ni par leur longueur, puisque tout groupement, pour être compact, pour former un corps solide, ne peut être composé que d'un nombre de vers restreint; ni par la variété, puisque l'agencement des rimes et des mètres est nécessairement

borné par la longueur de la strophe. Au-delà de douze vers, elle perd toute coordination. Le nombre de douze est même d'un emploi rare, ainsi que ceux qui le précèdent immédiatement. Comme les strophes de deux et trois vers sont aussi d'un usage restreint, vu leur trop dur et rapide martellement, le chiffre des vers composant d'habitude une strophe n'est guère que de quatre, cinq, six, sept et huit. Il est vrai que chacune de ces strophes peut être variée, soit par des changements de rimes, soit surtout par l'alternance des mètres. Mais il se produit alors des effets analogues à ceux qui résultent de la construction des strophes : d'une part (étant données naturellement les habitudes encore florissantes de la vieille et quotidienne versification), toutes les places que peuvent prendre les rimes féminines et masculines ne sont pas également bonnes ; de l'autre, l'alternance des différents mètres ne peut, en général, avoir lieu qu'en proportion de leur longueur. L'alexandrin alterne presque toujours avec l'octosyllabe et l'hexasyllabe, quelquefois avec le décasyllabe, très rarement avec les autres. Le poète ne dispose donc pas de moyens indéfinis ; il est obligé de tourner dans un cercle étroit pour ne point dépasser les limites de son art. S'il arrive parfois que la pensée crée d'elle-même un nouveau rythme strophique, il lui appartient en propre et ne peut que

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difficilement s'adapter à quelque autre pensée.

Ainsi les strophes n^élargissent pas le domaine rythmique du poète au point que l'esprit puisse entièrement renouveler ses impressions. Ce domaine est d'ailleurs encore appauvri par la culture de tous. Quelques-uns parviennent-ils à y découvrir un coin mal connu? à y faire fleurir des formes neuves, à les greffer sur des rameaux dédaignés ? Plus les formes seront originales, plus elles seront d'une difficile culture pour les poètes postérieurs : leur originalité colorant le premier poème d'un éclat dont se revêtiraient tous les autres. '

C'est pourquoi il résulte, de l'obligation de s'en tenir à un petit nombre de strophes, dont les poètes se servent tour à tour, et que l'emploi journalier restreint encore à quatre ou cinq principales, — une uniformité rythmique, sinon égale, du moins semblable à celle de la marche régulière des vers à rimes plates : puisque la mémoire, avec le souvenir des strophes précédemment connues, retrouve une analogie d'impression, et qu'elle est encore plus frappée par la reproduction d'un rythme rare qui a constitué une originalité plus déterminée.

Cela est si vrai que tout grand poète a su faire siennes des strophes qu'on ne peut pas réemployer sans l'imiter. Lorsque Flaubert s'étonne, dans sa préface biographique des vers posthumes de Louis

Boiiilhet, que les critiques aient accusé son ami d'imiter Musset parce qu'il s'était servi dans Melœnis des sixains A'Une bonne fortune et des stances à la Malibran^ il nous semble que Flaubert, ce rythmicien si parfait de la prose, se laisse un peu entraîner par l'enthousiasme de son amitié. Tant qu'une strophe particulière consacrée par un chef-d'œuvre reste vivante dans le souvenir, il est naturel et juste de reprocher comme une imitation ce qui vous donne une si précise sensation d'analogie. On ne peut pas plus reprendre — surtout pour de s poèmes d'une certaine importance, — le sixain de Musset, que le septain des Destinées d'Alfred de Vigny, celuidela VérandahA^ Leconte de Lisle, certaines strophes de Hugo, de Baudelaire, et tant d'autres qui ne pourront guère retrouver une nouvelle vie originale que lorsque l'oubli les aura transformées en curiosités archéologiques.

La conséquence de cette difficulté à créer des strophes n'éveillant rien des impressions anciennes est que les poètes sont forcés de se servir des rythmes les plus usuels, comme par exemple du quatrain, dont l'emploi est prédominant dans presque toutes les œuvres. Ces rythmes ne représentant plus à la mémoire quelque chose de personnel permettent à la pensée de s'emparer mieux des esprits, lui laissent un peu plus de sa natu-

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relie puissance. — Or ce moyen empirique n'est-il pas la meilleure preuve de Tinsuffisance des strophes à assurer l'entier renouveau de l'impression?

Il reste le vers libre. A première vue, le vers libre semble résoudre toutes les difficultés. Ce n'est plus pour le même poème des répétitions de la même forme fixe, ce sont des suites de vers aux (mètres et aux rimes paraissant indéfiniment variés et entrelacés. Le rythme parait suivre la pensée dans toutes ses transformations, et par conséquent se ployer à toutes les souplesses voulues. Il n'atteint pas cependant à l'idéal : en premier lieu, parce qu'il y a dans les changements de mètres prédominance forcée des vers de douze, dix et huit syllabes, et, dans la succession des vers, retour à des distances inégales de différentes strophes, fatalement ramenées par l'alternance qui ne peut que reproduire les quelques combinaisons strophiques^ Ainsi les rappels de rythmes

1. Le quatrain est toujours la strophe qui se retrouve lo plus fréquemment. Beaucoup de fables de La Fontaine ne sont que des succesi^iuns de quatrains. C'est par un quatrain que presque toujours il débute. Ainsi :

Ne forçons point notre talent ; Nous ne ferions rien avec grftce :

ne sont pas assez éloignés les uns des autres pour que la sensation se renouvelle de périodes en périodes. Cependant, comme tout art n'obtient guère d'eflFets absolus, le vers libre est certainement le rythme qui réaliserait le mieux ce que réclame l'indépendance de la pensée, si une raison plus importante encore que les précédentes n'empêchait les poètes de s'en servir dans la plupart des pièces lyriques.

En général, une poésie est le développement

Jamais un lourdaud, quoi qu'il fasse, Ne sauroit passer pour galant.

{L'Ane et le petit Chien.)

Voyez de môrae Le Berger et la Mer^ Le Jardinier et son Seigneur ^ Le Singe et te Dauphin^ Le Geai paré des plumes du Paon, La Grenouille et le Rai, etc. etc.

Voici une utrophe de cinq vers :

Après mille ans et plus de guerre déclarée, Les loups firent la paix avecque les brebis.

C'était apparemment le bien des deux partis : Car, si les loups mangeoient mainte béte égarée, Les bergers de leur peau se faisoient maints habits.

{Les Loups et les Brebis.)

Voici uae strophe de six vers :

Messieurs les courtisans, cessez de vous détruire ; Faites, si vous pouvez, votre cour sans vous nuire : Le mal se rend chez vous au quadruple du bien. Les daubeurs ont leur tour d'une ou d'autre manière :

Vous êtes dans une carrière

Où l'on ne se pardonne rien.

{Le Lion, le Loup et le Renard.)

etc. etc.

Presque tous les modèles de strophes se reDcontrent en des suites de vers libres.

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d'une idée, en dehors de toute manifestation contrariante comme c'a lieu au théâtre par la lutte du dialogue. Dans ce cas, rien ne légitime ces changements de vitesse dans le rythme qui caractérisent les vers libres *. Si La Fontaine les a si constamment employés, c'est que beaucoup de ses fables sont de véritables petites scènes aussi mouvementées que des comédies. Il doit à chaque instant changer d'allure selon le caractère ou la situation de ses personnages. Dans les fables moins nombreuses où il reste plutôt narrateur que metteur en scène, son récit rempli de diversités, de procès, de luttes, doit pour atteindre à la vie recourir aux mêmes procédés. Le vers libre représente admirablement la vie irrégulière et les heurts du dialogue ■'^; mais par là même il ne donnerait dans un poème lyrique aucune impression d'uniié^ et l'unité du rythme ne peut être sacrifiée à la variété; au contraire, ces deux qualités maîtresses de toute œuvre se doivent un mutuel soutien.

1. Becq de Fouqiiières a fort bien démontré qu'il se produisait des accélérations ou des retards plus ou moins considérables selon la place occupée par les différents mètres. ^ Traité général de versifiealion frauçaUe, ck. xvi.

2. Aussi est-il le vers par excellence du théâtre. Jamais le public ne prend un plus vif plaisir qu'à VAmphytriqn de Molière, cette œuvre si vivante et si poétique tout ensemble, dont lu vie et la poésie (chose rare!) ne se détruisent pas l*une par Tautre.

Ihi reste, la valeur de ces raisons contre l'insuffisante variété des combinaisons de rimes, de mètres, de strophes et de vers libres ne serait pas incontestable, que n'en demeurerait pas moins probante une seule cause première. Ces combinaisons, en effet, dépendant de la répétition constante ou périodique des mètres mécaniquement rythmés, comme Talexandrin par exemple, il est clair que la monotonie provient, en dépit de toutes les variations possibles, de cette répétition même aussi réduite soit-elle, — d'une structure trop rudimentaire du vers.

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