‹ Questions de métrique: Le rythme poétiqueChapitre 13 sur 92 · DE RONSARD A RACINE · texte numérisé non relu

DE RONSARD A RACINE

Structures diverses de Talexandrin primitif. — Le vers de Ronsard (n'a rien rythmiquement du vers romantique) ; — de Régnier et de Malherbe (similitude de certaines règles métriques de Malherbe et de Banville) ; — De Boileau. (son influence déprimante) ; — de Racine (achèvement parfait de révolution première).

L'examen de l'alexandrin de Ronsard, s'il est nécessaire à l'étude du vers romantique, l'est moins en réalité que par l'idée qu'on s'en est faite. Il existe encore des poètes « parnassiens » qui se figurent trouver dans cet alexandrin tous les caractères du vers moderne. Certes celui-ci a peu ajouté à la vigoureuse richesse de la langue, au pittoresque naïf et hardi des images, au nombre divers dont s'est nourri son ancêtre ; mais il ne faut pas oublier qu'il s'agit exclusivement du rythme, et sous ce rapport Talexandrin dans Ronsard est loin de la sûreté que certains lui reconnaissent.

Tout d'abord, il importe d'y remarquer la fixa-

tion absolue d'une césure à la sixième syllabe. Le vers est exactement partagé en deux parties égales^ et de cette articulation dépend le jeu principal de tout son mécanisme, de toutes les variations qui jusqu'à nos jours le troubleront en vain.

Par la mise en vigueur de cette loi première, Ronsard obéissait à la plus ancienne tradition. Le dodécasyllabe originel (calqué sur le vers rythmique latin du moyen âge, provenant lui-même de Tasclépiade qui tout au moins était son type correspondant)*, présentait une césure d'autant plus rigoureuse à la même place, que l'arrêt devait y être assez long pour qu'on ne tînt pas compte d'une syllabe muette, ainsi :

L'estore d^Alexandre — vus voel ci commencier :

Néanmoins, sans aller jusqu'à croire (ce qui a été controuvé) à l'existence de vers de douze syl-

1. Voir Léon Gautier, Les Épopéeê françiisett 3 vol., 1862 (chez Palmé) : Laverai Ovation des chansons de geste ; — Gaston Paris, Lettre à M. L. Gautier sur ^i versification latine rythmique ; Étude sur le. rôle de Vaecent latin dans la langue française ; — Max. Kawczinskl. Essai sur l'origine et Phistoire des rythmes (fioniWoiif éd.); — Le vers français de Tobler.

Vuicl par exemple un asclépiade d^Horace :

Mmeenoê^ atavi» édite regibus ;

des dodécasyllabes accentués d*une hymne du moyen âge :

Sit Deo ghria et benedictio^ Johanni pariter^ Petro^ Laurentio.

(Tobler, p. 118.)

labes divisés absolument en deux membres de huit et de quatre syllabes, nous pensons que Ronsard, s'il n'avait pas méprisé, ou plutôt s4l avait connu nos vieux poètes cycliques, et s'il les avait étudiés avec quelque scrupule, aurait pu, en s'appuyant sur des exemples encore assez nombreux, recréer un alexandrin moins primitif, déterminé par des rythmes plus variés. Dans les rythmiques latins, il existait déjà des vers de douze syllabes avec une autre césure qu'après le sixième temps, et divisés en cinq et sept.

O tu qui sercas — armis ista moenia Noli dormire — moneo, sed vigila /... *

Mais on n'a pas à s'occuper d'une coupe latine dont ne se sont pas servis les premiers poètes français ; il était seulement curieux de constater l'existence de cette forme rythmique tant de siècles avant sa réapparition (encore blâmée du reste) parmi les vers contemporains.

En nous tenant aux seules origines françaises, nous allons voir que, contrairement à l'opinion des philologues, il peut exister dans nos chansons de

1. Ci lés par Kawcziaski : « Il est vrai, comme l'a fait remarquer M. Gaston Paris, que dans beaucoup de vers latins du moyeu âge les accents produisent un rythme trochaïque presque régulier, mais dans la plupart des cas la place des accents n'est constante qu*à la césure et à la fin des vers. » — {Ess. sur Corig.et Vhist, des ryth., p. 137).

geste en dodécasyllabes des vers à différentes césures. Génin [Variations du langage français) dit : « Je ne crois pas que dans tout ce que le moyen âge nous a légué de vers (et il y en aurait de quoi contre-balancer tout ce qu'on a fait depuis) on- trouvât un seul exemple du repos de Théraistiche violé. » M. Léon Gautier est du même avis : pour lui, « l'alexandrin n'offre jamais dans nos vieux poèmes que la césure après la sixième syllabe ». Cependant on n'a qu'à en prendre quelquesuns au hasard, et dès les premières pages on s'apercevra que, sous l'influence d'une bonne diction (et M. Léon Gautier pense avec raison que nos gestes en alexandrins étaient plutôt lues que chantées) \ nombre de vers obéissent à des rythmes que ne commande point la césure médiane. Par « influence d'une bonne diction » on entend la prédominance forcée du groupement syntaxique sur le groupement rythmique, quel que soit l'accent qui semble devoir conserver l'intégrité de celui-ci. Il est indubitable en effet que tout mot proclitique ou enclitique (article, pronom, préposition,

1. « L'alexandriD, suivant nous, ne dutgénéralenieni triompher qu*à Tcpoquc où nos poèmes nationaux cessèrent d'ôlre chantés pour être lus. Nous ne prétendons pas que les chansons en vers de douze syllabes n*aient jamais été chantées ; mais elles le furent moins Tréquemment et surtout moins facilement. La mélodie fut impuissante à soulever ce vers. Celte malheureuse complexité de Talexandrin a persisté jus'iu*à nos jours. » — Les Ép. fr , 1. 1. La versification des chansons de geste, p. 313.

etc.) placé à rhémistiche ne se sépare pas du mot suivant ou précédent à moins d'une incidente ; un verbe de son complément, lorsque ce complément ne remplit pas tout le second hémistiche ; un verbe auxiliaire de son participe ; un sujet de son- verbe lorsque celui-ci n'a pas de complément immédiat, etc. etc. : — toutes formes syntaxiques qui ont pour effet de reporter plus loin Taccent de la tonique médiane. Ceci étant admis, on n'hésitera pas à reconnaître comme tout à fait étrangers à la coupe classique les vers qui vont être cités, et qui, pour la plupart, sont pris aux premières laisses des chansons.

Dans la Geste du Roi on lit déjà au vers 250 du Voyage de Charlemagne à Jérusalem :

Li patriar — ches at Carlemai — gne apelet.

Dans Li romans de Berte :

A cel tans — dont vous ai Testoi — re commencié

La duchés — se estoit suer- Bertain ; — quand j'esgardai.

Pour vous — que ne voloi(e) pas trop — assouploiier.

Dans Li roman de Fougues de Candie de la Geste de Guillaume:

. Qui les péchiés — parddne à cil — qui merci crie. Que le po — vre Véu s'arma, — et mil des lor. Que primerains — voudra les François — encontrer. lui s'en vêt — Guillaume et Bernart — li aisnés. Godroès — a choisi nos François — en la plaigne.

Les chansons du Cycle de la Croisade présentent aussi bien des exemples de rythmes divers. Voyez le Chevalier au Cygne^ cette primitive version de Lohengrin et de Parsifal :

Geste canchoi) — ne veut noi— se, ne bruit, ne ience. La da — me a ses enfants portés, — si com devoit. — Que vous Juras — tes si le Pe — re tout poissant C*une fem — me ne puet avoir — c'un seul enfant S'a II hom—mes n*estoit livré — e caroelment. — Justi — ce ne doit on respiler, — taot ne quant.

Voyez Li romans de Bauduin de Sebourc:

Frères fu Bauduin de Biauvais — le poissant. * Le «anc — nostre Siguour trouva, — o le lion. Mais aucune gens — vont à le fois — au sermon Qu'au revenir — n'en scèvent recorder — un non.

Dans les romans d'aventures comme celui à' Alexandre^ le célèbre, on lit aussi:

Ne devra — avari(se) lever — ne essaucier.

Sous le mantiel — le roi met son cief, — por couvrir.

Ensagne moi — la voi(e) tout sens, — sans compagnie.

Dans Li romans de Brun de la Montaigne :

Car pour les da — mes est mainte honneur — essaucie. Par destiné — e qui fusta aus — otroïe.

Lijouveosiaos — ot tout en son cuer, — puis ce di.

Si nous quittons les chansons de geste nousren-

controns des coupes analogues dans les rares alexandrins de Rutebeuf :

Mais si con Dieux — trouva Saint Andren — débonère. En sa venu — e fist de sa char — son serjant.

{Li Diz de la voie de Tunes.)

Li boens Rois — estoit cuens d'Anjou — et de Provence.

{Li Diz de Paille.)

Là déust — estre nii(re) là — où sont li plaié Car par les mi — res sont li navré — apaié.

{l Diz des Cordelière.)

Ne puis — que notre père Adans — manga la pome. Ter — re, comment me pues porter — ne souslenir. Hé, las! — com j'ai été plains — de granl non savoir.

{Le miracle de Théophile.)

Qu'on arrive maintenant à la veille môme de la Pléiade, aux quarantaines devers alexandrins composés par Marot, on y remarque des rythmes comme ceux-ci:

Celles à qui — se font prié — res, nuict et jour

Epigr. XVIII.

La Chapel — le, qui est bastie — et consacrée.

Epiçr. CXV.

comme celui-ci surtout :

Et la \oix — ne dit chose h imai —ne, mais divine.

Epigr. III.

On a voulu dans ces coupes, à propos de vers

modernes construits d'une manière identique, ne voir que des « prolongements de sens » n'ayant aucune influence sur la césure; on peut juger, rien que par ces exemples, que ces prolongements créent de véritables rythmes nouveaux.

D'accord avec la tradition dans la division de l'alexandrin en deux parties égales, Ronsard aurait donc pu cependant s'apercevoir des différentes césures qui, de tout temps et à l'insu des poètes, s'étaient introduites en effaçant la médiane dans la construction du vers ; et puisque son ambition était d'acquérir la richesse harmonique des hexamètres grecs et latins, il aurait pu en outre rechercher si les rythmes qui résultaient de ces césures n'eussent pas mieux rapproché son vers de l'hexamètre que la forme absolue qu'il avait adoptée du passé. L'évolution de l'alexandrin eût alors suivi une tout autre marche ^

1. On objectera que nous établissons ces prémisses sur des atteintes à la rAgle formelle posée dès Torigine de TalexandriL; que nous ne pouvons pas être redevables de rythmes particuliers à des effets produits en dehors de la réalité du rythme, telle que Tavaient voulue les poètes, en somme à deà fiiiblesses de poètes passagèrement impuissants devant la continue rigueur de la discipline rythmique. Nous répondrons que nous nous appayons, d'abord, en principe, sur cet instinct naturel qui pousse tout artiste à défdndre inconsciemment sa personnalité contre le rigorisme trop étroit d*une règle trop arbitraire ; que, cet instinct étant né chez les poètes primitifs avec la règle même de la césure médiane, il eu edt résulté de temps à autre des rythmes

La chose pourtant était impossible à un rénovateur comme Ronsard dont l'éducation rythmique avait été uniformément bercée par la cadence du décasyllabe, et qui avait grand'peine à retrouver dans son pseudo-hexamètre une sensation de rythme précise. Il est vrai qu'on y a découvert une certaine liberté féconde ; mais cette liberté n'est pas dirigée, elle ne met guère en lumière le mot important ; elle n'adoucit nullement la césure (du moins d'une façon suivie et raisonnée) ainsi qu'on le prétend encore. C'est plutôt de l'abandon et comme une course aveugle qui vous porte audelà du but. Ainsi le sens dépasse très souvent le terme d'un vers pour ne s'arrêter qu'à la césure du suivant * ; et cela non par une suite de rejets

plus conformes au mouvemeut naturel du langage : et qu'en dépit de la règle absolue ces rythmes existent bien dans la réalité, puisque tout rythme est dépendant non point de ia syllabe finale d'un mot sise à une place fixe, mais de Tacceutuation déterminée par la force souveraine des groupements syntaxiques.

1. Voir B. de Fouquières, toc. cit., pp. 73 et suivantes. — Voici un passage du Bocage royal, bien curieux à cet égard; et qui présente an même temps un enjambement tel que nous Tentendrions aujourd'hui, mais combien peu significatif dans tout ce désordre!

Mais quaod ua mol aabion par un petit moneeaa Se coaehe entre les deux, | il fléchit U rudesse De la mer, j et Tiovite, ainsi que son hôtesse, A loger en son sein : I alors le flot qui voit Que le bord lui fait place, j en glissant se reçoit Au giron de la terre, | appaise son courage, Et la lichant se joue à Tentour du rirage.

Le Boe. roy. — Patiéçyrique de la Renommée,

Veut-on un autre passage tiré des hymnes?

habiles, maîtrisés et variés, mais par une sorte d'impuissance à contenir des membres de phrases dans les bornes naturelles de l'alexandrin. Ce genre de variété n'a jamais donné la coupe du vers romantique, puisqu'il ne rompt pas les six temps d'un hémistiche ; il ne fait qu'empêcher le vers de posséder une forme fixe, que l'affaiblir en une marche flottante et hasardée. D'ailleurs Ronsard lui-même sentait vaguement que son vers ne rendait pas tout ce qu'il en avait espéré. lien accuse, il est vrai, le rythme même, et dans la préface de IsiFranctade^ « poème héroïque » pour lequel il croit devoir reprendre le décasyllabe héroïque des chansons de geste, il déclare que « les alexandrins sentent trop la prose très facile, sont trop énervés et flasques, si ce n'est pour les traductions, auxquelles, à cause de leur longueur, ils servent de beaucoup pour interpréter le sens de l'auteur ». Il trouve aussi qu'ils ont irop de caquet^ s'ils ne sont bastis de la main d lin bon artisan. Ses alexandrins en effet

Refont mourir Didon par les vers de Virgile, Mourants presques eux-mêmes ; | ou de fredons plus haut De Guine et de Calais retonnent les assauts Victoires de ton frère. | Adonques il n'est âme Qui ne laisse le corps, | et toute ne se pftme . De leur douce chanson. | comme là-haut aux cieux.

Tous les enjambements : Hymne V, Le. Très illustre Prince Charles, Cardinal de Lorraine, cités par Tobler, à part un, ont le môme caractère. — Voir Le Vers fr., p. 29.

avaient « trop de caquet » ; ils étaient encore un peu gauches et dégingandés à la manière des jeunes poulains.

Mais ce n'était pas la faute du rythme, et Malherbe Fallait montrer.

En dépit de l'antipathie qu'inspire son pédantisme, de tant d'absurdes «regrattages de mots »,. où nous n'avons pas à le suivre, même du stérile absolu de sa réglementation rythmique, c'est bien à Malherbe que l'alexandrin doit une existence plus expérimentée, plus nette let sûre de sa route. — A la rigueur, il la doit aussi quelque peu à Régnier qui, bien qu'amidesderniers disciples survivants de la Pléiade, et adversaire virulent de Malherbe, sut fort bien — l'habile ! — user d'un vers qui n'a rien de commun avec celui de Ronsard, et qui emprunte à la réforme ennemie la meilleure de ses règles. La franchise d'allure de son alexandrin est toute nouvelle, sans compter qu'elle s'allie à une langue poétique d'une fantaisie et d'une verdeur autrement intéressantes que le verbe froidement pompeux de son rival. Seulement Régnier ne pouvait avoir aucune influence sur le goût de ses contemporains. Il était trop insoucieux et d'une indépendance qui répugnait trop à toute règle impérativement promulguée. Malherbe n'eût pas

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existé, qu'il n'aurait en aucune manière amendé le « caquet » de ses prédécesseurs. On l'admirait de son temps non comme unmaitre, mais comme un être à part qui formait à lui seul toute sa race. Il était de ces originaux qui semblent désespérer toute imitation, et faire de leur facture un secret qu'ils prennent cependant au bien commun.

Au contraire, par l'application et la conscience de sa volonté, par la chaleur de ses convictions ouvertement et énergiquement déclarées, par l'étroitesse intransigeante même de son esprit, Malherbe commandait un enseignement dont l'autorité tyrannique s'imposait à tous, malgré tous. Il avait au plus haut degré le sentiment de l'ordre, alors que la fécondité déréglée des poètes finissait par produire des œuvres plus relâchées que fortes. Et ce sentiment lui fit créer un vers de solide charpente, où l'idée est bien rythmiquement soutenue par quelques mots serrés dont les accents toniques sont frappés aux meilleures places.

Certes, en se prolongeant, son influence est devenue stérilisante, mais parce qu'on a continué de suivre ses règles à la lettre, qui ne convenaient, et dans une petite mesure, qu'à son époque. Chose curieuse, cependant : si on laisse, bien entendu, de côté l'appauvrissement de la langue, et sa réforme de l'enjambement qui toutefois n'avait jamais été, ainsi que nous l'avons vu plus haut, pratiquî5 par

la Pléiade, comme on l'entend aujourd'hui, c'est entièrement de Mp,lherbe que relève la technique des écoles romantique et parnassienne. Ronsard et ses compagnons n'y sont métriquement pour rien. Nos aînés ont beau admirer en eux leurs seuls ancêtres : ils ont toujours considéré comme de graves fautes d'eurythmie la plupart de leurs libertés naïves, et particulièrement l'emploi, déjà condamné par Malherbe, de ces rejets allant d'un hémistiche à celui du vers suivant. Mais la chose devient plus frappante par la comparaison entre les règles d'art poétique consignées par Racan dans ses Mémoires pour servir à la vie de Malherbe^ et les essentielles qu'a consacrées Théodore de Ranville dans son Petit traité de poésie française. Les deux poètes ont presque la même façon d'être « dans le vers » arrangeurs de syllabes, de comprendre la menuiserie de leur métier; et par certains côtés Malherbe semble avoir prévu la fameuse et déjà caduque théorie de la rime riche ^

1. Comparez ce que dit M. de Banville au chapitre iv de son livre avec les conseils que donne Malherbe à un jeune disciple : « Il ne vouloit pas que le poète rimât les mots qui avaient quelques convenances comme montagne et campagnCf défense et offense j père et mère, loi et moi.,. Il ne vouloit pas que le poète rimât les noms propres les uns contre les autres, comme Thessalie et Italie^ CaslUle et Bastille y Alexandre et Lysandre, et sur la un il était devenu si rigide en ses rimes, qu'il avoit même peine à souffrir que Ton rimât les verbes de la terminaison en er qui avoient tant soit peu de convenance... La raison quMi disoit pourquoi il falloit plutôt rimer des

Il n'existe donc point entre la versification ou plutôt la rythmopée du xvi" siècle et celle de Victor Hugo, par exemple, Tétroite relation qu'on a si souvent établie. Ronsard a déterré et dégrossi les formes rouillées de Talexandrin, mais c'est Malherbe qui en a tiré le moule exact d'où sont sorties les ultérieures formes perfectionnées.

Ce moule primitif n'aurait peut-être pu, en effet, convenir longtemps aux générations suivantes, si les génies de Racine et de La Fontaine n'avaient tardé à se produire dans toute leur force près de quar rante ans après la mort du réformateur, et si surtout Boileau ne s'était mis alors à légiférer sur les lois du vers au lieu de se contenter, comme il le faisait avec tant de raison devant les d'Urfé et les Scudéry, de combattre pour la grandeur de la vérité..

Quelques-uns ont trouvé d'une injustice excessive ra<îhamement contre Boileau de la plupart des poètes de ce siècle. Ils l'ont mis sur le compte d'une fantaisie déraisonnable, se révoltant contre

mots éloignés que ceux qui avoieut de la conveuance est que Von trouvoienl des plus beaitx vers en les rapprochant qu'en rimanl ceux qui avoienl presque une même significalion ; el s^étudioit fort à chercher des rimes rares el stériles sur la créance qu'il avoit qu'^elles lui faisoienl produire quelque nouvelle pensée^ outre qu'il disoit que cela »entoU son grand poète de tenter les rimes difficiles qui n'avoieal point encore été rimées. •» — Mémoires pour servir à la vie de Malherbe.

un joug alors nécessaire et toujours sensé, au profit d'une licence de mauvais aloi, attentatoire aux saines règles de l'art. Mais cette antipathie acrimonieuse est bien légitimée par le grave tort dont Boileau s'est rendu coupable envers la forme poétique. S'il n'eût pas existé, ce sont les œuvres de La Fontaine et de Racine qui auraient servi de modèles métriques, tandis qu'on ne les a étudiées pendant plus d'un siècle que d'après les arrêts du législateur, et non d'après les lois larges qui y étaient réellement observées. Ces œuvres n'ont donc pu conquérir toute l'influence rythmique qu'elles auraient eue, sans l'inopportune versification de Boileau dont l'autorité grondeuse inquiétait et malmenait le génie même.

Loin d'adoucir (ainsi qu'il était utile et que Ta montré principalement La Fontaine) la législation de Malherbe, il en a au contraire renforcé l'esprit étroit, consacré, pour tous les âges futurs, des règles justifiées seulement par une époque, et qui ne pouvaient vivre sans se transformer ou tout au moins s'assouplir. Ce qui le prouve est qu'en somme, au point de vue spécial de la métrique, il est seul, de son temps ^ à obéira ses propres arrêts, si ce n'est peut-être le pauvre Chapelain qu'il avait si cruellement exécuté*. Le malheur, qui

i. Il ne cède que très rarement au mouvement naturel qui a porté.

ne saurait trop nous arrêter, est, comme il vient d'être dit, que les poètes de la fin du xvii* siècle et ceux du xviii* considérèrent que Boileau avait eu le dernier mot sur la théorie de toute la versification française, et que les Molière, les La Fontaine, les Racine n'avaient atteint la perfection qu'en pratiquant les mêmes observances.

En considérant seulement les deux de ces trois poètes plus exclusivement savants et raffinés. Racine et La Fontaine *, il est certain qu'ils portèrent la science du vers classique à un point dont Boileau n'eut jamais idée, qu'ils l'édifièrent splendidement sur les matériaux de Malherbe propres aux seules

tôuB les poètes au-delà de l'hémistiche : encore s'en excuse-t-il i

Sais-tu pourquoi mes vers sont lus dans les provinces ?

Ce n*est pas.

Qu'en plus d'un lieu le sens n'y gêne la mesure, Et qu'un mot quelquefois n'y brave la césure.

1. Nous passons sur Corneille, parce que, bien qu'on entende quelquefois par vers cornélien une sorte de vers d*un relief tout particulier, il n'a rien ajouté au rythme rude de Malherbe; qu'il doit son ▼ers à la seule originalité vigoureuse de son style. Par exemple, de qui sont ces vers? de Malherbe ou de Corneille?

Quand un roi fainéant, la vergogne des princes, Laissant à ses flatteurs le soin de ses provinces, Entre les voluptés indignement s'endort, Quoique l'on dissimule, on en fait peu d'estime ; Et si la vérité se peut dire sans crime, C'est avecque plaisir qu'on survit à sa mort.

fondations : ils eussent ainsi mérité un entretien plus éclairé de leur monument.

Pour Racine, on sait par les Plaideurs comment il aurait pu manier un alexandrin rapide, mouvementé, plein de force comique et d'audace pittores(}Ue, où le rythme hardi fait vivement saillir la pensée. Si donc il se sert comme poète tragique d'un vers non point uniforme (du moment qu'il n'est pas tenu compte de la monotonie primordiale^ telle qu'elle a été entendue dans la première partie)^ mais seulement uni, fin et lisse, pour ainsi dire, c'est qu'il convenait merveilleusement à la noblesse^ à la politesse de ses héros. Il semble d'apparence et dans sa marche générale un rythme de cour, un rythme un peu froid et d'une réserve trop tranquille ; ce n'est tout au plus qu'un certain air de dignité, n'ayant rien de la roideur à la Malherbe,, et cachant une vie intense, tout en nuances infinies. B. de Fouquières a fort bien démontré que le vers tragique de Racine .>est susceptible d'autres coupes que de la clg^ique ; cependant elles sont rares et nullement comparables, pour la franchise, la variété et le nombre, à toutes celles que la Fontaine a employées couramment. L'allure vivante et particulière de son vers est due surtout aux combinaisons phoniques des syllabes, qui introduisent dans chacun des hémistiches pris séparément et unis pour ainsi dire que par la

correspondance des effets^ le timbre juste et coloré convenant seul à chacune des idées exprimées ou des passions. Car nul mieux que Racine n'a su allier le caractère des syllabes, ou plutôt des sons qu'elles représentent à la nature des sentiments. La musique de son alexandrin est par elle seule une expression. Racine n'exprime pas, ne fait, pas chanter seulement la pensée : il l'har-r monise. On nous dira que les poètes l'ont toujours fait, que c'est le but du vers de renforcer la pensée poétique d'un sens musical qui lui soit parfaitement adapté. Mais jusqu'à Racine aucun ne connaissait véritablement V harmonie ; et il est le premier qui ait su faire de l'alexandrin, malgré l'initiale défectuosité rythmique de son mécanisme, une exacte modulation, légère et fluide.

Racine, en somme, acheva et conduisit à sa perfection ce qu'on peut appeler l'évolution officielle de l'alexandrin. Le sourd travail d'évolution seconde qui, depuis les origines, fermentait en toutes les œuvres, n'a affleuré vraiment au jour que chez La Fontaine. C'est en La Fontaine qu'est l'aube toute crépusculaire encore d'un lumineux épanouissement nouveau.

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