Le Figaro^ feplembre
veau rythmique, il en référait simplement le lecteur à ce passage du Traité de Théodore de Banville que nous avons cité lors de notre analyse des rythmes ternaires : « En réalité, la césure peut être placée après n'importe quelle syllabe... etc., » restreignant le rôle de Verlaine en cette phrase : « M. Paul Verlaine brisa en l'honneur du mouvement actuel les cruelles entraves du vers que les doigts prestigieux de M. Théodore de Banville avait assoupli auparavant. » — Ce fut pourtant bien à Verlaine que M. Jean Moréas fut redevable des quelques beautés rythmiques dont se parèrent les Cantilè?2es, les chants qui appuyèrent son manifeste, — à Verlaine seul dont il sut si mal percevoir les découvertes, qu'il honora d une si étrange injustice.
De 1886 à 1889 se signalèrent Les Gammes de M. Stuart Merrill, Les Paradis de M. Georges Vanor, surtout Les Cygiies de M. Francis Viélé-Griffin et Episodes de M. Henri de Régnier. Mais, rythmiquement, ces poèmes n'ajoutèrent rien à la vie traditionnelle des poèmes antérieurs. C'étaient toujours les mêmes dédicaces aux inspirateurs premiers d'une franche rénovation, aux Paul Verlaine toujours, aux Stéphane Mallarmé ; — c'étaient les mêmes Pour le lecteur^ dans cet esprit-ci :
« Une chose apparaît intéressante et, peu s'en faut, gêné-
raie quand on considère le mouvement poétique actuel ; c'est ce que certains ont appelé « Textériorité » du vers ;
C'est le vers libéré des césures pédantes et inutiles ; c'est le triomphe du rythme; la variété infinie rendue au vieil alexandrin^ encore monotone chez les roman^ tiques ; \dL rime libre enfin du joug parnassien, désormais sans raison d'ôtre, redevenue simple, rare, naïve, éblouissante d'éclat au seul gré du tact poétique de celui qui la manie ; c'est la réalisation du souhait de Théodore de Banville : « Victor Hugo pouvait, lui, de sa puissante main, briser tous les liens dans lesquels le vers est enfermé, et nous le rendre absolument libre, mâchant seulement dans sa bouche écumante le frein d'or de la rime... »
Puis, comme exemples de « libérations de césures pédantes et inutiles », on trouvait en tournant la page des suites de vers parfaitement monocordes, qu'éclaircissaient à peine çà et là, comme jadis, quelques ternaires ou quelques enjambements.
Ce n'est pas sans doute que des pages ne puissent point parfois témoigner d'une franchise de ces ternaires plus absolue que chez les romantiques, — et acquise déjà par Verlaine ; mais elle ne rompait toujours pas assez souvent la monotonie primitive, l'uniformité prédominante du rythme binaire. Et aussi, quand une variété rythmique la rompait, c'était quelquefois par des moyens malheureux, telle que par cette forme fréquente (dont un grand tact a préservé Verlaine) qui consiste, après avoir gardé Tintégrité du premier hémistiche, à faire
d'une finale muette la première syllabe du second, ainsi :
L'arbre de la scien — ce du bien el do mal.
L'aurore malveîllaa — le du mauvais délice.
sans que la voix puisse retrouver avant la fin du vers une tonique où s'appuyer pour quelque concordance. — Des fois, cette forme est rarement possible avec un relief tout particulier de la sixième syllabe dont Téclat ou le prolongement fait croire à Texistence d'une syllabe suivante non muette, comme :
Vers la FonM né/as — te vibre un cri de mort.
L'arythmie cependant est certaine et d'autant plus forte, lorsque ces sortes de vers sont encadrées, ainsi qu'il arrive à l'ordinaire, de purs alexandrins classiques.
A cette époque, les novateurs employaient bien aussi à l'imitation de Verlaine les mètres impairs ; mais ils les laissèrent honteusement boiter sans ravir au précurseur ces secrets de légèreté ondoyante dont il sut souvent les animer.
Ces constatations n'incriminent en rien la valeur poétique des œuvres ; ngus les tenons au contraire, les Cygnes et Episodes surtout, en la plus haute
estime. Nous aimerions pouvoir en louer tout au long la sève vivace et fraîche, la jeune force de vie ; en détailler les pensées, leurs splendeurs et leurs délicatesses harmoniques ; mais l'oubli ne doit pas venir de Tunique objet de cette étude : du rythme seul, — la plus importante base de Part métrique, que dans leur reconstruction incertaine les réformateurs laissaient encore chancelante.
Pour plus de preuves on n'a qu'à lire la plupart des citations données par M. Charles Morice dans I ] les Formules nouvelles de sa Litleralure de tout à l'heure^: ne sont-elles pas toujours en leur plus grande partie tributaires de la rythmique racinienne?