Voir ses Probl. de l Esth, conl.j loc. cit. il
les impuissances de Técole romantique, de vouloir que Talexandrin classique suffise à l'avenir entier de Fart.
La connaissance s'est bien nettement précisée chez les nouveaux poètes de cette imperfection, de cet organisme trop rudimentaire du vieil alexandrin pour la vitalité puissante que le vers doit oppo^ ser à Tenvahissement de la prose. Comment donc n'ont-ils pas compris qu'en rejetant pour le courant
ide la pen^sé^a informe /Σ£^», c'est-à-dire le nombre délimité du vers officiel, qu'en ne le gardant que pour(( le couronnement du poème ou de la période»^ qu'en se préoccupant ainsi du rythme en dehors d'un L », nombre principal fixe, ils^siéffi^tatieni. d'uçLe d^ lois fondamentales de tous les arts?
' ' En efPet, une grande part de la jouissance que nous offre la communication d'une œuvre d'art, ' qu'elle soit musicale, picturale même, ou autre, provient A''une unité de nombre^ fournie par des rappels {jadis symétriques et rapprochés^ aujourd'hui parfois simplement analogiques- et plus éloi- ' £inés) de certains mouvements ou de certains sons, de formes ou de couleurs particulières. Autrement dit, il y a toujours une dominante^ont tous les arts visuels participent et à laquelle contribuent toutes les parties du tableau, de la statue ou du monument, et que pour les arts auditifs (dans toute ou^ ; une .partie de l'œuvre) composent des perceptions
fréquemment ramenées d'idées, d'harmonies, — et de nombres restreints figurant des rythmes^ suivis ou enchevêtrés^ à des distances plus ou moins irrégulières. En somme, c'est par une suite de répétitions perceptibles, mais non nécessairement symétriques, que l'unité de nombre s'acquiert.
Or les novateurs actuels, en dédaignant le nombre du vers, arrivent à ne pas s'inquiéter des conditions de la perceptibilité, à ne pas acquérir même l'incertaine unité de nombre de la prose. Ils arrivent ainsi à perdre de vue un des points essentiels d'une œuvre d'art, à déformer leur instrument de rythme au point qu'il serait aux prosateurs mêmes du plus nuisible usage, caria complète liberté rythmique de la prose — le principe que tout nombre peut constituer un rythme, revendiqué à juste titre pour les vers — n'implique nullement (comme dans leurmise en œuvre les nouveaux poètes sembleraient le faire croire) d es successions d e nombres quelconques, '
Tout au contraire, remarquons, — ce qui donne une singulière force aux raisons d'être d'une: métrique, — que si toute bonne prose peut se résoudre en des périodes rythmiques, le nombre dont se compose chacune de ses périodes n'excède guère en général celui de l'alexandrin ^ ; et il ne se porte
1. Ce qui prouve qu^uue perceplion facile est aussi nécessaire en prose qu'en poésie, puisqu'on sait qu'une série de douze unités forme • M^t^^^jT^ÛS
en quelques occasions rares qu'à quinze ou seize syllabes au plus ^ Cela en dehors du parallélisme des versets bibliques, des pensées, des maximes, de tout ce qui resserre la prose en un raccourci symétrique, en une sorte de strophe carrée. De plus, c'est Taccent naturel, le développement logique du sens qui, en prose, crée le rythme. En poésie, de par l'obligation de rompre la monotonie d'une symétrie prolongée, Taccent naturel brise le dessin rythmique (car on a cru à tort que le génie de la langue française permettait au sens et au rythme de se retrouver en deux chemins différents). Les novateurs devaient donc au moins, en s'essayant à la liberté complète, laisser à Taccent naturel son rôle logiqiie, ne pas vouloir qu'un nombre indéfini de syllabes ait une valeur rythmique sans un repos du sens coïncidant avec la fin de toutes les lignes / ' inégales. Mais, loin de cette compréhension, ils ne se soucièrent en rien des lois secrètes auxquelles obéissent les rythmes proses.
le dernier nombre aisément perceptible en son entier et le plus diversement perceptible par des groupes d'unités.
/ 1. Il serait peut-être possible de montrer ainsi que toutes les com- / binaisons rythmiques de la prose sont loin d'être infinies; qu'elles I présentent, comme la métrique, des retours constants des mêmes 1 formules, avec cet énorme désavantage, au point de vue esthétique Y sur la métrique, qu'elle ne force point la pensée à faire un choix et \ à rendre ce choix sensible. Tout art n'est-il pas fondé sur un choix plus ou moins raffiné des multiples effets répétés de la nature?
Aussi va-t-on se rendre compte, en comparant des périodes rythmiques de prose avec des suites de vers libres (ainsi qu'ils dénomment leurs formes, selon une extension fausse de cette appellation), dans quel suprême état d'infériorité ils mettent la métrique, non plus par rapport aux concordances primitives du vieil alexandrin, mais en face même de ce que peut présenter encore d'imparfaitement, de grassement rythmique la prose.
Voici * un passage de Bossuet tiré de cette magnificence : le Sermon sur la Passion:
A la vue d'un lel excès de miséricorde
Y aura-l-il quelque âme assez dure
Pour ne vouloir pas excuser Tout ce qu'on nous a fait souffrir par faiblesse,
Pour ne vouloir pas pardonner Tout ce qu'on nous a fait souffrir par malice?
Ah ! pardon, mes Frères, pardon, Grâce, miséricorde, indulgence
En ce jour de rémission ; Et que personne ne laisse passer ce jour Sans avoir donné à Jésus
Quelque injure insigne, Et pardonné pour l'amour de lui
Quelque offense capitale.
1. Dans son ouvrage posthume, LArl au point de vue sociologique , Guyau a donné d*assez nombreux exemples de proses rythmiques, depuis la Bible jusqu'à Zola. Si nous n'en extrayons pas nos citations, c^est quMl n'a p|is fait très exactement sentir tous les rythmes dans leurs éléments sensibles.
Du Sermon sur la nécessité des souffrances :
Allez donc, homme de douleurs, Et qui êtes venu apprendre nos iofirmîtos
11 n'y a plus de souffrances Dont vous ayez désormais à faire Tépreuve ;
Votre science est consommée.
Vous avez rempli jusqu'au comble
Toute la mesure des peines; Mourez maintenant quand il vous plaira:
Il est temps de terminer votre vie.
Après Bossuet tirer des exemples de J.-J. Rousseau, de Chateaubriand serait encore nous arrêter à des styles oratoires qui se meuvent en des balancements rythmiques accentués. — Contentonsnous des prosateurs contemporains et de ceux justement qui ont fui l'éloquence.
Voici du Flaubert, non du poète de Salammbô et surtout de la Tentation de saint Antoine où la concordance des rythmes est cherchée, mais du transcripteur de la vérité quotidienne dans J!/arfa;w^ Bovary :
Ils s'en revinrent à Yonville En suivant le bord de l'eau.
Dans la saison chaude, La berge plus élargie Découvrait jusqu'à leur base
Les murs des jardins, Qui avaient un escalier de quelques marches Descendant à la rivière.
Elle coulait sans bruit, Rapide et froide à l'œil ; De grandes herbes minces s'y courbaient ensemble
Selon le courant qui les poussait, Et comme des chevelures vertes abandonnées S'étalaient dans sa limpidité.
Quelquefois, A la pointe des joncs, Ou sur la feuille des nénufars, Un insecte à pattes fines marchait qu se posait. Le soleil traversait d'un rayon Les petits globules bleus des ondes Qui se succédaient en se crevant;
Les vieux saules ébranchés Miraient dans l'eau leur écorce grise; Au delà, tout alentour, La prairie semblait vide.
C'était l'heure du dîner dans les fermes, Et la jeune femme et son compagnon N'entendaient en marchant Que la cadence de leurs pas sur la terre du sentier. Les paroles qu'ils se disaient, Et le frôlement de la robe d'Emma Qui bruissail tout autour d'elle ^
Mais Flaubert avec son particulier amour de la phrase arrondit peut-être encore trop ses rythmes. Prenons des analystes purs, des abstracteurs qui courent au plus prompt, sans autre souci que celui de la notion, courte et vive, — les plus éloignés par conséquent de Testhétique de la poésie.
Et dans Benjamin Constant nous lisons:
â02 LE RYTHME POETIQUE
L'amour supplée aux longs souvenirs, Par une sorte de magie.
Toutes les autres affections ont besoin dupasse; L'amour crée comme par enciianlement, Un passé dont il nous entoure.
Il nous donne, pour ainsi dire, La conscience d'avoir vécu,
Durant des années, Avec un être qui naguère Nous était presque étranger.
L'amour n'est qu'un point lumineux.
Et néanmoins il semble s'emparer du temps.
Il y a peu de jours qu'il n'existait pas.
Bientôt il n'existera plus; Mais, tant qu'il existe.
Il répand sa clarté Sur l'époque qui l'a précédé.
Gomme sur celle qui doit le suivre'.
Dans Stendhal:
Le timide tempérament mélancolique Parvient quelquefois à se rapprocher du sanguin,
Comme dit Montaigne, Par rivresse du vin de Champagne,
Pourvu toutefois Qu'il ne se la donne pas exprès.
Sa consolation doit être Que ces gens si brillants qu'il envio, Et dont jamais il ne saurait approcher, N'ont jamais ces plaisirs divins, Ni ces accidents,