RAISONS ARTISTIQUES GÉNÉRALES
Les arts et la poésie le plus complet des arts. — Pourquoi la poésie cependant reste inférieure à chacun des autres arts dans l'intensité de l'impression totale que laisse la communication d'œuvres successives. — Imperfection du rythme.
En quoi la poésie française n'a-t-elle pas obéi à ces lois de renouvellement, elle, qui depuis ses vieilles origines semble avoir déjà subi tant de réformes ? Quelles sont les raisons artistiques générales qui peuvent nécessiter une transformation de son rythme?
Il est reconnu que la poésie est de tous les arts — chaque art pris individuellement — celui qui peut renfermer le plus de suggestions de divers ordres. En effet, par ses rythmes et les sonorités combinées des syllabes, elle évoque en premier lieu la musique ; par la couleur des mots (conventionnelle en partie, mais devenue quelquefois exacte à cause des mêmes rapports constants établis entre les objets et leur représentation verbale), par le dessin arrêté des détails.
NECESSITE d'un RENOUVELLEMENT 21
elle évoque la peinture ; elle peut évoquer même la statuaire, par des vers froids et pleins, par des strophes pétrifiées dans un moule toujours également dur; il n'est point d'art qu'elle ne puisse à certains moments traduire, et elle ajoute seule à sa puissance le pouvoir d'exprimer directement la pensée. Cette suprématie qui lui donne tant de multiples moyens d'expression a bien été reconnue de tout temps, en particulier par Hegel, et jusque par les moins idéalistes de nos derniers esthéticiens*.
Cependant, comment se fait-il que la poésie est de tous les arts le plus semblable à lui-même? que de tous les arts c'est celui qui, dans l'examen d' œuvres successives^ laisse le plus l'esprit, en dépit de toute différenciation de pensée et d'expression^ sous l'influence d'un plus grand nombre d'impressions semblables?
Il suffit pour se le prouver, après avoir vu plusieurs tableaux, écouté diverses œuvres musicales, lu différents poèmes, de comparer Vinten--
t. € La poésie esl bien le plus complet des arls. Inférieure à chacun d*euz pour le mode spécial d'expression qui leur est propre, elle leur est supérieure à tous par cela môme qu'elle peut les suppléer tous dans une certaine mesure en ajoutant à ses ressources particulières une partie de celles que possèdent non seulement les autres arts, mais mômè la prose. > — Eug. Véron, LEsthétique^ p. 448
site totale des émotions ressenties à chaque épreuve, — en ne s'attachant qu'à de merveilleuses œuvres, bien entendu, et en ne les étudiant qu'avec la disposition d'esprit la plus propre à vous rendre toutes leurs beautés sensibles.
Qu'on entre au salon carré du Louvre, et pour que le plaisir esthétique soit en entier renouvelé, il n'est besoin de contempler, avec une idée de comparaison puérile, \e Mariage mystique de sainte Catherine^ du Correggio^ après le petit tableau de Hans Mœmling sur le même sujet; ni d'examiner alternativement le sainte Anne, la Vierge et C Enfant Jésus de Lionardo da Vinci et VAdch ration des Mages de Rubens. Il est clair que chacune de ces toiles s'ouvre sur un monde nouveau^ fait vivre tour à tour dans des atmosphères si dissemblables qu'on ne peut les associer par le plus léger rapport. Mais de V Adoration des Mages à la Mise au tombeau du Titien^ œuvres cependant de deux maîtres coloristes, résultats d'une assimilable préoccupation visuelle, combien totalement différentes sont les impressions que chacun suggère! D'un tableau à l'autre, le dernier éveille-t-il un souvenir quelconque du précédent? Et il va de soi qu'il n'est tenu compte ni de la composition, ni des tonalités particulières qui forcément n'offrent aucun rapprochement; seule est en cause cette impression d'ensemble que peuvent
NÉCESSITÉ d'un RENOUVELLEMENT 23
donner deux œuvres faites avec les mômes matières et sous l'influence d'une conception analogue de facture. Or, si Le Titien pénètre, pour ainsi dire, de la chaleur de la lumière, de ses jeux somptueux dans une harmonie à la fois riche et grave, Rubens éblouit de sa splendeur, de ses luisantes clartés, de sa vie brillante et magnifique. L'œil fait de l'un à l'autre une conquête inattendue ; il entre par chacun d'eux en possession d'un domaine jusqu'alors ignoré de son expérience, et chaque sensation est neuve, parfaitement dégagée de toute autre, complète. Et ce qui est vrai pour le Titien et Rubens, l'est pour tous les coloristes, pour Véronèze, Vélasquez, Rembrandt, etc. Sans ce renouvellement total qu'ils apportent au plaisir esthétique, ils ne seraient point des maîtres.
Entendez maintenant du Mozart, du Reethoven, du Wagner, il est certain que ce renouvellement sera aussi complet après chacune des auditions qu'après vos contemplations picturales. Point même ne sera besoin de subir l'influence successive de génies aussi divers. Reethoven à lui seul, en transportant dans toutes les sphères du sentiment et de la pensée, éveille chaque fois en vous comme une nouvelle sorte d'âme formée d'émotions non encore ressenties. Voici la Symphonie Pastorale après la Symphonie en La : la profonde diversité
d'inspiration qui commande aux deux œuvres, a créé pour chacune des expressions musicales aussi différentes que les pensées mômes, et ne se devant rien (du moins en leur enchaînement) les unes aux autres. Un auditeur très accoutumé h Beethoven finira sans doute par découvrir dans son style des formules plus habituelles; et ces reconnaissances réitérées affaibliront l'intensité de ses sensations premières. Mais qu'alors il délaisse un peu le vieux maître pour un génie aussi puissamment symphonique, pour Wagner, qui, malgré son originalité, procède directement de Beethoven, et il se sentira saisi par la force et la caresse d'un flot inattendu, il lui semblera être baigné par de nouvelles ondes sonores.
Selon nous, il n'en est pas de même avec la poésie, qui, tout en disposant, comme on l'a vu, des moyens les plus variés, ne garde pas dans ses manifestations successives une force émotionnelle égale à celle de la musique et de la peinture.
Lorsqu'on ne lit qu'un poème, l'esprit assez profondément captivé pour que tout souvenir de poèmes antérieurs s'efface, et, si l'on reste sous l'unique impression de cette lecture, l'intensité de l'émotion peut être certes aussi grande qu'après une audition musicale ou la contemplation d'un
NÉCESSITÉ d'un RENOUVELLEMENÎ 25
tableau. Mais, en lisant à la suite — ainsi que cela se présente d'ordinaire — plusieurs poèmes d'un même auteur ou d'auteurs différents, l'intensité de l'émotion, au lieu de se renouveler, s'affaiblit, au point qu'on ne retrouve pas la jouissance première, si l'on n'a pas fermé le livre quelques heures, et attendu, avant de le reprendre, que le souvenir se soit un peu atténué des précédentes lectures. D'aucuns répondront que tout art ne peut s'imposer longtemps sans fatigue : et cette impression résulterait d'une simple fatigue d'esprit, — rendue plus prompte avec la poésie par l'effort supplémentaire que demande la compréhension de la pensée directement exprimée. Cette objection explique en effet pourquoi la poésie lasse plus vite l'attention que les autres arts, mais nullement pourquoi, avec deux lectur^es successives, la seconde suffit à diminuer l'intensité esthétique des deux, alors qu'aucune fatigue intellectuelle normale n'a pu se présenter.
Il est déjà un fait assez généralement prouvé : pour tout assidu lecteur de vers, il n'existe guère de poèmes nouveaux capables de produire une nouvelle impression totale. Ne vous est-il jamais arrivé, en lisant vos poésies les plus chères, celles qui répondent sûrement en vous à tout un monde indéfini, d'éprouver avec agacement, avec désolation même, et malgré les plus originales sugges-
tions de la langue et de la pensée, comme une impression certaine de déjà vu? Dans les autres arts, ce sont des œuvres de troisième ordre qui donnent une impression de ce genre; en poésie vous la ressentez avec les génies les plus dissemblables. Parcourez-vous des anthologies, où les œuvres par leurs continuels contrastes devraient renouveler violemment votre jouissance, vous êtes au contraire envahi par une telle sensation d'uniformité que toutes les pensées semblent pareillement vêtues ^
Pour bien démontrer ces sensations à ceux qui ne les auraient pas encore éprouvées, il faudrait des preuves expérimentales que la déclamation seule pourrait fournir. Nous allons essayer pourtant d'y arriver par la lecture de trois extraits d'œuvres poétiques très différentes. Laissant pour le moment de côté les poètes de « tout à Theure », comme s'ils avaient dépassé le but atteint par leurs devanciers, on n'empruntera point non plus ces extraits aux poètes contemporains de ces
1. Quoi qu'on dise de l'anthologie, si elle ne permet point de juger de toute une œuvre et par conséquent d^un auteur, n*est-elle pas après tout le musée des poètes? Ses choix même partiaux ne sont-ils
,pas analogues au programme d'un concert? Cependant il est pratiquement difficile de récuser ces deux derniers modes de production
artistique.
NECESSITE d'un RENOUVELLEMENT 27
trente dernières années. En dépit de toute leur invention, ceux-ci n'ont pas tout à fait délivré leur verbe de la tyrannie hugotique, et Ton trouverait sans doute entre eux des rapports trop faciles. On s'en tiendra aux œuvres de ceux qui, nés avec le siècle, sont déjà pour nous des aïeux, des trois grands poètes qui, premiers novateurs, n'ayant l'un avec l'autre aucune parenté, planent encore, — qui sont des types^ dont les générations postérieures sont demeurées tributaires de principaux traits distinctifs, à Hugo lui-même, à Lamartine, à Musset.
Voici la Seconde Légende des siècles^ les Non-telles Méditations^ le livre des Nuits. Les meilleures parts de ces œuvres peuvent, nourrir de la forme la plus achevée qu'ait réalisée l'idéal de chacun de ces poètes. Mais, admettant que la nourriture vous en ait été quotidienne, on suppose que vous vous en ravivez seulement le goût, que vous concentrez toute la puissance d'un poème, dont la fiction vous est entièrement connue, dans la lecture d'une des plus magnifiques pages.
Ainsi cette vingtaine de vers de Hugo sur les Jardins de Babylone :
La lumière se fil spectre dans rOrient,
Et fut Sémiramis. Et nous, les arbres sombres
Qui taudis que les toits s'écroulent en décombres,
Grandissons, rajeunis sans cesse et reverdis, Nous que sa main posa sur ce sommet jadis, Nous saluons au fond des nuits cette géante.
Notre verdure semble une ruche béante Où viennent s'engouiïrerles mille oiseaux du ciel ; Nos bleus lotus penchés sont des urnes de miel ; Nos halliers tout chargés de fleurs rouges et blanches Composent, en mêlant confusément leurs branches, En inondant de gomme et d'ambre leurs sarments. Tant d'embûches, d'appeaux et de pièges charmants, Et de Glets tressés avec les rameaux frêles.
Que le printemps s'est pris dans celte glu les ailes, Et rit dans notre cage et ne peut plus partir. Nos rosiers ont Tair peints de la pourpre de Tyr ; Nos murs prodigieux ont cent portes de cuivre. Avril s'est fait Titan pour nous, et nous enivre D'acres parfums qui font végéter le caillou, Vivre T herbe, et qui font penser l'animal fou. Et qui, quand l'homme vient errer sous nos pilastres. Font soudain flamboyer ses yeux comme des astres \
Qu'après cette magnificence on veuille se reposer dans la largeur plus simple de Lamartine, et qu'on lise :
llalie ! Italie ! adieu, bords que j'aimais !
Mes yeux désenchantés te perdent pour jamais!
terre du passé, que faire en tes collines?
Quand on a mesuré tes arcs et tes ruines,
Et fouillé quelques noms dans l'urne de la mort,
On se retourne en vain vers les vivants; tout dort,
Tout, jusqu'aux souvenirs de ton antique histoire.
Qui du moins te feraient rougir devant ta gloire !