VArt et Science de Rhétorique {A » VérarJ
ACHÈVEMENT DE l'ÉVOLUTION 233
des difficultés et une harmonie, sans rien amender du rythme même. La Renaissance avait dévoilé la vie multiple des mètres anciens, et devant leurs beautés, les poètes de la Pléiade furent honteux de l'indigence de nos vers. De cet amourpropre naquit le vers baïfin. On sait que Jean- Antoine de Baïf crut qu'il suffisait d'appliquer à notre langue l'accentuation quantitative des Grecs pour retrouver la riche cadence de leur mouvement rythmique* Il fut difficilement approuvé de ses amis mêmes qui n'arrivaient pas à goûter dans son hexamètre une harmonie que lui refusait le caractère instable des syllabes. S'ils le suivirent parfois dans quelques imitations de mètres plus courts, c'est que ces mètres correspondaient à des vers syllabiques, et les pieds à de& césures naturelles. Nicolas Rapin tâcha en vain de concilier les choses en renforçant les mètres de la rime. Toute cette pédantesque tentative sombra avec la Pléiade ; elle dut attendre le xvm' siècle, et un économiste, pour être renouvelée^.
Après le poème de Didon du ministre Turgot, essai qui d'ailleurs n'eut guère de retentissement, l'accent de quantité sembla perdu dans l'esprit des prosodistes. Depuis le commencement du siècle une opinion se forma qui prétendit toutes les ver-
!• CoDBulter pour plus de détails Étude iur la rtme, de Bellanger, et le Vers françaiSf de Tobler.
sifications anciennes et moden[ies fondées, non comme certaines, sur des longues et des brèves d'une valeur absolue inadmissible, mais sur la régularité ^des syllabes accentuées et inaccentuées. Cette théorie '^assez originale avait certaines apparences de vérité. Le malheur est qu'on voulut donner à ces syllabes la portée de l'accentuation quantitative, et recomposer ainsi exactement les pieds grecs.
Ce fut l'abbé Scoppa ^ et plus tard l'italien Mabelbini qui développèrent les premiers cette théorie. En 1857, Ducondut la reprit dans Essais sur la rythmique française^ en vue alors d'une réforme complète de notre versification, d'une application pratique immédiate.
L'ouvrage se divise en deux parties : une longue introduction où l'auteur expose sur le caractère rythmique de notre langue des idées excellentes, des idées nouvelles, sustantées par une raison naturelle, fraîche, dégagées des compressions de *la routine, et un recueil d'exemples de poésies rythmiques, chef-d'œuvre de cocasserie, qui ruine toute la portée des théories préliminaires.
Cette antinomie provenait de plusieurs faux principes. — Ducondut avait bien montré que, dans
■ 1. Les vrais principes delà versification française, 3 vol., -1812. 2. Pourquoi ne peut-on faire des vers sans rime? Quelles sont les difficultés qvA s'opposent à l'introduction du rythme desanoient dans la poésie française? Paris, 1815.
la fixation de notre versification, « on négligea le -principal pour l'accessoire en ne s'occupant point du vice radical, inhérent à son mécà7iismeq\xi resta toujours tel quel. Loin d'y introduire le rythme, on tendit à le rendre impraticable, conséquence .naturelle de ces réformes plus apparentes que réelles, mais toutes gênantes et restrictives, dans lesquelles on voit ce que nous avons perdu en liberté, et non pas ce que nous avons gagné en compensaiion. » C'est très judicieusement qu'il avait écrit encore, après avoir donné d'excellentes démonstrations à l'appui : « Le rythme ne rencontre aucun obstacle intrinsèque et particulier dans notre idiome susceptible de se prêter à toutes les formes rythmiques... Le caractère du rythme est naturellement plus prononcé et plus énergique dans notre langue, à raison de ses désinences la plupart fortes, accentuées, et de la coïncidence des deux signes de la ponctuation harmonique, l'accent et la césure, comme inséparables dans le français. » D'abord la justesse de ces idées était détruite par des affir- •mations comme celles-ci : « Le rythme n'est que Ja cadence régulière et ^ continue... Le nombre •ne devient appréciable à l'oreille qu'autant qu'il est distribué, en espaces fixes et déterminés, où «elle trouve des haltes symétriques qui lui permettent d'embrasser l'ensemble. » En laissant de côté l'erreur physiologique, il est évident qu'une
langue, qui « par la coïncidence de l'accent et de la césure » peut être aussi rythmique que le français, n'a pas tant besoin de haltes symétriques pour fournir un rythme appréciable. Puis, selon Ducondut, la pluralité des rythmes n'est possible dans notre langue qu'en multipliant les inversions, ce qui, ajouté à la préoccupation de reconstruire avec ses vers syllabiques et rimes les mètres et les pieds latins, occasionne le plus souvent ou une monotonie pire que l'ancienne, ou un désordre indescriptible.
Un Belge, van Hasselt (1874) perfectionna tant soit peu la méthode. Il ne crut pas notamment nécessaire d'avoir recours aux inversions. Mais Johannès Weber [Les Illusions musicales) montre qu'il se leurra des mêmes mirages que Ducondut.
Aujourd'hui M. Tavan, M. Dumur ^ partent de ces mêmes principes pour n'arriver guère à un meilleur résultat. Comme les vers mesurés de la Pléiade, quand leurs vers obéissent à des rythmes heureux, c'est en dehors de leurs combinaisons métriques ; dès que l'influence des signes de quan-tité prédomine (qu'ils caractérisent des longues et des brèves, ou seulement des syllabes fortes accen* tuées, des inaccentuées ou des faibles), le rythme disparait lorsque ces signes marquent des syllabes