MéL nal, du lang. Préface de Gaston Paris, p. xiii
ACHÈVEMENT DE l'bVOLUTION 249
sur ris^ le sujet, lorsqu'il n'est formé que d'un substantif, et lorsque surtout il commence une proposition, ne se séparant pas à l'ordinaire du verbe ; ensuite, toujours selon la diction naturelle, un complément déterminatif ne se sépare pas de ce qu'il détermine, et l'accent se porte d'instinct sur cierge. Dès lors vous avez :
Les glaïeuls défleumsent leur flamme de cierge
ce que vous ne pouvez rendre rythmique qu'en faisant saillir avec exagération toutes les syllabes :
Les ^diîeuls défleur îssent leur flamme de czerge,
rythme passionné, nullement en rapport, presque en contradiction même, avec l'idée exprimée.
D'analyse en analyse, vous pouvez arriver cependant à rencontrer l'exacte expression rythmique, en portant tout le poids de l'accent fort sur GfoëEULs, et en frappant d'une légère brusque élévation de voix la syllabe flam^ après avoir couru sur défleurissent^ ce qui vous donne :
Les glaïew/5 défleurissent leur flamme de cierge.
Mais vous n'êtes parvenu à ce résultat que par artifice, un artifice de diction, comme en nécessitent à
tout bout de vers les alexandrins classiques, difficile à trouver et à rendre, et que la nature n'impose pas.
L'obéissance absolue à la force de l'accent oratoire est de nécessité première ; seulement, la portée de cet accent est dépendante de l'mtégrité du rythme principal.
Les petits groupes rythmiques que forme la mobilité del'accent, bien que divers, sontensomme comme autant d'unités qu'il faut grouper à leur tour pour la composition d'une image rythmique. Ils ne peuvent avoir de valeur individuelle qu'en certains cas spéciaux, mais c'est par association de deux, trois, quatre, cinq groupes au maximum, par les rapports qu'établit leur union chaque fois différente, et par le lien de famille qui relie alors les césures adoucies ou soutenues, qu'ils atteignent à un idéal de l'expression rythmique: — et l'enjambement brise ce lien, détruit toutes les concordances. Il n'y a pas à perdre les bienfaits qu'on peut en retirer, par exception; toute transgression est légitimée par la beauté de l'effet obtenu ; mais avec cette complète liberté du rythme l'enjambement devient plus que jamais inutile et nuisible. Ainsi voici cinq vers de Verlaine :
. . .Hier encor, — vos pas eux-m^mes tristes, 6
Si tris — tes, mais que si bien tris — tes ! et que vive
Encore, alors ! — mais pour vous pour Dieu — ce roseau.
Cet oiseau, •» ce roseau sous cet oiseau, — ce blême
Oiseau — sur ce pâle roseau — fleuri jadis . . .
Il faut laisser de côté la bizarrerie syntaxique pour ne se préoccuper que du rythme. Chaque alexandrin considéré en dehors de la suite du sens et de toute accentuation est bien formé de petits groupes rythmiques dont la concordance même nous est déjà connue: le premier est le ternaire 4 — 6 — 2 ; le second, le 2 — 6 — 4 ; le troisième, le 4 — 5 — 3, etc. Mais que deviennent-ils avec tous ces rejets? Tout au plus, avec un peu d'indulgence, quelque abandon de laisse rythmique ; et sans se donner beaucoup de peine M. Francis Viélé-Griffm pourrait les transcrire ainsi :
..Hier encor, Vos pas eux-mêmes tristes, si tristes, mais que si bien tristes I Et que vive encore alors I Mais par vous pour Dieu, Ce roseau.
Cet oiseau,
Ce blême oiseau sur ce pâle roseau Fleuri jadis...
Par Taccent oratoire, nous avons le mouvement général des petites ondes ; par l'intégrité du rythme principal , Texacte expression rythmique ; nous n'avons pas encore les principes qui nous permettront de faire se succéder sans désordre ou sans monotonie, sans heurt ou sans fluidité inconsistante, les 'rythmes aux rythmes.
Ce sont des accents /or /5 qui nous frappent seuls en prose dans la sensation rythmique créée par les accents oratoires. Mais, dans les vers, une succession ininterrompue d'accents forts serait impossible sans une fatigante uniformité. On a déjà à l'intérieur du vers toujours deux accents au moins ; la persistance obligatoire d'un accent fort sur la dernière syllabe suffit à empêcher que tous les autres accents aient continuellement et indistinctement la même intensité. Supposez quatre ou cinq vers représentés par les schèmes suivants (les syllabes me servent à atténuer l'exagération de monotonie que causerait la répétition constante de la syllabe ta et tiennent lieu des inflexions moindres) :
Ta me ta ta, — ta la me ta ta, — ta ta ta
Ta ta, — ta me ta ta me ta, — ta ta ta ta,
Ta ta, -r- ta ta ta — ta ta me ta — ta me ta,
Ta ta ta, — ta ta me ta ta, — ta me la ta,
Ta me ta ta ta, — ta ta ta ta, — ta ta ta.
Malgré la variété des groupes rythmiques, là force en aucun cas diminuée de Taccentuation rend le mouvement haletant et. sec, les césures dures ; c'est moins de la vie que de l'automatisme.
Ce n^est en effet que le jeu des accents forts et FAIBLES qui peut achever danimer le mouvement rythmique.
C'est même de ce jeu que dépend la vie de tous les mouvements ; de ce môme phénomène d'ondes, de montagnes et de vallées, qui crée la variété, l'harmonie des successions syllabiques comme de toutes les autres. Le poète doit chercher tout particulièrement à distribuer avec art leurs alternances : de là dépend la souplesse de ses rythmes, le subtil lien de leur unité. Dans le schème précédent, mettez seulement des accents faibles sur la dernière syllabe du premier élément du premier vers, des premier et troisième du troisième vers, du premier du cinquième vers, et vous aurez déjà une animation toute différente, coulante, naturelle.
La monotonie écartée, la vie libre complètement créée, il resterait un élément de désordre dans l'inobservation de la loi de répétition, presque aussi importante que la perception. Ainsi il ne faudrait paâ croire qu'une suite d'alexandrins pourrait piésenter des associations de groupes rythmiques toutes différentes, les unes après les autres. Certaines associations, les plus concordantes, n'ont pas besoin du secours de leurs semblables; mais d'autres — à moins de légitimes exceptions toujours possibles — ne parviennent à l'expression rythmique complète que par une répétition assez proche de leur figure. Par exemple cette loi n'a pas d'articles déterminatifs fixes, c'est au poète à sentir lorsque son application est nécessaire, lorsque de son application il peut même tirer des beautés plus grandes que de la liberté ininterrompue.
Telles sont, dégagées des minutieux corollaires scientifiques qui les allongeraient, — sans utilité présente, — les lois principales qu'impose l'actuelle évolution rythmique. Des citations de poèmes nouveaux les vont pratiquement démontrer.