‹ Questions de métrique: Le rythme poétiqueChapitre 72 sur 92 · QUELQUES ADJUVANTS DU RYTHME · texte numérisé non relu

QUELQUES ADJUVANTS DU RYTHME

La valeur réelle des syllabes. — Rimes et assonances.

I/hialus

Lorsque pour fournir nos preuves nous allâmes trouver le poète dont nous ne sommes que le dépositaire théorique, il nou» reçut avec embarras et nous dit :

— « Je suis très au regret d'avoir à vous livrer quelques poèmes, j'hésite même à le faire. Les lois que vous avez énoncées sont exactes, d'une énonciation depuis longtemps nécessaire ; et mes vers sont avec elles d'accord. Mais ils n'obéissent pas à des lois qu'une composition jamais satisfaite me faisait sentir obscurément, et qu'elle m'a enfin révélées avec précision depuis peu. Il s'agit de la valeur réelle des syllabes om^ si vous préférez, delà syllabalion des mots en poésie.

« Il est incontestable — et cela nT)n pas de l'aveu des poètes trop routiniers et pressés d'écrire pour ne pas se contenter du vieux stylet de bois traditionnel, mais de l'aveu de tous les philologues^

c'est-à-dire des vrais connaisseurs par Tanatomie de la langue — que nous ne tenons pas compte en nos vers de la prononciation véritable. Entendons-nous : on ne doit pas rejeter la convention dont les poètes sont esclaves pour assujettir toutes les syllabes contestées à la tyrannie d'une prononciation uniforme ; ce serait tomber dans une autre convention plus mauvaise peutêtre que l'actuelle : et la plupart des philologues n'ont pas évité cette erreur. La syllabation désirée comporte une foule de lois subtiles aux nuances toujours changeantes, des lois simples cependant, c'est-à-dire éloignées de l'artifice comme tout ce qui est indiqué par l'observation de la nature môme ; et cette syllabation peut avoir la richesse d'un traité d'harmonie poétique, comme la rythmopée d'un traité d'orchestration.

« Ces quelques indications suffisent à montrer que bien des alexandrins sont loin de posséder leurs douze syllabes. Dans l'alexandrin classique, dans tous les mètres divers à césure classique, l'inconvénient n'est pas si grand qu'on a voulu le voir, attendu que, si plusieurs vers d'une poésie ont seulement onze ou dix syllabes réelles, l'inflexibilité de la démarcation binaire permet de retrouver aisément l'exactitude du nombre rythmique.

« La conséquence est beaucoup plus grave avec

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la liberté du rythme telle que vous l'avez comiprise. Le nombre de chaque groupe rythmique doit être d'une intégrité absolue sous peine de voir le fil se rompre des successions diverses. Mais cette intégrité lui fait défaut si les syllabes qui le forment n'ont pas leur valeur réelle ; et le lecteur ou l'auditeur ne saurait à quoi attribuer certaines faiblesses de concordances qui proviennent de la convention syllabique actuelle. Je sais que les mille et un stratagèmes de la déclamation ou même d'une simple bonne lecture peuvent y porter remède. Il y a bien dés manières de garder aux syllabes leur relief rythmique sans trop les défigurer. La poésie comme la musique a ses exécutants virtuoses dont l'art est admirable pour faire croire à ce qui n'existe pas. Mais, pour les vers, ces virtuoses (qu'ils se lisent à eux-mêmes ou déclament aux autres) sont encore plus insupportables. Selon moi, la poésie, du moins en son extériorité, est un art de lecture primaire : il doit suffire de savoir lire couramment pour que les effets ressortent d'eux-mêmes comme dans la parole naturelle, pour que les beautés soient rendues, même si elles ne sont pas saisies tout de suite par la conscience. En somme, c'est ce qui se passe avec la prose la plus élevée, aussi en dehors du domaine commun que la poésie. En poésie, le

grand obstacle à cette simplicité est depuis longtemps notre syllabation conventionnelle.

« Voilà pourquoi j'hésite à vous livrer de mes poèmes qui pâtissent encore des errements anciens sans avoir conquis toute l'indépendance nécessaire^ et toutes les nuances d'harmonie qui devraient muer d'ondes en ondes. »

« — Permettez-nous, répondis-je à mon poète, de vous rappeler une des lois dont vous parliez tout à l'heure, elle fera tomber, j'espère, vos hésitations.

« La valeur de la plupart des syllabes douteuses ou atones dépend^ en partie, des nécessités du nombre*

« En prose même, il est à remarquer que nous pratiquons une apocope moins absolue ou que nous diérésons plus fortement (en dehors des cas où c'est obligatoire) lorsque la suggestion du nombre le provoque. Ainsi vous venez de dire^ bien que vous servant de la parole courante qui va le plus vite au but de l'expression, et qui se soucie, par conséquent, le moins des effets harmoniques : En somm% c'est & qui se se passe avec la pros\ parce que sans doute la recherche instinctive de la concordance du nombre dix s'est imposée à vous. Avant cela vous aviez dit : Pour qu' les effets ressort' d' eux-mêmes , avec une

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apocope qui serait difficilement acceptable dans un vers, « ressor tent » ; et un peu après : PourQVE les beautés soient rendues. Vous avez été dirigé dans les deux cas par le besoin premier de sentir une concordance facile, d'éprouver la sensation rythmique simple du nombre huit.

« Dans les vers, la cadence du nombre étant indiquée et cherchée d'instinct par Toreille, c'est fréquemment, et selon la prononciation naturelle^ que l'apocope ne peut avoir lieu. Jamais le vers suivant de Hugo n'a été, comme on l'a prétendu, prononcé ainsi :

Ma fiir, va prier — Vois, la nuit est v'nue.

<( Si à la rigueur 1'^ muet de « fille » se soustrait, c'est en allongeant démesurément l'accentuation longue de Vi; mais à première vue on dira plutôt : Ma fill% va prier,,, avec un adoucissement considérable de Ve qui garde néanmoins une réelle valeur syllabique. Quant à venue^ ve^ à moins de tomber dans le charabia, se prononce carrément, non avec la consonance d'avEU, mais d'Œuf et il est inexact de faire sentir les e muets ainsi : « Ma fill^i/, va prier. — Vois, la nuit est veunne ». Et la prononciation du vers de Hugo a de plus pour elle la lenteur d'un début calms, sans passion, qui commande de s'étendre sur toutes les

syllabes comme l'indiquerait le début du plus ordinaire discours ^

« Vous voyez qu'en bien des cas l'intégrité de vos rythmes n'aura rien à craindre ; ils perdront seulement la nouveauté des multiples bienfaits à retirer, pour la variété harmonique^ d'une syllabation plus exacte. Quant aux syllabes absolument réfractaires à toute disposition double, l'habitude de notre oreille peu scrupuleuse, et depuis longtemps rompue aux désaccords factices, peut y remédier pour cette fois. »

Le poète s'est laissé convaincre et nous a autorisé à publier quelques fragments. Mais en nous les donnant, il ajouta :

« Outre une langue et des développements parfois insuffisamment personnels, bien que volon-

1. On volt combien est aventureuse celte affirmation trop absolue : « Il ne faut pas compter comme vers de douze syllabes les vers où Il y a des e muets et où entrent, par exemple, ces petits mots : le^ t.e, cf«, qv^. Ve muet ne se prononce en français que dans le seul cas! où sa disparition amènerait la rencontre de trois consonnes. » (J. Psichari, La Poés. nouv.^ Rev. hl.) Tout d'abord Tapocope ou la syncope de l'e muet, amenant la rencontre de trois consonnes, se produit souvent dans le langage fan>lller facilité par un léger silence après la première consonne. — Mais nous ne pouvons insister davantage sur cette question. Elle sera étudiée en ses plus minutieux détails dans notre ouvrage sur La valeur réelle des syllabes.

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tairement sacrifiés à la préoccupation rythmique, les poésies que vous emportez présentent encore une douloureuse imperfection : elles sont affligées assez souvent de rimes riches. Elles empilent de belles et bonnes rimes sonnantes. Je vous le dis sans ironie : c'est parfaitement inutile et stérile.

« En principe, la nature de la voyelle seule importe dans la rime; la voyelle, c'est le son ; aussi, tout d'abord, s'est-on contenté de V assonance qui est un chant simple sans accompagnement, mais qui peut fournir les combinaisons les plus abondantes. Lorsque l'assonance devient une rime^ un chant harmonisé, la matière musicale du langage ne peut déjà plus fournir autant de variétés. Enfin, avec la rime riche, les vers, comme certains cuivres, ont des notes éclatantes, mais très peu nombreuses.

« On n'aurait dû jamais favoriser quelqu'une de ces combinaisons, de préférence aux autres. Les trois ont leurs raisons d'être selon les cas. De toute manière, ce n'est pas lorsque le rythme est à la fois plus libre et plus exact que j'aurai dû le discipliner encore aux coups de clairon de la rime riche. Seulement c'est si facile 1 La gamme peu étendue rend la richesse forcée, tyrannique. Puis on se laisse dominer par les habitudes d'une éducation poétique sommaire, mais commode par

sa simplicité même, car ces rimes vibrent à faire croire qu'à côté d'elles aucun son n'existe.

« Dans le plaisir de la rime, une seule chose importe : ce n'est ni la prolongation symétrique de l'homophonie, ni l'ordre de succession des rimes masculines et féminines dont les alternances doivent être commandées par le sens musical de Fidée, ni surtout les nécessités absurdes de l'orthographe visuelle, c'est la justesse, la plus scrupuleuse justesse de l'homophonie. Rien n'est plus désagréable et contraire à toute esthétique que de rappeler un son par l'altération de ce son faussé. Or, dans la nouvelle poésie, le nombre des rimes fausses a considérablement augmenté, sans qu'on ait même l'excuse, comme dans les temps parnassiens, de la recherche d'une consonne d'appui. On fait rimer « pâles et salles », « aube et robe^ » « mueite et poète, » « saulaies et vallées, » « gi^âce et terrasse, » etc. etc. A quoi bon tant de préoccupations de réformes, si l'on doit être satisfait d'harmonies aussi douteuses ? Autrement musicales et d'un art parfait sont ces « riches » assonances de M. de Régnier : lèvres et brèves, fleuves et pleurent, silences et lentes, fanfares et graves, etc. * ; mais des assonances comme « grâce et chaste » sont d'une insuffisance notoire.

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