LA RONDE D'ANGOISSE
Auprès de Tâtre, en la grand'salle maternelle, Où sa vie aspirait le souffle des aïeux, L'Enfant, que déjà le sommeil touchait d'une aile, A l'invite du soir laissait prendre ses yeux. Il n'était plus le fol petit être joyeux Qui garde en lui l'inconscience de la glèbe ; Tous ses membres frémissaient parfois, anxieux Sous la menace lente et le poids d'un érèbe... ^ L'Enfant dormait ,^.déjà grand d'une âme d'éphèbe,
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Non loin de sa couche, un haut coffre s'étendait, Massif et ferré par de puissantes serrures, D'où la cire encore fraîche d'un sceau pendait. La Mère, en ayant refondu les diaprures Qui couraient sur l'exergue en magiques figures. L'avait marqué d'un doigt grave et sec, le matin. Puis, elle avait dit : « Toutes les Formes futures Sont là closes, en un séculaire butin :
Enfant, veille au trésor et mûris ton destin ! »
ACHÈVEMENT DE l'bVOLUTION 271
Tout ce jour ravit à l'Enfant sa part de joie. a
... Et voilà que sur sa couche un lourd cauchemar tf Surplombe, comme un vol sombre, un monstre de proie. . . ^
— Le coffre s'est soulevé de terre ; et, hagard, r Sans que le rêve fasse moins clair son regard, ^^^Hx/ Dans les airs, il l'aperçoit tranquille, qui monte ! /J .^ Un instant, le coffre en plein ciel plane, à l'écart /t^^u/^ De toute ombre dont nul vol terrestre l'affronte, ^ J Mais c'est pour descendre d'une chute plus prompte, hn^ - ./» *^
Et bientôt la frêle poitrine de l'Enfant
Se couvre de Ténorme monstre qui l'oppresse,
Qui va, par degrés implacables, l'étouffant.
Ah, c'est en vain que son maigre corps se redresse,
Se révolte, s'arc-boute contre la détresse :
La mort s'en va le broyer, lente, sous un roc...
Gloire et bonheur ! le désespoir de sa faiblesse
A pu d'un effort suprême vaincre le bloc.
Et le vieux coffre qui roule se brise au choc !
Plus de fers de serrures ! plus de sceaux magiques l Tout s'est ouvert, tout pêle-mêle est déversé : Aux ravivés éclairs des cendres léthargiques. Devant l'âtre, le trésor fulgure, entassé !
— Un avenir va-t^il surgir de ce passé ?
L'Enfant renaît d'un inquiet frisson de joie. — Çà et là, du brasier des richesses lancé, Jaillit un point d'or, qui fuse, flambe et rougoie; Et c'est un incendie étrange qui ondoie.
Par ondoyances, tout ce vif scintillement S'allonge en nappes miroitantes, en des vagues Qui se tendent et qui renflent leur déploiement... Ce ne sont plus des feux solitaires et vagues
D'incertaines pierres, de quelques croix ou dagues, Ce sont des feux luisants de robes de galas Qui s'étalent, et que des doigts chargés de bagues, Sur des corps, anciens mannequins raides et plats, Drapent et déroulent dans tous leurs falbalas !
Et des robes, voici qu'éclosent les visages De mille Grâces aux mêmes charmes coquets ; Toutes balancent pareillement des corsages Où sont plantés les mêmes rigides bouquets ; Toutes du même pas fleurissent les parquets ! Lors, l'Enfant, à ce spectacle pleure, et s'écrie : « Hélas ! Je ne vois point celles que j'invoquais. Les libres Vierges de mon intime patrie Les déesses de ma future idolâtrie. »
Mais les éternelles Grâces, en souriant.
L'emprisonnent au sein d'une jeunesse antique ;
Malgré son cœur qui bat de rage et va criant
Le forcent — à suivre leur ronde automatique.
il doit subir l'uniformité fanatique
De leur élan toujours pareil, toujours égal ;
Ployer toute son espérance à la pratique
D'un culte au séculaire rite machinal.
Et vivre ainsi de mort jusqu'au néant fatal !
O la mort, la torture de ces opulences !
Rubans d'argent, lumières soyeuses, bijoux.
Dont les rayons ont d'inéluctables cadences
Et n'étincellent qu'en des temps fixes sur vous !
«O les bruits toujours semblables de ces joujoux
'Qu'ontles Grâces pour que l'esprit dorme, — et succombe!
(O les angoisses, tournoyant en cercles fous
ACHÈVEMENT DE l' ÉVOLUTION 273
Qui serrent Tavenir au centre de leur tombe ! L'Enfant épuisé, s'évanouit, pâle, et tombe...
Et lorsqu'il revécut — dormeur toujours voyant, —
Il se trouva le corps étendu devant l'âtre
Où se réjouissait un vrai feu flamboyant.
Toutes les Formes avaient fui ! mère et marâtre,
La Nature en avait délivré son théâtre
Avec le seul éclat d'un pur foyer vermeil. ' ' ' ,'
Et comme après la geôle de la nuit le pâtre
Laisse les chèvres s'éparpiller au soleil,
L'Enfant laissa les espoirs courir, du réveil.
Las 1 ô les doutes qui en sa tête confuse Soufflent quand même et s'entendent pour le saisir ? « Il n'est point de passé qui tout entier refuse D'exalter et de combler le plus grand désir, » Susurre comme une voix de l'avenir ; « Ta souffrance est peut-être celle d'un malade Qu'un trop jeune destin aura voulu punir?
Accepte guérison d'une agreste ballade Qu'embaumerait encor le parfum de l'Hellade... »
Mais tandis que l'Enfant rénovait sa douleur,
Emergea, comme du foyer de la Nature,
Une âme qui s'évaporait de la chaleur.
Et ces mots bruirent : « Cherche une aube future:
C'est ton droit, et c'est ton devoir de créature ;
Sans remords, choisis ta forme de Vérité :
Il suffira que ton espérance soit pure !..,
Va, tu peux me croire, moi, la Sincérité,
La Mère primordiale de la Beauté ! »
AUTRES VERS d'uN NOMBRE PAIR
Antécédents historiques. — Décasyllabes ; poèmes : Là Rédemptrice, — Quatorze syllabes : La Cheminée,
Dans notre étude historique de révolution du rythme, nous nous en sommes tenu à Talexandrin, parce qu'il fait le fond de toute la poésie française depuis le xvi* siècle. Mais la variété du mouvement naturel s'était de tout temps emparée des autres rythmes pairs de dix et de quatorze syllabes, comme des impairs de neuf, onze et treize syllabes ; et cela peut être pour eux d'une aussi importante conséquence.
Tobler ' nous rappelle qu'au moyen âge on rencontre les vers décasyllabiques non seulement avec la césure ordinaire à la quatrième syllabe accentuée, suivie ou non d'une atone, mais 1° à la sixième syllabe, concurremment avec la césure courante :
Moult deveroit -^ a ma dame desplairo 1. Le Vers franc, anc. et rnod,, p. 111.
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ACHÈVEMENT DE l'ÉVOLUTION â75
Se ceste amors m*ocist, -— bien l'en covaigne^ ;
Sî" à la troisième accentuée suivie d'une atone :
Ma iNTomes — se m*esl tournée à faillir Ësp^Tiil — ce s*en est de moi alée ;
3* à la cinquième accentuée partageant le vers en deux hémistiches» %insi que les œuvres de ce siècle jen donnent des exemples nombreux ; 4° à de différentes places comme en ces vers :
St dam — es et puche — les •! garchons.
Mes ho — mes ameroi — e loiataient.
Mes bon chevaliers — près de moi lenroie...
Bons copains — lors seroi - e loiantoMnt.
Comme encore, en ce vers de Froissart :
Quand je l'ai — à Torlo — ge comparée ^,
Si l'on songe que le décasyllabe jouait au moyen âge le rôle de notre alexandrin, on voit que nos
C- 1. Il est curieux de remarquera quelle extrémité conduit la pure
méthode historique, car Tobler dit à propos de ce genre de vers : < On fera mieux de les regarder comme des vers sans césure^ *C parce qu'il est contraire à la nature de la poésie sirophique de joindre
des vers de structure différente autrement que d'après un type déterminé. »(P. 113.)
Gomme si les formes rythmiques, en dépit de toute dérogation, n*étaient p&s imposées par la force des groupements syntaxiques ! Ge n^est pas la volonté du poète qui importe, mais les résultats indé- ' niables de son œuvre.