Le Vers franc,, p]^. 111, 112, tl
276 LE RYTHMB POÉTIQUE
vieux poètes, dans les moments où ils n'étaient pas dominés par la tyrannie des préceptes scolaires, avaient comme nous des heures de révolte et d'indépendance qui les rapprochaient de la nature bienfaisante.
L'accent oratoire peut donc distribuer dans une succession de décasvUabes comme d'alexandrins une grande diversité de groupes rythmiques, et ne pas laisser se prolonger la fatigue d'une césuration fixe. Mais, comme presque tous les groupements se ramènent aux divisions principales 4 — 6, 6 — 4, et 5 — 5, n'y a-t-il pas antagonisme de nombres entre lés deux premières et la dernière ; on l'a voulu prétendre, bien à tort, en analysant des décasyllabes où la prédominance d'une des coupes était, tout à coup, et pour un seul vers, arrêtée par le nombre pair ou impair d'une coupe nouvelle. — On connaît déjà par l'histoire de l'alexandrin ce défectueux procédé qui n'a rien de commun avec la suite des groupements rythmiques telle qu'elle doit être entendue. Or il se représente dans le décasyllabe les mêmes rapports de nombres .que dans l'alexandrin ; il s'agit seulement de savoir les allier entre eux par une conformité absolue avec la pensée.
Nous espérons que les vers du poème suivant peuvent répondre à cet idéal :
LA REDEMPTRICE
La retraite d'éden mystérieuse Où la pensée s'élève à la splendeur Dans une floraison de tous nos sens, C'est une grise bise qu'elle sent, Et qui sur elle pa3se, dans les pleurs D'une brume froide et mystérieuse...
Ames-Sœurs, Déesses, les habitantes Sont ces riches d'extases créatrices Que fécondent mots, lignes, ou couleurs, Et pour exalter l'homme qui enfantent Des formes de pensées consolatrices.
Mais ces Sœurs, immortelles inquiètes, Qui peuplaient jadis, paraient la retraite De mille et un petits dieux, leurs Enfants :
Les voici d'un mal stérile inquiètes.
Et du mal, tel des humains, nul défend Leur pâle, faible et pâle géniture.
Toutes font un cercle étroit à l'Aînée, Et la pressent, l'accablent de murmures :
« — Ah, sois donc clémente à nos destinées Toi l'aïeule, Sœur-Mère de nos jours !
C'est par toi qu'a revécu la nature Transfigurée en la chair de nos œuvres.
Et maintenant les chairs tristes sont veuves De l'éclat dont les vêtait ton secours !
278 LE R YtHMK POETIQUE
Par toi, que nous divinisions les formes,
Les gestes que plus tes esprits n'émeuvent,
La vie enfin qui vivait de ta norme !
Ah rends-nous ton ineffable secours!
Tu vois comme elles vont mourir les œuvres ;
Ah rends-nous ton ineffable secours ! »
Et par la retraite mystérieuse Où la pensée s'élève à la splendeur Dans une floraison de tous nos sens, C'est un tumulte au cercle grandissant Et battant de ses voix la Reine-Sœur, Qui reste sereine et mystérieuse.
— « Là, holà ! ô folles Sœurs bien-aimées,
Apaisez-vous au son de ma parole ;
Je vis aussi d'une attente pâmée
Où tout mon être et ses œuvres s'isolent.
Moi, la prime source unique, Tldole,
L'Ame, où toute âme concorde, votre âme,
J*ai soif comme vous d'être ranimée
Aux chants d'une source où fondra mon âme,
Moi, qui ne suis plus apte à vous guérir.
Mais j'avive encor mon espoir en flamme
Car je connais ce qui nous va sourire.
Loin de nous la folle angoisse trop lâche,.
Divine, et par trop merveilleuse tâche.
Est l'action de notre éternité.
Ah certes, que toujours nous fûmes lâches,
Jusqu'à moi, l'élue Déesse du Verbe,
Pour complaire aux moins insignes beautés,
De nourrir des joies qui rampent dans l'herbe
Nos beaux enfants asservis au péché !
ACHÈVEMENT DE iJÈMQUOntm 279
Nous avons péefaécaalie la lumière, Vflbiaaie, ^ toujours chantante aux clairs yeux, Tious avons péché contre la matière, Mouvante, et toujours montante à des cieux* Mais retenez Félan du désespoir :
Voici, des profondes brumes des cieux, Pour que rien de nous par Thomme périsse.
Surgir, au courant des brises du soir, La Sœur Tardive, ultime rédemptrice !
Voici Tâme qui pénètre dans tout, Seule allège la nature physique :
Respirons là, mes Sœurs, guérissons-nous.
Ouvrez le cercle, et oyez la Musique ! »
Et par la retraite mystérieuse Où la pensée s'élève à la splendeur Dans une floraison de tous nos sens, C'est comme un chœur de brises bruissant Qui s'exhale en brumes des profondeurs De la vie féconde et mystérieuse