‹ Questions de mon temps, 1835 à 1856 (volume 2)Chapitre 36 sur 78 · A. DE WATTEVILLE · texte numérisé non relu

A. DE WATTEVILLE

12,400,000 fr. frais d'administration ; traitements des médecins, religieuses et infirmiers.

Ces 1,270 hôpitaux et hospices possèdent ensemble 126,142 lits, employés ainsi qu'il suit : 63,000 malades : hommes, femmes, enfants, militaires ; 55,000 vieillards et infirmes de lout sexe et de tout âge ; 8,000 aliénés.

Sur les 1,133 administrations hospitalières de la France, 363, près du tiers, possèdent moins de 20 lits.

Chaque lit représente une dépense moyenne de 412 fr.

Les 63,000 lits occupés parles malades desservent chaque année une population de 486,000 malades, desquels il faut déduire 87,000 militaires, dont les dépenses sont remboursées par l'Etat aux administrations hospitalières, et 18,000 malades payants. C'est donc, en réalité, à 381,000 que se réduit le ^nombrc^ des malades soignés par ces administrations.

Les vieillards ou infirmes et les aliénés, traités dans le cours d'une année, s'élèvent au chiffre de 89,000, sur lesquels on compte 4,600 payants, ce qui réduit à 84,400 le nombre de ceux dont le budget hospitalier paye la dépense.

Ces déductions faites, les 1,133 administrations hospitalières soignent ou entretiennent, moyennant 52 millions par an, 466,000 malades, vieillards, infirmes, aliénés, de tout sexe et de tout âge. C'est environ 112 à 113 fr. de dépense annuelle, en moyenne, pour chaque malade ou indigent, y compris les frais d'administration, de personnel, etc. Ces frais absorbent près du quart de la dépense totale.

La durée du séjour des malades dans les hôpitaux varie suivant les localités, les climats, les soins hygiéniques. La moyenne générale des 86 départements donne 48 jours pour les hommes, 64 pour les femmes, 70 pour les enfants, et 171 pour les aliénés.

Pour assurer le service des 1,133 administrations hospitalières, qui, au maximum, donnent à la fois des soins à 126,142 indigents malados ou infirmes, vieillards ou enfants, on ne compte pas moins de 31,488 administrateurs, em-

ployés, médecins, aumôniers, religieuses ou servants. C'est donc 1 employé pour 4 administrés; mais, sur ces 31,488 administrateurs, il faut, quant aux traitements, en déduire les 5,927 membres des commissions administratives, puisqu'ils remplissent gratuitement leurs fonctions ; restent conséquemment 25,561 employés salariés.

1,556 cantons, sur 2,847, ne possèdent ni hôpital ni hospice.

Ou les hôpitaux et hospices soulagent la misère ou ils l'aggravent ; dans l'un comme dans l'autre cas, il y a une moitié de la France qui, relativement à l'autre, est placée dans les conditions de la plus flagrante inégalité.

La moitié des 54 millions de francs possédés par les 1,133 administrations hospitalières appartient à douze départements très riches. Ce sont : la Seine, le Rhône, la Somme, le Bas-Rhin, le Nord, la Loire-Inférieure, la Gironde, les Bouches-du-Rhône, l'Aisne, le Calvados, le Pas-de-Calais. L'excédant se divise entre les autres départements par sommes fort inégales, et qui ne sont nullement proportionnées aux chiffres de la population et aux besoins des classes ouvrières qui les habitent.

Les villes contribuent, dans des proportions très inégales aussi, aux dépenses des administrations hospitalières. Ainsi, pendant que la ville de Rouen consacre le quart de ses revenus à l'entretien de ses hôpitaux et hospices, les villes d'Épinal, Melun, Tarascon, Auxonne, Roubaix, Montauban, Carcassonne, la Guillotière, etc., donnent, pour le même objet, moins de 2 0/0 sur leurs revenus.

Sur les 1,133 administrations hospitalières, 93 seulement possèdent un revenu de 100,000 fr. et au-dessus, et plus de la moitié, 600 environ, ont des ressources inférieures à 10,000 fr. Ainsi 80 administrations hospitalières touchent 32 millions de revenus tandis que 669 ne reçoivent pas 3 millions.

L'inégalité de répartition des secours est l'une des nombreuses objections qui, de l'aveu même de M. Athanase Coquerel, rapporteur du projet de loi sur l'assistance publi-

que présenté par M. Dufaure, et de M. de Melun, rapporteur du projet de loi sur les hôpitaux et les hospices, déposé le 21 décembre 1850, s'élèvent contre l'organisation actuelle.

Ce qui est vrai pour les hôpitaux et hospices n'est pas moins vrai pour les bureaux de bienfaisance et autres établissements charitables, dont les allocations totalisées s'élèvent à 87 millions ; aussi M. Moreau de Jonnès a-t-il avancé une vérité qui n'a pas été contredite, quand il a écrit ce qui suit ;

' <( Une grave observation dont la vérité est évidente pour y> tout le monde, c'est qiie les trente millions dhabitantsde » NOS CAMPAGNES uc participent à cette richesse (87 millions) » QU'IMPERCEPTIBLE^MENT. Ce sont les 5 à 6 millions d'hay> bitants des villes et surtout des grandes cités, qui Pab- )) sorbent presque totalement; circonstance fort importante, » puisqu'elle change entièrement sa répartition et sextuple » la quote part de chacun. »

Non-seulement cette vérité n'a pas été contredite, mais elle a été confirmée en ces termes par M. Benoist d'Ary, dans son rapport sur la création d'une caisse générale de retraites :

« Nos campagnes ne jouissent d'aucun des avantages que » l'agglomération de la population dans les villes a permis » de réaliser. Les plus petites villes ont leurs hôpitaux orga- » nisés et tous les secours nécessaires au bien-être ou à la )) conservation de la vie. Rien de semblable dans les cam-* » pagnes. »

Dans son rapport M. Coquerel s'exprime ainsi :

« Tel hôpital, dans une ville de 2,500 âmes, possède » 92,000 fr. de revenus et reçoit 7 malades par an ; la com- » mune voisine, portant le même nom, n'a point d'hôpital»

» bans le même département, une autre ville de 1,700 » âmes a un hôpital dont les revenus dépassent 60,000 fr.

» Cette situation d'inégalité est grave : elle soulève né- » cessairement la difficile et importante question de savoir » jusqu'à quel point la* législation peut permettre que le de-

^ nier du pauvre et de l'orphelin, du malade et du vieil- ^ lard, dégénère en bien de mainmorte, que l'on accumule î> au lieu de le dépenser. »

Quatre ans avant ce rapport, en 1845, M. Hyde de Neuville écrivait à M. Duchâtel, alors ministre de l'intérieur :

« J'ai été souvent consulté sur la loi qui régit les hôpi- » taux ; j'ai cru, je crois encore que celle du 24 vendé- » miaire an n n'a pu être à aucune époque abrogée, et » qu'elle doit, dans l'intérêt de l'humanité, recevoir et par- » tout son exécution : cette loi porte, article 18 :

« Tout malade domicilié de droit ou non^ qui sera sans » ressowxes^ sera secouru^ ou à son domicile de fait, ou » dans Vhospice le plus voisin. »

» Veuillez, je vous prie, monsieur le ministre, me mettre » à'même d'éclairer les hommes qui pensent à tort quHl y a, » qu^nt aux hôpitaux^ privilège pour Vhabitant des villes ; » il me semble que toutes les misères doivent être secou- » rues... J'ajouterai Que le pauvre de la campagne a, quand » il est malade, plus besoin des secours de l'hospice que le » pauvre des villes ; car il n'a pas, comme ce dernier, un y> médecin qui peut de suite le visiter...

» Frappez à la porte de l'hospice du chef-lieu, et le plus » souvent, malgré la subvention du conseil général, cette » porte ne s'ouvrira que pour le pauvre de la ville ; ou si » une ténacité charitable, des démarches réitérées, des ob- » servations un peu vives triomphent de la difficulté, ce » ne sera pas la loi qu'on exécutera, on aura cédé à une » généreuse importunité ; on accorde enfin, de guerre lasse, » une faveur, mais on a méconnu le droit.

» Ainsi, dans l'état actuel des choses,

» Le chef-lieu se croit le département,

» La petite ville se croit l'arrondissement.

» La charité s'arrête à la barrière de l'octroi, et le pauvre » de la campagne est, en quelque sorte, mis hors la loi de » l'humanité. On ne veut point admettre (du moins dans » beaucoup de localités) ce que la loi prescrit d'une manière » si formelle. »

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Oui, il est vrai que l'hospice, sous le nom d'hôpital, inspire au peuple une sorte d'aversion ; oui, il est vrai que beaucoup de malheureux attendent, pour s'y rendre, d'ètne réduits à la dernière extrémité (1); mais cette extrémité impérieuse a de telles rigueurs et s'étend à un si grand nombre de malheureux, que le directeur de l'administration de i'as-

(1) Cette considération explique pourquoi la mortalité est si grande dans les hôpitaux, de l'aveu de M. Ad. de Watteville, consigné eu cet tenues dans son rapport adressé, en 1848, à M. le ministre de Pintérienr :

<f Lu mortalité est le fait le plus grave de nos établissements hospitaliers ; c'est celui qui appelle constamment les méditations des administrateurs et des médecins; d'immenses améliorations ont été introduites depuis soixante ans dans ces établissements ; ont-elles contribué à dimlnner îa mortalité? c'est un problème qui n'est pas encore résolu.

» Un très petit nombre d'observations ont été faites à cet égard avant 1790 ; en voici quelques-unes qui nous ont été laissées par Tenon, et c'est d'après ses observations que le doute est resté dans mon esprit.

» En 1788, la mortalité était :

» Dans l'hôpital d'Etampes, de 1 sur 10, et elle est aujourd'hui de 1 sur 7

» Dans l'hôpital de Lyon, de 1 sur 12, et elle est aujourd'hui de 1 sur 9.67

» Dans l'Hôtel-Dieu de Paris, de 1 sur 4, et elle est aujourd'hui de 1 sur 7.45

» Dans l'hôpital de la Charité de Paris, de 1 sur 7 1/2, et elle est aujourd'hui de 1 sur 8.89

» Dans l'Hôtel-Dieu de Rouen, de 1 sur 10, et elle est aujourd'hui de 1 sur 7,50

» Dans l'hôpital de Sîiint-Denif , de 1 sur 15, et eUe est aujourd'hui de 1 sur 14.48

)> Dans l'hôpital de Versailles, de 1 sur 8, et elle est aujourd'hui de 1 sur 9.30

» Ainsi, la mortalité a diminué à Êtampes, Paris et Versailles, mais elle a augmenté à Lyon, Rouen et Saint-Denis.

» Au surplus, ajoute M. de Watteville, d'après les renseignements que j'ai recueillis, la mortalité serait bien diverse dans nos hôpitaux.

» Ainsi, tandis qu'elle est de 1 sur 2 hommes dans TAveyron, de 1 vax 5 femmes dans la Haute-Vienne, de 1 sur 2 enfants dans le Gard, elle serait de 1 sur 48 hommes dans la Loire ;

D De 1 sur 38 femmes dans la Haute- Loire;

» Et de 1 sur 156 enfants dans le même département.

» De tels résultats sollicitent encore de nouvelles études.

» Pourquoi existe-t-il de si grandes différences dans des départements aelquefois peu éloignés l'un de l'autre ?

iSt-ce à l'influence du climat, au manque de soins, à une misère plot

)ins intense qu'il faut l'attribuer ?

qu(

» Es ou moins mtense qu

» Le champ est ouvert aux hommes spéciaux. Ils rendront un grand service à l'humanité s'ils peuvent éclairer l'opinion publique sur ces intéressantes questions. »

A. DE WATTETILLE, inspecteur général des établissements de bienfaisance. Rapport au ministre de l'intérieur. 1848.

sistdnce publique a dû prendre les dispositions prescrites dans la circulaire suivante adressée, en février 1850, à tous les chefs de service de santé des hôpitaux :

» Le nombre des malades dont les membres du bureau » central se voient dans la pénible nécessité de refuser » l'admission dans les hôpitaux, continue à être joumelle- » ment très considérable. L'état de ces malades, d'après les » renseignements qui me sont fournis, réclamerait cepen- » dant pour beaucoup d'entre eux des secours immédiats.

» Un séjour de quelques jours à l'hôpital éviterait chez » les autres le développement d'affections graves qui, pri- » ses au début, auraient aussitôt été guéries. A tous ces » malades, le bureau central ne peut offrir que l'assistance » bien insuffisante des consultations.

» C'est un état de choses auquel, dans l'intérêt de la po- » pulation souffrante, nous devons nous eflForcer de porter J) remède autant qu'il est possible ; j'ai pensé que je pou- » vais compter à cet égard sur le bon concours de MM. les » chefs de service de santé de nos hôpitaux.

» Faites-leur donc connaître la position dans laquelle » nous nous trouvons, et priez-les en nfon nom de nous ai- » der h en sortir, en ne conservant dans leurs services les ï> malades qui s'y trouvent que le temps nécessaire pour la » guérison des affections dont ils sont atteints.

» Cette disposition aura, je ne le dissimule pas, pour effet » de faire sortir des hôpitaux de pauvres malheureux que ï) l'on y gardait plutôt par commisération que dans l'intérêt » de leur traitement. C'est une extrémité à laquelle l'ad- » ministration ne se résigne pas avec moins de peine que » MM. les médecins et chirurgiens eux-mêmes. Mais les hô- » pitaux sont une nature de secours toute spéciale, et nous » ne pourrions, sans méconnaître les principes admis en » matière de secours, en faire une succursale des bureaux » de bienfaisance. Il ne nous est pas permis d'oublier cette » règle, et nous sommes obligés de la suivre, quoi qu'il en ^ coûte, sous peine d'encourir le juste reproche de com-

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y> promettre l'existence de pauvres malades en les privant » des secours que les règlements leur assurent.

» Le directeur, dàvesne. »

Un jeune et savant médecin, le docteur Turgan, interne à l'hospice Beaujon, constate en ces termes c^tte douloureuse nécessité :

(c Telle est maintenant la déplorable position de Padmi- » nistration des hôpitaux, qu'elle se voit dans la cruelle » nécessité de laisser mourir sur la place du Parvis les ma- » lades qui viennent lui demander secours, ou de chasser » de leurs lits ceux qui peuvent à peine se soutenir à la » suite de longues et cruelles souffrances.

» Les médecins sont placés entre les deux étaux de ce » fatal dilemme : il faut ou renvoyer un malheureux qui, » soit par convalescence, soit par maladie incurable, ne » peut en aucune sorte vivre dehors, ou ne pas admettre » une personne atteinte de maladie aiguë, qui, peut-ètrey » faute de trois jours de soins, va mourir à la porte. Ils doi- » vent donc se faire ce raisonnement : Voici un phthisique » qui va garder un lit trois mois avant de mourir ; pendant » ces trois mois, je pourrai guérir trois pneumonies à un » mois chaque; or, il vaut mieux guérir ou essayer de » guérir trois malades que d'en garder un dont la mort est » assurée.

» Avec cette cruelle logique, parfaitement juste du reste, » on met le phthisique sur un brancard et on le ramène » chez lui, où il devient ce qu'il peut. Il y en a qui retour— » nent au bureau central, qui les renvoie dans un autre » hôpital, d'où ils repartent le lendemain, et cela jusqu'à » ce que la maladie en étant venue à son dernier terme, on » les garde alors parce que leur mort prochaine laissera » bientôt le lit vacant.

y> II en est de même des paralytiques, des emphyzéma- » teux, etc. La position des femmes affectées de cancer de » l'utérus ulcéré est surtout atroce ; ces malheureuses, en » proie à la plus épouvantable maladie qui vienne frapper

» l'espèce humaine, ne peuvent recevoir d'asile nulle part. » Comme elles peuvent encore marcher et qu'elles conser- » vent l'apparence extérieure de la santé, elles ne trou- » vent grâce et pitié dans aucune maison... Que devien- » nent-elles ? »

Enfin je touche à la dernière page de votre rapport, à celle que vous avez intitulée : Conclusion. C'est un véritable Hymne où la société est célébrée en ces termes :

(( Ce.qui est bon, incontestable ^ l'ancienne société, inspiy> rée par soii cœur et par la religion, l'avait imaginé ou » dans les anciens temps ou dans les temps les plus ré- » cents. Pas un jour elle ne s'était arrêtée dans la voie du » bien, car dernièrement encore elle inventait les Crèches, » les salles d'asile, les caisses d'épargne, les colonies péni- » tentiaires pour les jeunes détenus, les règlements pour le » travail des enfants ; et si elle renonçait aux tours, c'était » par un désir d'amélioration, désir erroné à notre avis, » maisVlont il est facile de revenir. Ce que la société any> cien^ne ou contemporaine a laissé à faire est justement ce » qui est douteux^ problématique , contestable, et c'est par » ce motif que cela reste à faire : car on a couru tout d'a- » bord à ce qui était simple, naturel, incontestablement bon » et utile. »

Si la société a fait tout ce qui était « incontestablement BON ET UTILE, » Comment donc expliquez-vous la persistance du paupérisme, comment donc expliquez-vous l'impuissance de la charité?

«^ tSftO.

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