CONSTITUTION, HISTOIRE ET AVENIR DES CAISSES D'ÉPARGNE
par le baron Charles Dupin. 1B44. Page 58. C'est dans l'introduction de ce livre que se trouve le passage suivant :
« IjQ National dit : « Prenez garde aux Caisses d'épargne ! cette instî- » tution ne saurait être ni justifiée ni défendue. Elle fait concurrence à » la Caisse des dépôts et consignations! Gardons- nous de donner des dé- » veloppements à cette malheureuse institulion. . , Les Caisses d'épargne » sont une institution captieuse de la part de ceux qui ont voulu ainsi » cointéresser les masses d'ouvriers et les petits capitalistes à l'existence » et à la durée des gouvernements. »
» location municipale les fonds nécessaires pour former un » capital dont le produit suffise à balancer les frais annuels » d'administration : deux cent soixante-quinze caisses d'é- » pargne resteraient encore à fonder pour que chaque ar- » rondissement comptât la sienne ; et en ne portant qu'à » 5,000 fr. le capital préjudiciel dont elles sont tenues de » justifier, afin que l'autorisation royale leur soit accordée, » ce serait encore une somme de 1,300,000 fr. à demander » par voie de souscription à l'esprit public, qui a déjà don- » né à grand'peine 5 ou 600,000 fr.
» Un tel résultat est-il probable ? Il ne faut pas l'es- » pérer.
» L'intervention de MM. les receveurs de département et » d'arrondissement, exercée sous le contrôle des conseils » municipaux, ferait disparaître tdytes difficultés.
» La seule objection que rencontre cette intervention, ob- » jection qui, je dois le dire, dans le bureau où je l'ai com- » battue, a déjà triomphé une fois de mes arguments, est » dans la crainte qu'inspire à beaucoup d'honorables par- » tisans des caisses d'épargne l'entremise du Gouvernement, » sous quelque forme officieuse ou ind irecte qu'elle leur appa- » raisse; — là, disent-ils, où l'utilité d'une caisse d'épargne » se fera sentir, l'esprit public des habitants et le conseil » municipal feront ce qu'il sera convenable et nécessaire de » faire pour l'établir. La liberté veut qu'on les laisse seuls » arbitres de la convenance et de l'opportunité.
» C'est ainsi que, par haine d'une centralisation mal ap- » pliquée, et par ardeur d'une liberté mal définie, c'est » ainsi qu'en laissant tout faire, on laisserait tout détruire, » et que rien de grand, d'utile, de national, ne se fonderait » en France.
» C'est avec inquiétude de. l'avenir que je vois prévaloir » parmi nous cet esprit d'un libéralisme étroit, produit mal- » heureux de vingt années de luttes parlementaires, enga- » gées entre la défiance de l'opposition et l'absence de » bonne foi de la part du pouvoir, esprit de sa nature scepr> tique et rétrograde, contraire à toutes les grandes amélio-
» rations, esprit anti-gouvememental, et hostile à tout large » développement de la prospérité publique.
» Je ne silis pas du nombre de ceux qui professent que » les gouvernements ne sont faits que pour la ruine et Pas- » servissement des peuples, qu'ils doivent conséquemment » rencontrer pour adversaires tous les partisans des libertés » publiques et du bien-être populaire ; je ne suis pas non » plus au nombre de ceux qui , faisant bon marché des » budgets et des lois, veulent à outrance que le Gouver- » nement soit fort : je suis de ceux d'entre vous , mes- » sieurs, qui sont les partisans éclairés plutôt que dévoués » de tout gouvernement de bonne foi, moral, utile et juste, » qui sont prêts à Pavertir lorqu'il s'égare, à se retirer de » lui lorsqu'il persiste, mais aussi qui sont toujours prêts à » l'assister de leur confiance et de leur concours, lorsqu'il » fait de sa puissance un usage judicieux et paternel.
» Être d'une opinion contraire à celle que j'exprime, ne » serait-ce pas vouloir qu'un gouvernement fût exclusi- » vement fiscal et éternellement impopulaire? ne serait-ce » pas vouloir plus encore ? ne serait-ce pas vouloir des ré- » volutions sans nombre, sans terme et sans but? ne se- » rait-ce pas proscrire tous les moyens utiles de réforme » sociale?
» Le libéralisme formulé pour une autre époque peut se » supposer justement incompatible avec l'exercice du pou- » voir ; mais la liberté, qui fait un peuple moral, pacifique, x> indépendant, généreux et riche, proclamez qu'elle peut » s'allier sans adultère avec le pouvoir.
» Tant qu'ils ne seront pas unis, messieurs, n'espérez pas » que le gouvernement soit fort et que le peuple soit heu- » reux. Aussi longtemps que le pouvoir n'aura pas passé du » côté de la liberté, les réformes les plus utiles ne seront » que des questions de partis, et les progrès nationaux que » des thèmes de tribune, que des moyens de luttes, d'atta- » qùes et d'opposition.
» Une dernière considération, messieurs, que vous ap- » précierez : lorsque les gouvernements sont réduits à ni. 4
» la crainte de paraître gouverner, ils cherchent à cor- » rompre ; ils n'attendent plus leur puissance de leur po- » pularité, mais de l'influence occulte puisée dans des cons- » ciences vénales. C'est ce qu'il importe de prévenir.
» Traitée isolément, et détachée de la chaîne d'établisse- » ments utiles que réclament l'ordre, la prospérité publique » et la moralisation des classes laborieuses par l'accroisse- » ment de leur bien-être, l'institution des caisses d'épar- » gne, qui ne doit en être qu'un des nombreux anneaux,' » acquiert une importance plus grande qu'elle n'en corn- » porte réellement, et que je ne lui en reconnais moi-même, » de quelque prédilection exagérée qu'on m'ait accusé » pour elle.
» Cette institution ne doit être considérée que comme la » première pierre posée par vos mains d'un nouvel édifice » public, qui longtemps peut-être attendra la seconde, mais » qui tôt ou tard enfin s'achèvera.
» Chez un peuple dont les rares monuments modernes » mettent un demi-siècle entre leur base et leur faîte, il ne » faut pas, par impatience, désespérer des réformes qui se » font longtemps attendre.
» J'exprime un vœu, c'est que, pour obtenir des ré- » formes utiles, il ne Soit pas nécessaire d'en réclamer » de subversives ou de prématurées : une réforme élec- » torale, après une révolution si récente, n'aurait pas » trouvé, jusqu'au sein même de cette assemblée, d'élo- » quenles voix pour l'invoquer, si l'espoir d'une réforme ad- » ministralive, entreprise par les dépositaires du pouvoir, à » qui depuis quatre années sont confiés les intérêts de la » France, avait pu être justement conçu. Cette réforme ad- » ministrative est impérieusement nécessaire : et qu'on ne » s'y trompe pas, la réforme électorale demandée n'en se- » rait que le moyen détourné d'exécution ; si l'on commence » par la seconde, c'est qu'elle est des deux la plus facile à » opérer, car pour la consommer, il ne faut qu'une loi, tan- » dis que, pour accomplir la première, il faudrait un sys- » tèmo, un siècle, et un homme de génie, neutre entre tous
» lespartis. LaFrance est imposée et armée ; mais elle n'est ni » administrée ni gouvernée ; lorsqu'elle le sera convenable- » ment, lorsque ses besoins et ses vœux seront satisfaits, » lorsque ses intérêts seront largement compris, voici, mes- » sieurs, à quels signes vous le reconnaîtrez :
» Elle produira assez pour se libérer de sa dette par Pex- » cédant des recettes sur les dépenses, sans mesquines et » fallacieuses combinaisons d'amortissement ; elle sera as- » sez riche pour se faire commandite à elle-même sans em- » prunts.
» Un tel résultat n'est ni impossible ni difficile à obte- » nir; il suffirait, pour l'atteindre, de le vouloir avec la » persévérance, l'économie de moyens et l'esprit judicieux » qui ont caractérisé les hommes utiles à qui*l'industrie » française, depuis vingt années, est redevable de ses plus » grands et rapides progrès.
» On ne sait pas assez tout ce que renferment de richesses » négligées les entrailles de notre sol inculte et fertile; » vous ne les connaîtrez, messieurs, que lorsque l'industrie » agricole, en retard de deux siècles, aura rejoint l'industrie » manufacturière qui s'égare en la devançant de trop loin.
» On n'y parviendra que par une meilleure organisation » du Travail, de l'Épargne et du Crédit public.
» J'appuie le projet de loi dans son ensemble, comme » l'un des moyens les plus sûrs de soustraire notre pays aux » révolutions périodiques et aux réformes prématurées, s'il T> fait entrer le gouvernement dans la voie neuve des insti- » tutions de morale, de prévoyance et de bien-être popu- » laire, dont je déplorerais qu'un esprit de défiance le fît » exclure, d
M. salterte: a M. de Girardin propose de rendre l'établis- » sèment d'une caisse d'épargne obligatoire pour les chefs- » lieux d'arrondissement et de département, et facultatif »> pour les autres villes.
M. EMILE DE GIRARDIN : (( Jc pric la Chambre de me per- » mettre de citer un fait.
» M. le maire de Cherbourg a fait tous les efforts imagi- » nables pour établir dans cette ville une caisse d'épargne. » Il a rencontré, et cet exemple s'est offert dans beaucoup » de lieux, des obstacles très grands pour arriver à celte » fondation. Ce n'est qu'après plusieurs années de persévé- » rance qu'il y est parvenu. La caisse a été ouverte le » 1®' novembre, et le 24 décembre, bien que son utilité eût » été contestée par le conseil municipal lui-même, elle » avait déjà reçu 17,416 francs. Dans toute ville où une » caisse d'épargne n'est pas établie, l'utilité de cette caisse » sera toujours contestée, parce qu'elle n'aura pu être » appréciée par l'expérience. De là, la nécessité d'une loi qui » régularise l'établissement des caisses d'épargne. Ma pro- » position 2 deux avantages : d'une part, l'intervention du » receveur de l'arrondissement évite des frais nombreux, » et offre des garanties difficiles à rencontrer dans un » simple caissier qui serait rétribué 5 ou 600 francs. D'au- » tre part, si on charge l'imprimerie royale de l'impres- » sion des livrets et registres, impressions fort coûteuses y> lorsqu'elles sont faites isolément, il n'y aura plus de » frais qui rendent nécessaires des souscriptions qui, je » persiste à l'affirmer, seront toujours très difficiles à ob- » tenir fl). »