TROISIÈME PREUVE I FONDATION DE L'INSTITUT DE COETBO
Exposé,
Considérant :
« Que la production du sol en France peut être considé- » rablement augmentée ;
» Que les frais d'exploitation rurale peuvent être consi- » dérablement diminués, par la conversion sur place des » produits agricoles en produits industriels plus transpor- » tables;
(l) CHAMBRS DES DEPUTES. Moniteur un '«er<c/, 4 février 1835.
«> Que la dépense de main-d'œuvre et l'excès de forces » absorbées par les travaux pénibles de l'industrie agricole, « peuvent être l'objet d'une forte réduction, en leur appli- » quant la méthode rigoureuse et la précision chiffrée qui » distinguent les opérations manufacturières ;
» Que l'économie des déchets et l'emploi des résidus non » utilisés peuvent devenir l'objet d'une augmentation inap- » préciable de richesse reproductive ;
» Que les découvertes journalières des sciences chimiques » et physiques applicables et appliquées à la préparation » des engrais destinés à prévenir et à réparer l'épuisement T> du sol, peuvent en varier à l'infini les effets fertilisants ;
» Que l'importation judicieuse et la naturalisation en » France de certaines plantes et graines exotiqyes, doivent » renouveler avantageusement les plantes et graines indi- » gènes inférieures ou dégénérées ;
y> Que Vamélioratmi du sort des classes lahoriemes n'est » point une tentative chimérique ; qu'elle peut s'obtenir : — » par une préparation à la fois plus économique, plus saine » et plus variée des aliments, — par une fabrication perfec- » tionnée des boissons, — par un meilleur mode de repro- » diiction des races et d'engraissement des bestiaux ;
» Que l'industrie doit et peut satisfaire les nouveaux be- » soins qu'elle fait naître ;
» Que l'alliance de l'industrie et de l'agriculture est ap- » pelée à résoudre ce problème de civilisation, posé aux » gouvernements par les peuples, à savoir : que tout homme 1) intelligent^ moral et laborieux^ avec huit heures par jour » d'un travail rationnel, puisse .nourrir substantiellement^ » — loger sainement^ — vêtir convenablement sa famille^ — » en assurer Vavenir et le présent^ — profiter d^un loisir de » six heures pour sHnstruire utilement et élever honora- » blement ses enfants dans la profession à laquelle il devra. » son bien-être ;
» Que, pour faire jouir la France de l'ordre public qui naît y> de la prospérité générale, il resterait peu de conquêtes à » demander à l'imagination des hommes, si l'on rassem-
» blait sur un même point, pour les expérimenter et les » faire concourir entre eux : — les procédés de culture, — » les instruments aratoires en usage dans toutes les locali- » tés de France et de l'étranger, où ils sont différents, afin » d'établir par la comparaison leur supériorité spéciale » ou relative,— -de constater avec certitude et publicité quels » sont, dans des conditions déterminées, les productions » exotiques qui doivent remplacer les productions indigè- » nés , les instruments les plus économiques , les pro- » cédés les plus productifs ;
D Que pour accomplir cette heureuse réforme, il rie man- » que à la vaste publicité du Journal des Connaissances )x utiles que la conversion des préceptes et des procédés » qu'il public,— en résultats déjà obtenus, — authenlique- D ment constatés par des expériences préalables, — exacte- » ment comparés, — rigoureusement chiffrés, afin que les » lecteurs qui prendront ces préceptes pour règle de con- » duite sachent également : — ce qu'ils devront faire, — » ce qu'ils devront éviter, — et ne soient jamais exposés à » des essais infructueux qui leur feraient abandoimer le » Progrès pour rentrer plus opiniâtres dans la Routine ;
» Il est établi à Coëtbo (Morbihan) un Institut agricole, » au moyen d'une cotisation d'uN franc demandée à l'es- » prit public des souscripteurs du Journal des Connais^ » sauces utiles (1). »
(1) Les conventions faites avec le propriétaire de la terre de Coëtbo étaient des plus simples :
M. de Bécliciiec, en sa qualité de pyopriélaire, faisait les frais d'exploitation et jouissait des produits, puisque aucun prix de fermage ne lui était payé.
A titre de directeur^ il receVait, pour logement, nourriture, blanchissage, éclairage et chauffage, 55 centimes par élève et par jour, scit 200 francs par an.
L'insu'uction était donnée par quatre professeurs, au traitement de 1,H00 francs, et par deux contrc^maîtres, à 500 francs.
Les recettes et les dépenses étaient tenues avec la plus stricte exactitude et soumises à une commission des comptes, composée de gérants de journaux, représentant le contrôle par la publicité. Ainsi, les comptes pour le premier exercice, l'exercice 1833, furent vérifiés par MM. Dreux, notaire; Guillemot, gérant du Journal du Commerce; Goumy, gérant de VErfio français; L. de Lostimge, gérant du Rénovateur ; Paulin, gérant du Malional\ Pommier, gérant de VEcho des Halles.
Règlement.
« L'institut agricole de Coôtbo a pour objet spécial :
» De former une École normale dHndustrie agricole pra- » tiqite et comparée^ dans laquelle seront gratuitement ad- » mis 100 élèves appelés de tous les points de la France, se- » Ion Je mode de répartition fixé pour chaque département.
^ Il a pour but :
» Dans Vintérét de la frange :
» De tracer à l'agriculture nationale la voie la plus courte » pour atteindre, sans gaspillage d'argent et de temps, le » degré de perfectionnement auquel est parvenue l'agri- » culture, en Flandre, en Angleterre, en Suisse, etc., etc. ;
» D'appeler de tous les départements du royaume des » élèves apportant la connaissance des méthodes et des in- » struments en usage dans leur arrondissement;
» De restituer à chaque département son contingent an- » nuel d'ÉLÈVES devenus experts, et de fournir ainsi succes- ^) sivement à chaque canton un moniteur , dont l'exemple » sera le meilleur enseignement mutuel, car il y aura profit » à le suivre ;
» Enfin, d'accomplir la réforme agricole qui doit augmen- » ter la richesse nationale — • améliorer le sort des classes » pauvres, — et mettre un terme aux crises sociales qui agi- » tent périodiquement la France.
» Dans l'intérêt du Journal des Connaissances utiles :
» De le placer hors rang de toutes les publications vivant » sur un fonds banal de découvertes tombées en désuétude, » de perfectionnements chimériques répétés sans examen » et toujours accueillis avec crédulité ;
» De lui donner les moyens de préciser avec certitude » quels sont enfin les procédés concernant l'industrie agriï) cote, qui sont incontestablement des progrès, et ceux qui » ne sont que des déceptions.
» Dans l'intérêt des élèves :
» D'en former un corps dHngénieurs agricoles^ en état de
» diriger les travaux des plus importantes exploitations, car » ils auront appris par la pratique aidée de la théorie quels » sont :
» Les modes de culture les plus productifs ;
» Les instruments les plus utiles ;
» Les perfectionnements que peut subir la fabrication des » boissons;
» Le mode de préparation des aliments le plus économiyy que et le plus sain ;
» Les moyens de convertir sur place avec avantage les D productions brutes du sol, en produits manufacturés de » commerce, — pour diminuer les frais de transport, — évi- » ter les déchets — et utiliser les résidus ;
)) Les meilleures méthodes de reproduction et d'amélio- « ration des races chevalines, bovines et porcines des bêtes » à laine et animaux de basse-cour, etc. ;
» Les pratiques les plus expéditives pour ajouter, soit à D la force, soit à la valeur des bestiaux, et prévenir les ac- » cidents et les maladies ;
» Les procédés de travail les plus rationnels, c'est-à-dire » les moins pénibles et les plus lucratifs.
)) Ils sauront bien deux choses :
» Que la force et le temps sont argent, et doivent être » calculés comme tels ;
» Que tout objet n'a de valeur intrinsèque et relative, sus- » ceptible d'être exactement calculée, qu'autant qu'on peut » étabhr pour le vendre tout ce qu'il a coûté.
» Toutes les grandes propriétés de France attendent des » régisseurs, des fermiers — en état de choisir selon la nay> ture du sol, et les besoins de la localité, le mode d'exploi- » tation le plus convenable, — capables de justifier les moy> tifs de leur choix par des chiffres, et leurs chiffres par des » produits.
» Les élèves formés à I'institut agricole seront ces » hommes.
» Les moyennes et les petites propriétés attendent leur » venue, pour avoir des modèles qu'elles suivront aussitôt
» que l'avantage leur en sera démontré parla comparaison. » Un mobile plus fort que la routine chez les hommes igno- » rants, c'est l'avidité. II suffira de mettre ces deux mobi- » les aux prises ; ils s'annobliront dans leur lutte, l'avidité » triomphante se transformera en émulation nationale.
» Ainsi, en faisant à son instruction le sacrifice de deux » années de son temps, chaque élève s'assure un avenir » honorable, et jouit d'un présent utilement employé, au- » quel il n'a point à pourvoir.
» Ses besoins sont convenablement prévenus et satisfaits; y> de plus, s'il se distingue par son travail, ses camarades » lui votent des primes d'encouragement payées par l'éta- » blissement et qui serviront à se former un petit pécule » pour l'époque où il sortira de I'institut agricole, en de- » viendra le correspondant et Ventrepositaire,
» Les élèves formés à I'institut agricole recevront en » dépôt à leur sortie une ou plusieurs collections des ins- » truments perfectionnés, graines nouvelles, etc., choisis » en raison de l'arrondissement où ils iront se fixer.
» Ils seront ainsi entrepositaires de I'institut agricole, » et munitionnaires de leur arrondissement.
» Ils y recueilleront, pour être transmis mensuellement à » I'institut agricole, tous les faits dignes de la publicité » du Journal des Connaissances utiles.
» Les conditions pour être admis GRATUITEMENT à » I'institut agricole sont :
» 1** D'être sociétaire ou fils de sociétaire de 1' union for- » mée entre tous les souscripteurs du Journal des Connais- » sances utiles ;
» 2** D'être muni d'une demande formelle d'introduction » signée par le membre correspondant de V arrondissement^ » et par vingt-cinq des sociétaires-souscripteurs du Jowr- » nal des Connaissances utiles domiciliés dans l'arron- » dissement;
» 3** De savoir lire et écrire correctement;
» 4° D'être libéré du recrutement, — soit par l'effet du » tirage au sort, — de l'exemption, — d'une prime d'assu-
58 tSâlf.
» rance payée à l'une des compagnies spéciales, — soit au » moyen d'un fonds commun que les élèves pourront for- » mer entre eux avec les avantages delà mutualité;
» 5° D'être d'une bonne constitution, d'avoir eu la petite- » vérole ou d'avoir été vacciné ;
» 6® D'être muni d'un certificat de bonne conduite signé » conjointement du maire et du curé de leur paroisse ou y> du ministre de leur culte. »
{Suivent les articles du règlement.)
Conseil général d'IUe-et-V Haine, iS33. Rapport sur V Institut agricole établi à Coëtbo.
« Ayant visité plusieurs fois l'établissement de Coôtbo » dans le plus grand détail et particulièrement le 31 juillet, » j'ai vu avec la plus grande surprise , treize jours après » l'ouverture des cours, des choses à peine croyables : une » école de près de 300 sujets de racines, plantes fourra- » gères, légumineuses, céréales, tinctoriales et autres, cul- » tivées en carrés d'étude pour l'instruction des élèves; » plus de mille mûriers multicaulis, plantés en boutures ou » en chevelu, nombre desquels ont fait à la dernière sève » des pousses de plus d'un mètre; une collection de plusieurs » milliers d'arbres indigènes ou exotiques, verts ou à feuilles » caduques, également cultivés pour l'instruction forestière » des élèves.
» Les belles collections du jardin de Froment sont toutes y> venues par échantillons de plusieurs centaines de sujets » peupler les vastes pépinières de Coôtbo. La culture des » carottes blanches à collet vert , de èelles jaunes de » Flandre, celle des lentilles, lentillons, vescps, pois, etc., » est faite sur une grande échelle pour la nourriture des » bêtes à l'étable et celle des nombreux élèves de races » choisies. La betterave blanche et jaune se cultive sur une détendue de plus de 30 hectares pour la fabrication du » sucre indigène.
>) Le navet de Norfolk est également cultivé sur une
» très grande échelle. J'ai vu des semis de rutabaga, dé » colza, soit pour laisser en place, soit pour en être repi- » qués. L'école de l'établissement, faite dans une terre or- » dinaire, préparée seulement pour la culture dé la bette- » rave, prouve par la force de la végétation de certaines » plantes combien de conquêtes notre Bretagne a encore à » espérer pour augmenter sa richesse productive.
» La préparation des fumiers à la chaux ou au charbon, » pour absorber les matières animales en putréfaction, que » l'on a confectionnés à Goëtbo, et dont l'effet stimulant » dépasse tout calcul, est une des industries se rattachant » à l'agiiculture dont la Bretagne doit s'emparer. L'hecto- » litre de noir animalisé^ qui ne reviendrait pas à plus de » 1 fr. 30 c. sur les côtes de Bretagne , en y employant les » moules et autres coquillages si abondants sur les rochers, » peut se payer par les cultivateur avec avantage 13 fr., » aux prix actuels des denrées.
» Vous entretenir, messieurs, de tous les essais que j'ai » vu tenter à Coôtbo, serait outrepasser les bornes du temps » que vous pouvez consacrer à m'entendre. Je vais main- » tenant passer à des détails qui vous intéressent davan- » tage : ce sont ceux de l'organisation de l'école et de la » partie instructive comme du travail confié à ces jeunes » gens.
» Cinquante élèves étaient rendus le 13 juillet à l'Institut » agricole. Divisés en cinq décuries commandées chacune » par deux décurions choisis par la décurie, h la majorité » absolue des suffrages.
» L'un des décurions ayant l'habitude du travail des » champs les dirige dans les travaux extérieurs, le second » leur sert de répétiteur des cours. A quatre heures, la » cloche annonce le lever» Une décurie passe immédiate- » ment au service des cours et écuries de la ferme; bœufs » et chevaux sont étrillés chaque jour, nettoyés, pansés, les » cours balayées avec la même exactitude que dans un » quartier de cavalerie, d'où résulte une augmentation de » fumier et un état parfait de santé pour les bestiaux. La
» décurie de service s'occupe de ces travaux de quatre à » neuf heures; elle a vingt minutes pour déjeûner avec les » autres. Les autres décuries, ayant terminé leur déjeûner » avant cinq heures, partent pour les champs, chaque dé- » curie ayant son travail réglé de la veille par l'ordre du » jour remis aux décurions. L'une conduit quatre charrues, » les herses ou rouleaux destinés à l'ensemencement ou » culture des champs.
» Chaque élève passe successivement d'un travail à » l'autre. L'un sème pendant que l'autre herse ; vient un » troisième qui roule la terre que les charrues qui précè- » dent ont ouverte quelques instants auparavant. Rien ne » peut vous donnerl'idée, messieurs, du zèle que déploient » ces jeunes gens pour cette succession de travaux. J'ai vu » butter des pommes de terre, avec la charrue à double » versoir, par des élèves formés depuis vingt-quatre heures, » et qui s'en acquittaient avec une adresse qui vous aurait » étonnés vous-mêmes. Il est vrai que chaque décurie est » sous la conduite d'un homme de travail rétribué, tiré de » chez M. de Dombasle ou de la ferme royale de Grignon. » C'est ce qui explique la régularité des labours qui, jointe » à l'émulation, concourt à former si promptement des su- » jets.
» D'autres décuries sarclent et buttent les betteraves , » carottes et autres cultures sarclées; d'autres sont em- » ployées h faucher les foins, les faner, enfin à tous les » travaux de la saison.
y> DE ROPERT ,
» Membre du conseil général. »
A la suite de ce rapport, le conseil général d'Ille-et-Yilaine vote une somme de 400 fr., pendant que le conseil général du Morbihan en vote une de 860 francs.
Conseil général du Morbihan, 1S34,
« Le conseil reconnaît , comme dans la session précé- » dente, toute l'utilité de l'établissement agricole de Coôtbo'.
» Rien n'est plus à désirer, dans le département du Mor- » bihan, qu'une amélioration dans le mode de culture suivi » jusqu'à présent par nos laboureurs. Aussi le conseil gé- » nérai reihercie les directeurs et fondateurs de ce bel éta- » blissement de tous les efforts qu'ils font pour propager » les bonnes méthodes, et les invite à continuer.
» Le conseil regrette que l'emploi d'une partie de ses » faibles ressources à d'autres objets d'utilité publique non » moins importants ne lui permette pas de plus grands » sacrifices en faveur de l'Institut de Coëtbo. Néanmoins, » le conseil alloue une somme de 1,000 fr., et M. le préfet » est invité à s'entendre avec M. le directeur, pour le main- » tien ou l'admission, dans cet établissement, de cinq élè- » ves. Le conseil général réclame vivement toute la solli- » citude du gouvernement en faveur de ce bel établisse- » ment. »