‹ Questions de mon temps, 1835 à 1856 (volume 2)Chapitre 40 sur 78 · III · texte numérisé non relu

III

d'empêcher raccaparement des denrées et le monopole des produits, tantôt de maintenir la bonne foi dans les transactions commerciales et dans la confection des produits fabriqués. Réalisez surtout les statuts d'Etienne Boileau, rédigés en 1468, lorsqu'il réunit en divers corps d'états les travailleurs de toute profession, d'Etienne Boileau, qui avait fait graver sur son épée de prévôt cette belle devise que Louis XI lui avait donnée : Tout par justice.

Mais point n'est besoin de remonter si haut dans le passé.

En 1802, le premier Robert Peel, le père de l'homme d'Etat dont l'Angleterre porte le deuil, propose à la chambre des communes le célèbre bill de 1802, ayant pour titre : An Act for the préservation ofthe healthand morals of apprentices and others... Loi pour conserver le moral et la santé des jeunes travailleurs.

A l'acte de 1802, provoqué par sir Robert Peel, digne père de son digne fils, succèdent : l'acte de 1819, obtenu par Wilberforce ; l'acte de 1825, soutenu par Hobliouse ; le bill de 1833, emporté par lord Ashiey. Voilà pour l'Angleterre; je passe h la France.

En 1841, le 22 mars, une loi est votée qui limite le nombre des heures du travail des enfants dans les manufactures, loi dont l'inapplication donna lieu en 1847, à la présentation d'une loi nouvelle. Au nom de la liberté, repoussezvous la loi qui limite les heures du travail des enfants dans les manufactures? Non, car je lis dans votre rapport :

(( La vigilance de l'autorité s'est déjà étendue sur l'enfant » exposé à une exploitation trop précoce, et des lois sou- » vent remaniées, ayant encore besoin de l'être, ont été » rendues pour déterminer le régime des enfants dans les » manufactures... Il faut faire exécuter la loi qui défend » d'abuser des forces des enfants dans les manufactures.»

Il est donc inutile que j'insiste plus longuement sur une objection qui tombe d'elle-même, et que je rappelle les décrets des 2 mars et 4 avril 1848.

Le Code pénal gunit l'homme qui tue, blesse ou frappa

son semblable. De quel droit le travail, quand il est meurtrier, quand il est homicide, jouirait-il d'une impunité et d'une inviolabilité dont l'homme ne jouit pas?

J'écarte de ce travail toute autorité dont le témoignage serait trop suspect, toute autorité qui pourrait passer pour « TROP HUMAINE ; » c'cst daus un rapport de M. Charles Dupin à la chambre des pairs, en 1847, que je puise les citations suivantes :

« La liberté I mais le vendeur ne l'a pas, en Angleterre. » Dans un pays qui passe, en moins d'un demi-siècle, de » huit millions à seize millions d'habitants, malgré des émi- » grations immenses ; dans un pays où la classe agricole » ne peut pas môme occuper tous ses enfants, réduite » qu'elle est au moindre nombre de mains, par la grande » propriété, sur un territoire exigu, tandis que le surplus » affamé de toutes les classes offre ses bras à l'industrie, » qui les remplace de plus en plus, avec une efficacité tou- » jours croissante, par ses mécaniques et ses moteurs ; dans y> un tel pays Voffre du travail est toujours incomparable- » ment supéneure à la demande. Là, c'est l'acheteur qui » dicte les conditions, dures ou non : c'est le vendeur qui » les subit, et qui n'a pas la liberté du refus.

» L'ombre de cette liberté, si le vendeur ne l'a pas pour » lui-même, le vendu, fils, fille, épouse de l'ouvrier, l'a bien » moins encore, sous la puissance qu'il est du père, du tu- » teur ou du mari : c'est du mineur, c'est de la femme » qu'on dispose ainsi, sans les consulter, lorsqu'il s'agit de » leur sort... On voit maintenant à quel point, pour aider » l'intérêt industriel, on profanait ce nom sacré de liberté, » qui fait tressaillir tous les cœurs, et qui s'empare même » des consciences.

» Au milieu de ces débats parlementaires, des milliers » d'ouvriers, pères de famille, adressaient à la chambre » des communes d'humbles et pressantes pétitions : ils » suppliaient qu'on les protégeât, dans la personne de leurs » enfants, contre un travail immodéré, dont ils ne pou- ^ valent pas exiger la réduction à de justes limites. Leurs

» prières et leurs larmes déposaient contre la prétendue lî- » berté, dont on proclamait pour eux un exercice impossiy) ble et dérisoire.

» Les pauvres pétitionnaires ne réclamaient pas seule- » ment en faveur de leurs enfants. L'industrie moderne, y> qui donne h ses mécaniques le plus grand degré possible y> de vitesse, afin de multiplier en proportion son travail et » ses bénéfices, cette industrie exigeait des ou\Tiers la plus » grande fon/e réunie à la plus grande agilité. Dès que l'âge » où l'homme atteint la plénitude de la maturité se trouvait » dépassé, dès que ses mouvements commençaient à s'ap- » pesantir, on le jugeait en décadence ; on le trouvait vieil- » lissant à quarante ans, et vieillard a quarante-cinq! (En » 1839, d'après des rapports concernant les fabriques de » Manchester et de Stockport, sur 22,094 ouvriers des fila- » tures, il y en avait seulement 143 ayant atteint leuj* qucH » rante-cinqnième année. Ce n'est pas tout à fait sept indi- » vidus sur mille.,.) Aussitôt que les commandes aUanguies » commençaient à diminuer le travail des manufactures^ on » congédiait Vouvrier entre ces deux âges. Lorsque Vactivir » té du commerce renaissait^ et que Vhomme expulsé se pré- » sentait pour reprendre le traxfail., on le repoussait comme » unmanouvrieruséetfini...Te\(i{2i\i le second motif qui « portait les ouvriers à demander que la loi fixât une cer- » taine longueur de journée qui , favorable aux deux extrémi- » tés (le la vie, convint plus doucement h l'enfance et plus » longtemps à l'âge mûr.

» A l'instant même, l'intérêt personnel attaque les récla- » mants qui faisaient entendre ces doléances et ces vœux. tt Les pétitionnaires^ ?S^\Tme-\^çMi en plein parlement, c'c«/ » la lie^ le rebut des classes qui devraient être laborieuses, » On affecte de les regarder comme des fainéants, en ré- » volte contre l'emploi de leurs bras, contre la sueur de » leur front î On les représente comme aveuglés par le fol « espoir qu'en obtenant, pour les jeunes travailleurs de •) moms longues et moms pénibles journées, les leurs se- » raient t*n même lemps raccourcies, sans pour ceia rien

» perdre de leur salaire. Ces médecins, ces ecclésiastiques, » ces notables de tout état, dont le témoignage et les récla- » mations se joignent à celles des pères de famille intéres- » ses, on les peint aussitôt comme des personnes vaniteuses, ï) légères, complaisantes, irréfléchiies, de peu de poids, et » dont les Suffrages doivent être comptés pour rien.

» Voilà ce qu'on répétait avec une assurance imperturba- » ble jusqu'au moment où lé très honorable Robert Peel, » défendant le bill présenté par son père, faisait, avec une » éloquence austère, justice de ces dénégations dans la » Chambre des Communes; et jusqu'au moment où, dans la » Chambre des Lords, un célèbre évoque de Chester, dont » le vaste diocèse comprend les neuf dixièmes des manu- » factures soumises à la loi qu'on amendait ; jusqu'au mo- » ment, dis-je, où ce prélat faisait entendre des paroles » qu'on ne put pas, comme celles des ouvriers, infirmer, en » déversant sur elles le dédain et l'ironie. « Mon devoir » d'ecclésiastique et de î?7'diaf, disait-il, était de visiter moi- » même les nombreuses manufactures de mon diocèse^ oii » tant d'êtres faibles^ suivant les uns^ ne souffraient nen^ » mais suivant dautres souffraient beaucoup dans leur sani> téy dans leur moral, par Veffet dun travail qui, prolongé » sans mesure, les abrutit et les accable. J'ai rempli ce de- » voir ; j'ai vu partout de mes yeux : je délare que l'excès y> du labeur est tel qu'il ne compromet pas seulement les

» FORCES ET les FACULTÉS DES JEUNES CRÉATURES ÉPUISÉES AIN- « SI^ MAIS LEUR VIE MÊME. »

Si la société a le droit de poursuivre et de punir le meurtrier, elle a le même droit de poursuivre et de punir le travail homicide, le travail qui abrège la vie de l'homme, qui estropie l'enfant, qui déforme la femme, qui fait dégénérer l'espèce, et déchoir les nations. Dans ce cas, ce n'est point la liberté, c'est le crime qu'elle frappe, c'est l'attentat à l'humanité qu'elle venge (J).

(l) « Vos chiens et vos pourceaux dévorent la nourriture du peuple, et \ous ne savez pas y remédier. Le peuple meurt de faim sur les routera et

Si la société a le droit d'ériger en délit (articles 269 et 275 du code pénal) la mendicité et le vagabondagE, elle a le même droit d'ériger en délit l'insuffisance du salaire (1).

Si la société a le droit de protéger la propriété, elle a le même droit de protéger le travail f2).

Ne voulez-vous pas que la loi intervienne pour fixer une limite au-dessous de laquelle le taux du salaire ne puisse et ne" doive jamais descendre? — Soit, je le veux bien. Quand il s'agira de pousser, même jusqu'à l'excès du scrupule, le respect de la liberté, ce n'est pas moi que vous trouverez moins absolu que vous.

les grands chemins, et vous ne savez pas ouvrir les greniers publics. Quand vous voyez des hommes morts de faim, vous dites : « Ce n'est pas » ma faute, c'est celle de la stérilité de la terre. » Cela diflfère-t-il d un homme qui, ayant percé un autre homme de son glaive, dirait : « Ce » nVst pas moi, c'est mon épée. o Ne rejetez pas fa faute sur les intempéries des saisons, et les populations de l'empire viendront à vous pour recevoir des soulagements à leurs misères.

» Le roi déclara qu'il désirait suivre les leçons du philosophe, qui ajouta avec respect :

« Tuer un homme avec un bâton ou une épée, trouvez-vous à cela » quelque difiFérence? — Aucune, répondit le roi. » Le philosophe dit encore : a Le tuer avec une épée ou un mauvais gouvernement, y trouTez- » vous de lardififérence ?» Le roi répondit : « Non. »

MANCIUS.

(1} a Toute loi qui défend de mendier doit offrir le moyen de suppléer à cette ressource, car la mendicité n'est réellement coupable que lorsque le pauvre a un aut^ moyen de gagner et de soutenir sa vie. »

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