BACON
« Il est singulier et déplorable d'entendre la multitude des idiots, et même les bons esprits et les bons cœurs, faire chorus avec les misérables intéressai au désordre, pour convenir que nous ne sommes pas dana le temps d'apporter les remèdes convenables aux maux de l'Etat. Pourquoi donc le temps de la maladie ne se* rait-il pas celui des remèdes ? »
LE MARQUIS 1>B XlRABEAIT.
« La société est tenue de rendre la vie commode
& tous. »
B088UET.
•( Les gouvernements sont institués pour fidredee choses dii^ciles. »
ODIZOTi
*• La charité qui se traduit simplement par raumône est, s'il est permis de s'exprimer ainsi, une sorte de régime protecteur de la misère. »>
WOLOWS&t.
Mais si les travailleurs ont tous le nécessaire, et que ce nécessaire suffise pour dispenser la femme de quitter for-
L'ABOLITION DE LA MISÈRE. m
cément son ménage, et l'enfant de quitter prématurément sa mère, s'il n'y a plus de misère, que devient l'aumône? s'il n'y a plus d'aumône et de misère, que devient le prêtre, et quelle sera sa mission nouvelle?
La mission nouvelle du prêtre dans la société, rachetée de la misère par le travail, délivrée de l'aumône par l'assurance, sera celle de ministre de l'âme, mission qui vaudra bien, si je ne me trompe, celle d'administrateur de la charité.
Il ne quêtera plus, il consolera.
Il ne donnera plus l'assistance qui passe, il donnera l'enseignement qui reste.
H élèvera jusqu'à la hauteur de Dieu la pensée de l'enfant, afin que l'homme, ennobli par les scrupules de sa conscience, n'ait même plus à subir ,1e moins pesant et le dernier des esclavages : celui de la loi.
Telle sera la haute mission du prêtre lorsqu'il aura cessé d'être percepteur d'aumônes et salarié de l'État, lorsqu'il vivra du travail de sa parole, mûrie par l'étude, exercée par la lutte, inspirée par la foi; telle sera certainement sa mission, car si sa mission n'était pas celle-ci, il n'en aurait aucune, et bientôt il adviendrait des églises et des temples ce qui est advenu des a})bayes et des monastèt'es tombés en ruines, et remplacés par des fermes et des fabriques.
Ce que j'ai dit de la société, je le dis également de la religion; elle, aussi, ne peut plus être sauvée que par la liberté absolue.
Si la quatrième révolution que chacun pressent ne trouve pas, lorsqu'elle éclatera, l'Église et l'Etat entièrement séparés et libres de tout lien réciproque, malheur à l'Église, car elle n'échappera pas à la solidarité des fautes de l'État, dont elle n'aura pas décliné la responsabilité, tandis qu'il en était temps encore I
L'aumône est à l'assurance ce que la pirogue de l'Indien est au steamer de l'Américain; c'est l'enfance de l'art, c'est l'enfance de la société ; l'assurance fera de la politique, science morale, c'est-à-dire science flottante au gré de
l'autorité, une science exacte, c'est-à-dire une science certaine, car elle aura les mathématiques pour base.
Nul aujourd'hui ne saurait dire à quels progrès s'arrêtera la politique, dès qu'elle sera définitivement entrée dans la voie où tout cesse d'être arbitraire, où tout devient absolu.
Par la misère générale tout se complique ; par le bienêtre universel tout se simplifie.
La question que je pose, et qui doit servir de conclusion à ce travail, est donc celle-ci : — Le bien-être universel est-il possible ?
Je réponds oui, et la raison que je donne de mon opinion, c'est qu'il est nécessaire.
Attendu qu'il est nécessaire, il s'accomplira.
Point de fol orgueil ! la science de l'homme n'est rien de plus qu'une traduction de la nécessité.
Qui dit liberté de tous, dit implicitement bien-être de tous. Si le bien-être était une chimère, la liberté serait une utopie ; si le bien-être universel n'était pas réalisable, le sufiragc universel ne serait pas durable. Ce sont les deux flancs de la société nouvelle.
J'ai lu tout ce qui a été écrit sur la question des subsistances dans leurs rapports avec les populations. AdmiraUe loi I La rapidité dans l'accroissement de la population se ralentit à mesure que le bien-être augmente. Donc porter le bien-être parmi les pauvres est le moyen d'empêcher qu'ils ne pullulent. L'expérience le démontre : la fécondité humaine a diminué en France à mesure que le besoin du bien-être se faisait sentir ; le nombre des naissances relativement à la population totale a baissé graduellement; il était :
En 1772, de une sur 24,50 individus,
En 1841, elle n'6st plus que de une sur 34,10 (1).
Je comprends que la question des subsistances dans ses rapports avec la population ait paru grave aux temps où il n'y avait qu'une partie des populations qui travaillaient, où
(1) MOBEAU DE JOKNÈs. Éléments de statistique.
l'oisiveté était un droit, où le travail et le commerce étaient réputés choses viles, où l'esclavage existait, où le privilège régnait, où les nations étaient étroitement resserrées dans les limites de leur territoire, où les communications étaient difficiles, lentes et dispendieuses, où la navigation était assujétie au bon plaisir des vents, où les objets d'échange variaient en petit nombre, où le sel, le blé, le cuir, servaient de monnaies, où le crédit en était encore à épeler la première leUre de son alphabet, où la paix formait l'exception et la guerre la règle, où les rois étaient tout, où les peuples n'étaient rien. Mais les temps sont changés ; déjà cette question a perdu une grande partie de son importance ; encore quelques progrès accomplis, et il ne lui en restera plus aucune.
Ces progrès s'accompliront ; pour caution de l'avenir, j'ai le passé, dont je trouve la description suivante dans un petit traité de M. Charles Dupin, intitulé : Bien-être et Concorde des Classes du Peuple français (1) ;
« Ne parlons pas de ces époques du moyen âge où tout » un peuple était serf, où le travail et ses fruits n'apparte- » naient pas plus au campagnard, au vilain, qui baignait » de ses sueurs une terre inféodée, qu'au manouvrier de la » ville et du bourg, qui, péniblement, exerçait des arts im- » parfaits, pour entretenir un luxe barbare dont l'éclat » contrastait avec la misère et l'humiliation des mains qui » l'avaient préparé.
» Arrêtons-nous aux plus beaux temps d'une époque » moins malheureuse pour le peuple, à ces âges célébrés 10 pour la renaissance, et bientôt après pour l'éclat des » sciences, des lettres et des arts d'imagination, plus spé- » cialement honorés sous le nom de beaux-arts.
» L'agriculture alors était encore dans l'enfance : elle suf- » fisait à peine à la chétive subsistance de quinze millions » d%abitants, sur le même sol qui maintenant nourrit avec
(1) Petits Traités publiés par l'Académie des Sciences morales et politiques. 4^ livraison.
» abondance trente-six millions de Français. Les artisans » habitaient de misérables masures qu'aucun vitrage ne » protégeait contre les injures de l'air et la rigueur des hi- » vers; les objets les plus utiles à notre habillement com- » fortable, les souliers, les gants, les bas, un col, une che- » mise même, étaient autant d'articles de luxe inconnus » au simple ouvrier, qui végétait ainsi dans un dénûment » absolu.
» Tel était le sort des habitants de nos villes et de nos » villages, même à la fin du siècle si fameux de Louis XIV, » de ce siècle où la France a brillé d'un si vif éclat. Tel » nous le présente aussi l'admirable tableau qu'un grand » citoyen, ami du peuple, le maréchal de Vauban, traçait, » il y a bientôt cent cinquante ans, de la misère où nos » paysans vivaient, dans le cœur même de la France. Vau- » ban ne composait pas des travaux de fantaisie pour api- » toyer sur la détresse des pauvres cultivateurs ; il décri- » vait avec une fidélité scrupuleuse ce qui se passait, ce » qu'il voyait autour de sa demeure, et dans un rayon de » plusieurs lieues. Jamais plus hideuse peinture n'a désolé » le cœur d'un ami de l'humanité.
» Si l'on doutait qu'il fût possible que la masse d'une po- » pulation existât si malheureuse, et dans un appauvrisse- » ment à tel point éloigné de l'état actuel, il nous suffirait » d'attirer les regards vers des peuples qui sont encore » aujourd'hui ce qu'étaient nos aïeux il y a deux ou trois » siècles. Ces lazzaroni demi-nus dont tout le bonheur con- » siste h peu travailler pour mal vivre ; ces prolétaires es— » pagnols, dont la fierté fainéante ne peut cacher une mî- » sère qui perce à travers des vêtements délabrés ; ces y> Irlandais que l'Angleterre habille avec les haillons de » Londres, envoyés à pleins navires, et que portent tout » déchirés des êtres qui s'abandonnent à l'apathie de la » dégi'adation : voilà des exemples qui peuvent rendre » croyable un état social qui, pour nous heureusement, » n'appartient plus à notre âge, et s'éloigne avec rapidité » dans le passé de l'histoire.
» Un souvenir précieux nous est resté du traitement » qu'éprouvaient, au siècle si brillant de Louis XIV, les ser- » viteurs de l'opulence et du haut rang, ces hommes dont » la livrée, couverte d'or, cachait au fond tant de misère : » c'est l'exiguïté des dépenses que l'épouse de ce monar- » que (Lettres de M™® de Maintenon) calculait pour les do- » mestiques d'une maison considérable. Aujourd'hui, le » moindre serviteur de la moyenne propriété ne voudrait » pas se contenter de la nourriture, et surtout du salaire » qu'on accordait pour peupler l'antichambre des grands » seigneurs du grand siècle.
» Passons au règne de Louis XV, h celui pendant lequel les » pères de nos pères sont nés. Jugez quel était encore le » sort déplorable des paysans, par le simple récit des im- » pressions que leur abjection produisit sur le fils d'un ar- » tisan de Genève, sur un homme auquel la mauvaise for- » tune avait rendu familières les privations et la misère, » qu'il avait longtemps éprouvées. Lorsque le célèbre J.-J. » Rousseau passe du pays si pauvre de Savoie sur le terri- » toire de France, le croiriez-vous ? ce n'est pas un spec- » tacle de sécurité, de bieuT-ètre ni d'aisance qui vient ré- » jouir ses regards ; et la peinture qu'il retrace laisse au » fond de l'âme l'impression la plus douloureuse.
» Autrefois, dans nos campagnes, les classes privilégiées » possédaient la terre à l'exclusion du paysan. La dîme, » prélevée sur les produits bruts, ne tçnait aucun compte » des frais de la culture ; elle pesait, en réalité, comme un » impôt du cinquième ou du quart, sur le produit net de » presque toutes les industries agricoles.
» Au sein des villes, l'industrie des arts et métiers se hé- » rissait d'autres entraves; elle opposait d'autres exclusions » à la simple classe ouvrière. Les diverses professions » étaient organisées en corporations isolées, égoïstes, ré- » pulsives, où les chefs de travaux étaient des privilégiés » en nombre limité. Quelle était la destinée de l'ouvrier le » plus habile, le plus laborieux, le plus sage dans sa con- » duite ? Si, par de l'or ou des protections, il ne parvenait
» pas à remplir quelque vacance parmi les favoris de la » maîtrise, il restait simple manouvrier. Il se voyait coni> damné, par le vice odieux des institutions, à croupir dans )) la plus infime des situations ; tandis que ses facultés, » son esprit d'ordre et son énergie l'appelaient, de par la » justice, à s'élever au premier rang.
» La révolution française a fait disparaître ces entraves, » ces abus et ces privilèges. Tous les enfants du travail » sont devenus égaux en droits. Le laboureur affranchi du » tribut de la dîme, et l'artisan délivré du monopole des » maîtrises, chacun a pu devenir libre possesseur d'un » champ, d'un atelier, d'une boutique, aussitôt que la » moindre épargne a permis, en ce genre, la plus modeste » acquisition.
» On croira peut-être que cette simple faculté d'être pro- » priétaire aux champs, d'être patron dans les cités, n!aura » produit que des résultats d'une lenteur désespérante et » qu'un bienfait apparent : nous pouvons offrir la preuve » manifeste d'un résultat tout opposé.
)D Les propriétés foncières de la France, comptées par » propriétaires dans chaque commune, forment un total de » onze millions. Tel serait le nombre des possesseurs de » biens fonciers, si beaucoup d'entre eux n'en avaient pas » dans plusieurs communes à la fois. Cette déduction es- » sentielle, mais difficile à faire, réduit environ à sept mil- » lions le nombre des chefs de famille propriétaires de » champs ou de maisons. Si l'on admet quatre personnes » par famille, l'on trouvera vingt-huit millions d'individus » participant à la propriété foncière.
» Il ne restera, par conséquent, dans les villes et les i> campagnes, que huit millions d'habitants dépourvus de » propriétés. Mais, parmi ces derniers, chaque jour aug- » mente le nombre des possesseurs d'un capital, fruit lé- » gitime du travail, de l'ordre et de la sagesse : c'est ce » progrès dont il faut vous faire apprécier la vitesse et » l'étendue.
» A coup sûr, au moment où les biens nationaux furent
» morcelés et vendus pour la première fois, il se produisit » un grand et soudain accroissement dans le nombre des » petits propriétaires. Mais l'on se tromperait beaucoup si » l'on croyait que ce nombre n'ait pas, ensuite, continué » de s'accroître par la diffusion naturelle de la richesse en- » tre toutes les classes laborieuses.
» La petite culture est devenue si profitable, elle a telle-
» ment stimulé l'industrie des paysans, qu'ils ont pu payer
» les terres, convenablement morcelées, un prix devant le-
» quel les possesseurs de grands capitaux ont reculé. Des
» bandes noires se sont formées, non-seulement au temps
» du directoire exécutif et sous l'empire, mais sous la res-
» tauration, pour démolir les châteaux, morceler les gran-
» des fermes et les vendre par faibles parcelles.
» Depuis la paix générale, et grâce aux bienfaits qu'elle » multiplie pour le peuple, la subdivision des propriétés a » pris un développement» de plus en plus rapide. Ainsi, la » quantité des cotes foncières, accrue d'environ deux cent » mille dans les onze premières années de la restauration, » s'est augmentée de six cent mille dans les neuf années » suivantes.
» Par conséquent, chaque année, un nombre croissant de » citoyens deviennent propriétaires fonciers. Le progrès est » tel qu'aujourd'hui, dans la plupart de nos départements, il ^ devient rare de trouver une famille de campagne qui ne » possède aucun bien-fonds. »
a Avant notre première révolution, dans les années
» écoulées de 1774 à 1783 inclusivement, il est mort, année » moyenne, par million d'habitants, 35,608 personnes.
» Dans les dix années écoulées de 1836 à 1845, il n'est
» plus mort, par million d'habitants, que 23,515 personnes.
» Voilà donc, à soixante-deux ans d'intervalle, la dimi-
» nution admirable de mortalité qu'éprouve la population
» française : cette réduction est de plus dhm tiers*
r> Pour offrir au lecteur une idée sensible de cette grande » amélioration de la santé publique et du bien-être général » dont elle est l'expression, il nous suffira de comparer les
y> mortalités ordinaires do l'ancien temps avec la mortalité » qui frappa le peuple français, de nos jours, dans la plus » funeste année du choléra.
» En temps ordinaire, l'accroissement annuel de la popu- » lation française est rarement inférieur à 170,000 âmes, et » surpasse quelquefois 200,000. Mais, en 1832,1a terrible an- » née du choléra, la mortalité fut si grande, que Paugmen^ » tation se trouva réduite à 4,453 personnes.
» Eh bien ! malgré cet excès de mortalité qu'offre l'année y> la plus malheureuse dont nos temps modernes aient gar- » dé la mémoire, comme elle est une déchéance au milieu » d'une époque de très grand progrès, la perte, par mil- » lion d'habitants, ne s'élève qu'à 27,577 habitants.
» Et la mortalité moyenne pendant dix années de l'ancien » régime, sans épidémies extraordinaires, avait été, par y> million d'hommes, de 35,608 habitants, c'est-à-dire de » vingt-neuf pour cent plus grande que dans la plus mor~ » telle année du choléi^a /...
» Voici donc ce qu'a gagné le peuple français. A présent, » môme dans les années les plus funestes, lorsque la na- » ture sévit contre nous avec une excessive cruauté, le » progrès des arts, le développement général de l'aisance, » le bien-être et les lumières des habitants, toutes ces cau- » ses réunies font beaucoup plus que compenser les sévices » de la nature et les fléaux accourus d'un autre hémis- » phère. »
De l'aveu de M. Charles Dupin, dont le témoignage assurément n'est pas suspect en cette circonstance, la révolution de 1789 a été une révolution juste et bienfaisante, puisqu'on moins d'un demi-siècle, elle a augmenté du dovble la quantité des subsistances, et diminué de plus d'un tien la mortalité. Je m'empare de ces témoignages et de ces faits, et je dis : Si une première révolution a porté de tels bourgeons, n'est-ce donc pas un motif d'espérer qu'une dernière révolution mûrira les fruits et achèvera l'œuvre si heureusement commencée ?
Je n'en doute pas.
La révolution du 24 février 1848 aurait pu et devrait être cette dernière révolution. Elle a été malheureusement et criminellement détournée de son cours ; mais elle saura le reprendre, ou, si elle n'y peut parvenir pacifiquement, de nouvelles révolutions éclateront encore et se succéderont jusqu'à ce qu'enfin la science, d'accord avec la nature, ait restitué à tous le nécessaire que Dieu n'avait refusé à aucun.
Le triomphe de la science sera l'anéantissement de la politique.
Mais, m'allez-vous dire, qu'appelez-vous la politique et qu'appelez-vous la science ?
Je vous réponds :
J'appelle la politique cet art, indigne du nom d'art, qui, pendant des siècles, ne sut que semer et récolter la guerre, la discorde, l'esclavage, l'immobilité et la misère.
J'appelle la science cette œuvre de réparation qui, jour et nuit, s'applique à semer et récolter la paix, la concorde, la liberté, le progrès et l'abondance.
La politique abuse de la force et la prodigue ; la science l'utilise et l'économise.
La politique, trompant tous les hommes et tous les peuples, les avait fait ennemis ; la science, en les éclairant, les fait émules.
La politique les divise, la science les rapproche.
La politique veut des frontières, la science n'en veut pas. Autrefois, les frontières étaient tout et les peuples n'étaient rien ; bientôt les frontières ne seront rien et les peuples seront tout.
La politique pousse à la rivalité; la science conduit à l'unité.
La science est le génie de l'unité, comme la littérature est l'esprit de nationalité ; aussi la science tend-elle constamment à effacer les démarcations de nation à nation que la littérature, au contraire, tendait constamment à conserver. La science est à la littérature ce que la démocratie est à l'aristocratie, ce que l'égalité est au privilège. Le passé
328 tS50.
vivra dans l'éternité par la littérature ; l'avenir y vivra par la science.
La littérature résume dans quelques-uns l'esprit de tous; la science restitue à tous l'esprit de quelques-uns ; la littérature a produit Homère, Virgile, Dante, Shakspeare, Molière, Corneille, Bossuet, Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo; la science a produit le marteau, l'araire, la hache, la scie, la vis, le levier, le niveau, le compas, la roue, la boussole, le pendule, le creuset, l'imprimerie, les canaux, la vapeur, les chemins de fer; elle vient de découvrir la télégraphie électrique; elle cherche les lois de la navigation aérienne, elle les trouvera, et tous en profiteront, amis et ennemis, peuples alliés et peuples rivaux ; caria science est à l'homme ce que le soleil est à la terre, elle est à la politique ce que le jour est à la nuit.
Dieu a tout fait, mais Dieu na pas tout dit ; il n'a pas tout dit afin que l'homme cherchât et découvrît. Ce qui fait la distance de l'homme à Dieu, c'est l'ignorance de l'homme ; tout ce qu'apprend l'homme, tout ce qu'il découvre est donc un échelon qu'il monte, et qui le rapproche de Dieu.
Dieu, c'est la vérité.
La vérité est une.
C'est là ce qui distingue la vérité de l'erreur, qui est sans nombre et sans fin.
Comme l'erreur, la poHtique varie à l'infini ; mais la science est une comme la vérité.
Tôt ou tard, la science,- cette économie du temps, cette nécessité intelligente, planant dans la vaste région des idées, au-dessus des étroites démarcations de territoire, étendra, imposera, universalisera :
L'unité de poids ;
L'unité de mesures ;
L'unité de monnaies ;
L'unité de méridien ;
L'unité de lois;
L'unité de langue ;
L'unité d'impôt;
L'unité de salaire
A cette énumération, que j'interromps, je vous vois sourire d'incrédulité.
Pourquoi donc pas l'unité des lois ? Est-ce que la justice, comme la vérité, ne doit pas être essentiellement une? Estce qu'il peut y avoir dans le monde deux justices, sans que l'une ne fasse douter de l'autre?
Pourquoi donc pas l'unité de langue ? Est-ce que l'homme par essence n'est pas un ? Il parle, il est vrai, plusieurs langues ; mais il n'a qu'une langue pour parler. Leibnitz, ce grand esprit, avait pressenti la nécessité impérieuse et prochaine d'une langue universelle auxiliaire ; cette nécessité, il l'avait pressentie il y a cent cinquante ans, un siècle avant que la navigation à vapeur, les chemins de fer et les télégraphes électriques eussent abrégé miraculeusement les distances, et changé profondément les conditions d'existence du monde politique. Leibnitz ne se sera pas trompé.
Pourquoi donc pas l'unité d'impôt? Est-ce que l'unité d'impôt, est-ce que l'impôt volontaire, transformé en prime d'assurance proportionnelle à la déclaration de la valeur, loin d'être une difficulté, n'est pas une nécessité de la réciprocité des échanges et une conséquence de la durée de la paix?
Pourquoi donc pas l'unité de salaire ? Est-ce que l'unité de salaire, ayant pour base l'heure de travail et pour faîte Ja supériorité relative du travailleur; est-ce que l'unité de salaire, qui n'est pas l'égalité de salaire, car elle admet les inégalités dans les aptitudes et dans les professions, n'est pas le but vers laquelle les perfectionnements des voies de communication et de transport conduisent à leur insu peuples et gouvernements? Point n'est besoin d'avoir la vue très longue pour apercevoir dans l'avenir, d'abord le moment où tomberont les octrois qui sont restés et les douanes qui résistent, ensuite le moment où il n'existera plus qu'une dififérence imperceptible entre le prix des objets au lieu de production et le prix de ces mêmes objets au lieu de con-
sommation. Supposez que partout successivement le pain (1), la viande, le sel, la boisson, le combustible, arrivent à coûter le même prix : est-ce que partout l'égalité de salaire entre travailleurs d'aptitude égale et de même profession ne s'établirait pas d'elle seule, comme les eaux d'un canal prennent naturellement leur niveau dès qu'il n'y a plus d'écluses qui les retiennent? La preuve que je vois juste, c'est que vous-même serez obligé de convenir avec moi que si demain le problème de la navigation aérienne était résolu, sans dépense ou avec une faible dépense de combustible, l'unité de salaire et l'unité d'impôt seraient forcément les premières conséquences de cette nouvelle conquête de la science, à moins que vous ne prétendiez que ce serait la fin du monde.
La science ! que de pas elle a déjà faits ! que de pas elle fera encore ! que de problèmes elle a déjà résolus ! que de problèmes elle est sur le point de résoudre !
Parle travail, l'homme s'est racheté de l'esclavage par la science ; il se rachètera du travail, car elle ne s'arrêtera pas, je l'affirme, qu'elle ne soit parvenue à écarter successivement du travail les peines, les dégoûts et les dangers (2).
(1) 0 Dans le département du Gers, la surface
occupée par les blés est de , . 144,667 beotam.
et dans la Creuse de 1,200
» La productien du froment dans le département
du Nord est do 2,212,600 heotxditXM.
dans la Creuse, de 10,214
» Inégalités rendues plus sensibles encore par celle du rendement, qui
est dans le Nord de 20 hectolitres 74 par hecteiOy
et dans la Creuse de 8 — 25 —
)) Enfin, il y a une différence de 10 fVancs entre le prix du blé à MarteiUe et à Metz, quand les blés de toute la France valent en moyenne 18 à 19 francs Thectolitre. Aussi rcmarque-t^n des différences correspondamtet dans la consommation individuelle, qui est de 3 hectol. 07 de froment dans le département du Gers, et de 0 — 18 dans le Cantal, tandis que la ration généralement admise, par personne et par an, est en moyenne de 3 hectolitres, n
MOREAU DE JONNES. Statistique des cérialu.
(2) « La science mécanique a, dans les filatures de coton, presque oomplétcment assaini l'opération de l'étirage, très malsaine autrefois. »
Dr VlLLBBlCÉ.
Par le progrès de toutes les sciences réunies disparaîtront toutes les professions insalubres : celles du chiffonnier et du vidangeur se relèveront en se transformant.
Encore quelques efforts, et la science des engrais aura simplifié tous les rapports qui rivent aux travaux les plus pénibles les travailleurs les moins rétribués; elle aura changé toutes les conditions qui concourent au prix de revient des objets de consommation les plus nécessaires. Alors on ne considérera plus comme une dépense de nourrir substantiellement et à discrétion le travailleur ; on saura que ce n'est qu'une avance.
La science des irrigations est appelée à faire, pour l'industrie agricole, ce que l'hydraulique appliquée aux usines a réussi à faire pour l'industrie manufacturière. Partout l'eau, cette création de Dieu, est appelée à économiser la force de l'homme. Plus il mangera de viande, et moins il mangera de pain. Double avantage : plus de vigueur et moins de fatigue, car la viande est un produit qui s'obtient sans peine, sans culture, sans main-d'œuvre, presque sans avances et sans risques. Que lui fautr-il ? De l'herbe. Le progrès, dans l'avenir, sera donc d'accroître le nombre des prairies, afin de diminuer le labour des champs. C'était l'opinion de l'illustre Lagrange. 11 disait : « Pour augmenter le bien-être » des Français, il faudrait augmenter la consommation de » la viande, même aux dépens de celle du blé. » L'irrigation est une sorte d'assurance contre le soleil et la sécheresse, ces fléaux des prairies.
Déjà la science, qui a su tirer de la houille le gaz, et du schiste l'huile minérale, a permis de restituer à d'autres cultures une partie des terres occupées par le colza et autres plantes oléagineuses, telles que navette, ravette, cameline, etc. La science de l'éclairage est loin encore d'avoir dit son dernier mot. Le soleil ne fait pas payer la clarté du jour ; il n'est pas impossible que la physique et la chimie trouvent un moyen de dissiper l'obscurité de la nuit sans qu'il en coûte rien ou presque rien. On peut croire à tout,
332 t9ftO.
après qu'on a vu fonctionner le télégraphe électrique, le daguerréotype, la galvanoplastie, etc., etc.
Il est établi par des calculs que l'on brûle en trop, uniquement pour la cuisson du pain, le dixième du combustible de France, quantité qui suffirait pour chauffer tous les indigents des villes. En contractant l'habitude de ne dépenser que ce qui est strictement nécessaire, on réalise deux économies : l'une directe, dont on profite ; l'autre indirecte, qui profite aux autres ; car tout gaspillage d'un objet de consommation a pour effet d'en rendre la quantité plus rare, conséquemment le prix plus élevé. Supprimer les dépenses irrationnelles, diminuer les déchets, utiliser les résidus, tel est le but que poursuivent en commun toutes les sciences, en y marchant par des voies différentes et à pas inégaux.
Depuis un demi -siècle, que de progrès a faits Part de tirer parti de choses qui étaient réputées sans valeur et jetées au tas d'ordures! Rien de plus curieux à visiter qu'une grande fabrique de produits chimiques. H ne s'y perd presque plus rien; on y arrive à utiliser à peu près tout. Aucun temple ne donne une plus haute idée de k grandeur de Dieu et des ressources de la création.
La science ! voila le vrai nom du socialisme , comme la charité fut le vrai nom du christianisme.
La charité a fait son temps et son œuvre. On ne constitiira pas de plus hautes cathédrales que celles qui ont survécu aux désastres du temps; on ne comptera pas plus de chaires que les 40,000 où la voix du prêtre se fait entendre, en France, tous les dimanches; on ne recrutera pas une milice plus vaillante que celle qui a combattu contre le paganisme et le judaïsme ; les cherchàt-on , qu'il est douteux. qu'on trouvât des apôtres , des martyrs, des saints, des papes, des pères de l'Église, des missionnaires, des prédicateurs égaux en foi, en courage, en piété, en autorité, ett savoir, en dévouement, en talent, aux apôtres, aux martyi^t aux saints, aux papes, aux pères de l'Église, aux missioi^ naires et aux prédicateurs qui ont fondé et glorifié le chris-
tianisme. Cependant, la charité a été impuissante à contenir le débordement de la misère. Oui ou non, est-ce un fait? Oui ou non, la misère existe-t-elle ? Oui ou non , la prostitution a-t-elle lieu sous la tolérance de la police ^ Oui ou non, sur 100 enfants qui naissent, y a-t-il 8 enfants réputés non légitimes, dont 2 recueillis par les tours, ce qui donne plus de deux millions de bâtards et sept cent mille enfants trouvés? Voilà la société telle que la fait la misère sous ce régime de Pautorité auquel se cramponne la peur I Dans cette société, le criminel coûte à loger 550 fr.; chaque tête que coupe le bourreau coûte 6,000 fr. à abattre.
Enfants abandonnés I — Misère.
Prostitution I — Misère.
Ignorance I — Misère.
Abrutissement ! — Misère.
Dépravation morale ! — Misère.
Abâtardissement physique I — Misère.
Inégahté devant la morti — Misère.
Excès des naissances I — Misère.
Crimes I —Misère (1).
Révolutions I —Misère (2).
C'est donc à la cause de la cause qu'il faut remonter. La clause générale de la misère, cause qui se cache sous des iois aveugles, égoïstes, inconséquentes, se résume dans ces deux lignes :
LE TRAVAIL n'est PàS PAYÉ CE QU'lL VAUT; LE COMMERCE ^'RELÈVE PLUS qu'il NE DEVRAIT.
Cinq obstacles principaux s'opposent à la consommation :
|1) « Pour que mon tils sache si son administration est bonne ou mauvaise, qu'il se fasse présenter un rapport annuel et motivé des condamna.lions prononcées par les tribunaux ; si les crimes ou los délits augmentent, c'est une preuve que la mibI:R£ s^accroit^ et que la société es< mal gouvernée. Leur diminution est la preuve du contraire. »
MONTHOLON. Souvenirs de Sainte- Hélène, T. II. 17 avril 1821. Dix-huit jours avant sa mort.
(2) « Il n'y a ni crainte ni subordination pour les estomacs vides. »
NAPOLÉON l*»".
334 t8ftO.
Premièrement, l'insuffisance du salaire moyen qui n'est que de 1 fr. 42 cent. (1) ;
Deuxièmement, Pexagération du budget dePÉtat, qui, dépassant 1,500 millions, égale le revenu territorial de la France;
Troisièmement, Péchelle de l'impôt multiple, échelle qui décroît avec la fortune et croît avec la misère ;
Quatrièmement, la lenteur coupable apportée dans l'achèvement de nos chemins de fer et de nos canaux, qui,s^ils se reliaient tous entre eux, trouveraient dans un concours mutuel leur prospérité commune, accéléreraient les rapports du centre à la circonférence et de la circonférence au centre, multiplieraient les échanges et universaliseraient le marché intérieur ;
Cinquièmement, le nombre excessif des intermédiaires, lesquels grèvent, d'après l'évaluation de M. Michel Chevalier, la consommation d'une surcharge de 35 0/0, ce qui, sur 5 milliards de produits, équivaut à un milliard sept cent cinquante millions, plus que l'impôt multiple, plus que le budget annuel, plus que le revenu territorial.
Par la liberté absolue, on peut élever le salaire.
Par la simplification du gouvernement, on peut réduire le budget.
Par la transformation de l'impôt en assurance, par Pimpôt volontaire, on peut arriver à l'impôt proportionnel souverainement juste, c'est-à-dire au droit à la valeur, lequel exempte la personne, atteint l'épargne et le superflu, jamais le travail et le nécessaire.
Par l'achèvement rapide des voies de communication, on peut diminuer considérablement les frais de transport.
Enfin, par l'essor que ces quatre mesures donneraient à la consommation, on pourrait obtenir ce double résultat :
(1) Avant 1789, M. Herbiii et les statistiques de cette époque évaluakot la moyenne des salaires à 1 fr.
M. de Moropcues Ta réduite à 98 c.
M. Charles Dupin la porte à 1 fr. 15 c.
M. A. Legoyt, chef de bureau au ministère de Tintérienr, Vélère à 1 fr. 42 c.
que, tout en gagnant autant fin d'année, le commerce, au lieu de surcharger les objets de 35 pour 0/0 de frais de vente, ne les grevât plus que de 10 pour 0/0. Différence annuelle : douze cent cinquante millions.
Douze cent cinquante millions de moins prélevés par les intermédiaires, dont MM. Michel Chevalier et Léon Faucher ont constaté le nombre excessif et funeste, additionnés avec cinq cent millions de moins absorbés par le budget simplifié, formeraient un dégrèvement de dix-sept cent cinquante millions , auxquels il conviendrait encore d'ajouter deux cents millions par année qui se dépensent en administration de secours et en frais de justice , et qui se dépenseraient plus utilement en travail et en salaire.
Par cet accroissement indirect du salaire , peut-être en rendrait-on inutile l'augmentation rfirec^e.^ Comment l'accomplissement d'une telle œuvre au lendemain d'une troisième révolution que la prévoyance commandait de satisfaire, afin d'ôter à une quatrième tout motif de naître; comment l'accomplissement d'une telle œuvre , qu'il eût été glorieux d'imposer h la majorité législative, ne vous a-t-il pas tenté, vous qui deux fois déjà aviez été président du conseil et que quatre départements venaient d'élire ? Les républicains de la veille avaient donné à la France le Suffrage universel^ c'était une raison de plus pour que les républicains du lendemain tinssent à lui donner le Bien-être unive7'sel. C'eût été, il est vrai, légitimer la révolution, mais aussi c'eût été la clore. Robert Peel n'y eût pas manqué. Vous et la majorité , toujours aveugles, ne l'avez pas voulu 1
Au lieu de vous appliquer à doter la France du bien-être universel, vous et la majorité n'avez songé qu'à lui retirer le suffrage universel ; vous et la majorité avez porté de six mois à trois ans la condition légale du domicile, et réduit ainsi de neuf millions à six millions le nombre des électeurs ; vous et la majorité avez ressuscité et passionné la liberté arbitraire, au lieu de laisser à la liberté absolue le temps de se régler et de se modérer I Deux révolutions en moins de vingt ans ne vous ont rien appris. Puisque vous
et la majorité en voulez une quatrième , qu'il était possible de prévenir, vous l'aurez I
C'est au lendemain de cette révolution que je vous attends; mais, cette fois, ne faites pas ce que vous avez fait le 87 juillet 1830 et le 24 février 1848, ne vous cachez pas ^ et n'essayez plus, pour sauver Malthus, de le déguiser en saint Vincent de Paul.