‹ Questions de mon temps, 1835 à 1856 (volume 2)Chapitre 7 sur 78 · VAL BAN · texte numérisé non relu

VAL BAN

i< Dieu, en donnant à Vbomrae des besoins, en lui rendant nécessaire la ressource du travail, a fait du droit de travailler la propriété de tout homme ; et cette propriété est la premibre, la plus sacrée et la plus inviolable de toutes. »

TUUGOT. Edlt. de 1766.

M Le travail seul constitue une nation. >«

MlbABBAU.

u Le plus mal ordonné de tous les Etats serait celui ob une classe entibre de citoyens saurait consommer la meilleure part du produit sans avoir concouru en rien a le ^ire naître. »

SltYKS.

Droit au travail ou droit du travail, droit ou devoir, pou m'importe le mot; je m'attache au fait: j'accepte la question telle que M. Thiers Ta posée dans son discours (1), en s'exprimant ainsi : « On dit : Le peuple souffi'e. Oui, mes- » sieurs, il faudrait ôtre bien barbare, bien cruel pour le » méconnaître ; mais je m'adresse à cette science nouvelle, » si fière d'elle-même. Le peuple soulFi'e, qxCavez-vous » trouvé pour lui? y>

Moi, je m'adresse à M. Thiers, et je lui demande : Qu'avez-vous fait pour lui, vous qui avez été tour à tour et à

(l) Assemblée nationale^ séance du 13 septembre 1848.

tant (le reprises ministre de l'intérieur, ministre du commerce, ministre des affaires étrangères, trois fois président du conseil : le 22 février 1836, le l®"" mars 1840 et le 24 février 1848?

Qu'avez-vous cherché pour le peuple qui souffre ?

Qu'avez-vous cherché pour lui donner plus d'instruction, plus de bien-être, plus de moralité, pour combattre la misère dans ses causes ?

Qu'avez-vous cherché pour prémunir l'ouvrier contre les rigueurs du chômage, pour lui faciliter l'accès du crédit, pour encourager en lui la prévoyance, pour rendre moins stériles ses épargnes, pour développer son intelligence, pour mûrir sa raison, pour abriter sa vieillesse, pour faire bénir la vigilance paternelle de l'autorité et la protection tutélaire de la loi ?

Qu'avez-vous cherché pour mettre des bornes à la dépopulation des campagnes et à l'encombrement des villes?

Qu'avez-vous cherché pour maintenir un juste équilibre entre la consommation trop lente et la production trop active ?

Qu'avez-vous cherché, enfin, pour faire sortir de cet immense chaos nommé le Prolétariat le monde nouveau qui s'appellera la Démocratie?

J'interroge votre passé ministériel, et je vois que l'effort de votre esprit s'est borné à accroître les rigueurs d'un système répressif, insuffisant, impuissant, inefficace.

Je dis inefficace, impuissant, insuffisant, car toutes les lois contre la liberté de discussion et contre la liberté d'association ont été vaines pour sauver de leur chute les deux régimes qu'elle avait eu pour but d'affermir.

Il ne faut pas s'abuser : un nombre restreint de familles, revêtues du prestige que donnent une puissante autorité et d'immenses fortunes, a pu tenir sous sa dépendance, pendant des siècles, une population pauvre, ignorante et aveuglée; mais l'aveuglement se dissipe, l'ignorance tend à disparaître, le prestige a cessé d'exister, et la pauvreté subsiste.

Là est le danger de l'avenir I

Apprendre à ceux qui pâtissent, à tous ceux qui souffrent par la faim, l'orgueil ou l'envie, leur apprendre à se compter, combien ils sont, leur apprendre à lire dans les journaux le mot d'ordre des partis, et en rester là... c'est revenir, par une autre voie, au régime de la force, au régime de la barbarie ; car au nom de quels principes enseignera-ton, imposera-t-on à la multitude affamée la privation, à la multitude égarée la patience ? Quel frein aura-t-on pour la retenir, pour la diriger? Derrière quelle supériorité s'abritera le petit nombre pour se faire pardonner le luxe, moins que cela, l'aisance?

Est-ce à dire que celui qui ne craint pas de mesurer ici toute la profondeur du gouffre veuille ériger en nécessités sociales l'ignorance du peuple et l'asservissement de la presse ? Non, telle n'est pas sa pensée. Loin de là ; s'il essaye de sonder l'abîme, c'est pour s'efforcer d'y jeter un pont qui serve à le franchir.

La société en est venue à ce point où le lien religieux s'est tellement et si généralement détendu, qu'elle ne peut plus être sauvée de ses écarts que par une nouvelle direction imprimée au génie humain.

Les progrès que le génie humain a fait faire aux sciences proprement dites sont immenses et tiennent du prodige; mais il n'en est pas ainsi, malheureusement, des sciences morales* et politiques. Elles sont demeurées stationnaires. L'art de gouverner et d'administrer les États aurait plutôt fait des pas en arrière que des pas en avant.

Jamais la diplomatie ne fut plus routinière, jamais la politique ne fut moins prévoyante, jamais la statistique ne fut plus incertaine, jamais les faits qui se rattachent à la grandeur et à la décadence des empires ne furent moins sérieusement étudiés, jamais le cours des événements ne fut plus insoucieusement livré à lui-même, jamais enfin, comparativement, les difficultés de gouvernement ne furent plus grandes et les hommes d'État plus petits.

Que le génie humain qui a découvert les lois en vertu

iir. 5

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desquelles les astres se meuvent, dompté les éléments, triomphé de l'espace et du temps, des océans et des montagnes, inventé le compas, le niveau, le télescope, le microscope, la boussole, le chronomètre, le thermomètre, le baromètre, une foule d'instruments de précision les plus précieux, l'imprimerie, le gaz, la navigation à vapeur, les chemins de fer, les télégraphes électriques, une multitude infinie de machines chaque jour plus ingénieuses et plus puissantes; que le génie humain, qui, sur les ailes de la concurrence, s'est élevé a de si hautes régions, se repose sur tant de conquêtes dont il doit être si fier, qu'il descende, je l'en conjure, de ces hautes régions pour visiter la demeure du pauvre, où l'air et le jour sont interceptés par l'impôt, où le pain manque dès que surviennent le chômage, la maladie, la vieillesse I

Un état de choses où quelques-uns, par exception, ont le superflu, où un petit nombre parvient, à grand'peine, au bien-être, où le nombre le plus grand n'acquiert jamais le strict nécessaire, et endure des privations auxquelles ne sont soumis ni le bœuf de labour ni le cheval de trait, n'est pas, ne saurait être le dernier terme de la civilisation, le dernier mot du génie de l'homme appliqué au progrès des sociétés. Non, non, je ne le puis croire ; mon esprit et mon cœur repoussent une telle pensée, marquée par l'Impuissance à l'effigie de l'Imprévoyance.

Comment I l'homme ne refuse pas à la machine à feu le combustible qui lui est nécessaire pour franchir l'espace, vaincre la résistance, et l'homme refuserait à l'homme l'aliment qui lui est indispensable pour entretenir et reposer des forces que le travail exige, que le travail absorbe I

Le travail épuise les forces, il épuise l'intelligence de l'homme : que doit à l'homme le travail ? Il doit à l'homme, c'est le moins, ce qui est nécessaire k la plénitude de ses forces, à la plénitude de son intelligence, car cette plénitude est à son tour nécessaire à la perfection du travail. Le travail qui nourrit l'homme laborieux n,e fait donc que lui avancer ce que celui-ci ne tardera pas à lui rendre.

Ainsi réduite à ces termes, la première partie de laqueslion que j'examine est si simple qu'elle peut défier toute objection sérieuse, et accepter tout débat approfondi. Elle a tout à y gagner et rien à perdre.

Je ne fais ici que répéter, en 1848, sous une forme moins brève, ce que j'exprimais ainsi en 1832 : « L'industrie doit » et peut satisfaire les nouveaux besoins qu'elle fait naître. » L'alliance de l'industrie et de l'agriculture peut et doit » résoudre ce système de civilisation posé aux gouverne- » ments par les peuples, à savoir : Que tout homme intelli- » gent, moral et laborieux, avec huit heures par jour d'un » travail rationnel^ effectif, puisse nourrir substantielle- » ment, loger sainement , vêtir convenablement sa fa- » mille, en assurer l'avenir et le présent, profiter d'un loi- » sir de six heures pour s'instruire utilement, et élever » honorablement ses enfants dans la profession à laquelle » il sera redevable de son bien-être (1). »

Ce que le travail doit à l'homme, je viens de le dire; mais entre ces deux mots : devoir et pouvoir, il existe un abîme; comment le combler ?

La France ne saurait réduire le nombre d'heures qui composent la durée de la journée de travail sans se condamner elle-même à l'impuissance de soutenir la concurrence étrangère sur tous les marchés extérieurs, sansj'endre àla contrebande expirante une vie nouvelle, une force immense, sans restreindre enfin la consommation, qui est à la production ce que l'âme est au corps ; dès que l'une souffre, l'autre languit. Oui, cela est vrai, et ce qui est vrai pour la France 4'est également pour toute PEurope agricole, industrielle, commerciale et maritime.

Quelle conséquence faut-il tirer de cet aveu?

En faut-il tirer la conséquence que comme aucun État isolément ne peut rien faire, aucun ne doit rien essayer?

Ou bien faut-il en tirer la conséquence que c'est le cas, et que le temps est venu de saisir un congrès européen

(1) Journal des Connaissances utiles y année 1832.

es 1848.

de l'examen de toutes les questions qui se rattachent à la nécessité de pourvoir de travail tous les travailleurs valides, et de les faire jouir de ce minimum de bienêtre et d'instruction, sans lequel je ne saurais voir, dans la civilisation dont on s'enorgueillit, qu'un antagonisme, de jour en jour plus dangereux, entre le luxe et lamisère, qu'un défi de la vanité radieuse à l'envie implacable, qu'une cause permanente de révolutions périodiques?

— Utopie I utopie ! vont me crier tous les idolâtres du Passé, antipodes de l'Avenir. Utopie! utopie! Comment parvenir jamais à mettre d'accord des nations rivales, des puissances ennemies, sur des questions dont la solution est hérissée de difficultés ? Comment? — En en appelant des gouvernements récalcitrants aux populations sympathiques.

Le jour où il se trouvera un grand peuple, et au sein de ce grand peuple un grand ministre qui n'hésitera pas à tenir à l'Europe le langage que l'auteur de ces considérations ne craint pas de tenir imparfaitement ici à son lecteur, un écho retentissant et rapide portera sa voix partout, au delà des fleuves et des montagnes, au milieu de toutes les populations, au fond de tous les ateliers, au foyer de toutes les familles. Les lèvres contractées par la faim s'ouvriront à l'espérance ; les yeux noyés dans les larmes se sécheront dans l'attente ; les courages, en se grandissant, diminueront lés douleurs. Utopie ! diront aussi les gouvernements. Vérité! s'écrieront les peuples, et ce cri, jeté de toutes parts, s'élèvera si haut que l'homme d'État qui aura pris l'initiative et donné le signal sera lui-même étonné d'avoir, d'un seul bond et sans effort, atteint un but qui paraissait chimérique. Avant que les télégraphes électriques fussent inventés, qui eût affirmé que la pensée de l'homme, fidèlement conduite, sans trahir son secret, sur un fil et se traduisant en signes, franchirait en quelques secondes des distances fabuleuses, n'eût excité que l'incrédulité et la raillerie. Qu'est-ce que cela prouve?— Cela prouve qu'il ne faut pas se laisser imposer par la raillerie et l'incrédulité, ces deux plis du manteau sous lequel l'ignorance présomp-

tueuse excelle à cacher sa pauvreté. L'esprit de guerre et âe révolution a occupé dans les siècles assez d'espace pour qu'enfin il s'efface devant l'esprit de paix et de civilisation. Finalement, qu'est-ce que l'humanité a gagné à ce que tel empire ou tel autre avançassent ou reculassent leurs frontières, à ce que le territoire de celui-ci perdît en étendue ce qu'y gagnerait le territoire de celui-lè^ Rien. L'univers en était-il plus vaste, les peuples en étaient-ils plus heureux ? Non. Les traités de 1815 ont pu faire la France plus petite; ils n'ont pas fait l'Europe plus grande. C'est ce qu'enseignera la politique nouvelle, la politique du progrès, qui saura substituer au principe de la rivalité entre les Etats le principe de la réciprocité entre les peuples. Tout se prépare, à Pinsu des gouvernements absorbés par de minces intérêts, tout se prépare pour l'avènement de cette politique de fraternité internationale : les voies de communication se perfectionnent , la navigation à vapeur se découvre, les chemins de fer complètent leur réseau, le crédit étend sa domination, le commerce recule les barrières, l'industrie surmonte les obstacles, la science se fait de chaque découverte un degré pour atteindre ë une autre découverte plus précieuse et plus invraisemblable encore ; le port des lettres partout se réduit ; l'étude réciproque des langues devient plus générale, et les emprunts mutuels qu'elles se font la facilitent ; les préjugés s'affaiblissent; modes et usages tendent à s'universaliser : un pas de plus dans cette voie, et mesures et monnaies seront partout les mêmes, au moins en Europe. Qui ne voit pas que le vieux monde se transforme, et qu'un monde nouveau s'apprête à le remplacer, n'a pas d'yeux ! Pour hâter le jour où il apparaîtra à tous les regards, que faut-il?— Un homme, et que cet homme ait le courage et le génie de la paix. Immenses seront son empire et sa puissance ! car pour conquérir les peuples il n'aura qu'à les convaincre, et pour forcer les gouvernements à capituler, il n'aura qu'à les mettre dans Timpossibilité de s'armer contre lui. Comment, en effet, s'armeraient-ils s'ils n'avaient plus le concours des populations?

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Et ce concours , comment les gouvernements l'auraient-iJs s'ils se déclaraient les ennemis de leurs peuples, s'ils repoussaient les idées que ceux-ci auraient accueillies avec enthousiasme, comme devant élever le niveau du bien-être et resserrer le lien de la fraternité ?

Dira-t-on que les peuples ne croiront pas qu'un congrès puisse assigner d^s limites à la durée de la journée de travail, et soumettre à des règlements l'emploi des moteurs mécaniques ? Pourquoi donc les peuples ne le croiraient-ils pas ? Est-ce qu'il n'existe point un droit des gens qui s'applique à la guerre, à la marine ? Pourquoi donc n'existeraitil point un droit des gens s'appliquant à l'industrie ? Estce que l'abolition et la répression de la traite des noirs n'ont pas été l'objet d'une convention conclue entre toutes les puissances à peu près unanimes ? Est-ce que divers États n'ont pas déjà ouvert des négociations et conclu des traités à l'effet de protéger la propriété littéraire et d'empêcher la contrefaçon ? Est-ce qu'en Angleterre, en France, en Belgique, des lois n'ont pas été votées pour prévenir et réprimer l'excès du travail des enfants dans les manufactures ? Ainsi partout se retrouve en germe le grain dont je laisse entrevoir l'épi. Ma pensée ne fait que devancer la saison de la maturité, ma raison ne fait qu'indiquer ce qui sera ; je ne sème pas, j'observe.

Dira-t-on que les gouvernements manqueront aux conventions arrêtées et signées par eux, attendu qu'ils n'auront pas de moyens d'exercer les uns sur les autres un contrôle efficace ? Quiconque n'aurait pas à présenter d'autre objection ferait prudemment de s'abstenir. Qu'un congrès européen détermine quelle sera la durée de la journée du travailleur, et je défie aucun État, si puissant qu'il soit, d'y ajouter subrepticement une heure de plus ; je défie aucune industrie, aucune fabrique, d'enfreindre autrement que par exception la loi commune. Pour garanties contre toute infraction durable, cette infraction vînt-elle des gouvernements ou des maîtres, j'aurais deux gages : l'intérêt de l'ouvrier en particulier, sa loyauté en masse.

Que l'on renonce donc à soutenir que telle mesure, parce qu'elle serait impossible et insensée à prendre isolément par une nation, ne saurait être collectivement adoptée par les États réunis dans une pensée commune de civilisation et de conservation I

Mais de même qu'il y a des États qui ont résisté et qui résistent encore à l'abolition de la traite des noirs et à l'admission du principe de réciprocité appliqué à la propriété littéraire, il y aura des États qui s'abstiendront de se faire représenter au Congrès, par cette considération qu'ils trouveront plus d'avantage à conserver leur liberté et à ne contracter aucun lien. Présenter cette objection, c'est oublier que si au faîte de chaque État il y a un gouvernement, à la base de chaque État, aussi, il y a un peuple, et que la solidarité des peuples entre eux n'a pas besoin l)our exister d'être écrite dans une convention. Ce qui le prouve mieux que tout ce que je pourrais dire, c'est la situation de l'Europe, plus particulièrementr depuis un an. Je le répète, de même que le voyageur rassuré abandonne partout la voie de terre pour la voie de fer, le navire à voiles pour le navire à vapeur, de même le ministre qui saura résolument sortir de la politique ancienne pour entrer dans la politique nouvelle, qui saura à ces mots du passé : Guerre^ Conquête, Destruction^ Rivalité, Impôts substituer ceux-ci : Paix, Civilisation^ Consommation^ Réciprocité^ Assurance^ ce ministre n'aura qu'à parler pour être l'arbitre du monde, car plus il rencontrera d'opiniâtres résistances de la part des gouvernements, plus il sera assuré de trouver de vives sympathies dans les peuples.

Je le sens, je le crois, je l'affirme ; il serait moins chimérique et plus facile d'entreprendre et d'accomplir une telle tâche que d'essayer de rendre à la Pologne sa nationalité, à l'Italie son indépendance, à l'Espagne sa splendeur, à la France ses anciennes limites; comme il serait moins chimérique et plus facile d'essayer de faire parcourir à une locomotive une distance de dix myriamètres à l'heure, que le tiers seulement de cette distance à quatre chevaux de poste.

Je retombe souvent, je m'en aperçois, dans Jes mêmes comparaisons, invariablement empruntées au monde qui se transforme, au monde nouveau ; mais à qui les emprunterais-je, si ce n'est à lui, quand il s'agit de sonder les passes de l'avenir réservé à la politique nouvelle ?

Peut-on créer une vaste confédération de toutes les nations civilisées^ en ne donnant le surnom de civilisées qu'à celles qui auraient adhéré à une déclaration de principes communs rédigés dans un intérêt suprême, laquelle, pour atteindre son but, n'aurait pas besoin de s'élever si haut que la déclaration (Ij du 26 septembre 1815, signée de trois

(1) Il m'a paru qu'il ne serait pas inutile de rappeler ici les termes de cette déclaration célèbre :

SAINTE ALLIANCE entre LL. MM. Vempereur de toutes les Bussies^ ^empereur d^ Autriche et le roi de Prusse y signée à Paris le 14-26 septembre 1815.

« Au nom de la très sainte et indivisible Trimité,

» LL. MM. l'empereur d'Autriche, le roi de Prusse et l'empereur de Russie, par suite des grands événements qui ont signalé en Europe le cours des trois dernières années, et principalement des bienfaits qu'il a plu à la divine Providence de répandre sur les États dont les gouvernements ont placé leur confiance et leur espoir en elle seule, ayant acquis la conviction intime qu'il est nécessaire d'asseoir la marche à adopter parles puissances dans leurs rapports mutuels sur les vérités sublimes que nous enseigne Véternelle religion du Dieu Sauveur :

» Déclarons solennellement que le présent acte n'a pour objet que de manifester à la face de l'univers leur détermination inébranlable d* ne prendre pour règle de leur conduite, soit dans radministratioip de leurs États respectifs, soit dans leurs relations politiques avec tout autre GOUVERNEMENT, que les préceptes de cette religion sainte^ préceptes de justice, de charité et de paix, qui, loin d'être uniquement applicables à la vie privée, doivent, au contraire, influer directement sur les résolutions des princes et guider toutes leurs démarches, comme étant le seul moyen de consolider les institutions humaines et de remédier à leurs imperfections.

j» En conséquence, Leurs Majestés sont convenues des articles suivants ;

» Art. l*"^. Conformément aux paroles des saintes Ecritures, qui ordonnent à tous les hommes de se regarder comme frères, les trois monarques contractants demeureront unis par les liens d'une fraternité véritable et indissoluble, et, se considérant comme compatriotes, ils se prêteront en toute occasion et en tout lieu assistance, aide et secours ; se regardant envers leurs sujets et armées comme pères de famille, ils les dirigeront dans le même es^rrit de fraternité dont ils sont animés, pour protéger la religion, la paix et la justice.

» Art. 2. En conséquence, le seul principe en vigueur, soit entre lesdits gouvernements, soit entre leurs sujets, sera celui de se rendre réciproquement service, de se témoigner par une bienveillance inaltérable l'affection mutuelle dont ils doivent être animés, de ne se considérer tous que comme membres d'une même nation chrétienne, les trois princes alliés ne s'cnvisageant eux-mêmes que comme délégués par la Providence pour gouverner trois branches d'une même famille, savoir : l'Autriche, la Prusse et la

souverains : l'empereur d'Autriche, le roi de Prusse et l'empereur de Russie (1) ?

Russie; confessant ainsi que la nation ebrétienne, dont eux et leurs peuples sont partie, n'a réellement d'autre souverain cyie celui à qui seul appartient en propriété la puissance, parce qu'en lui seul se trouvent tous les trésors de l'amour, de la science et de la sagesse infinie, c'est-à-dire Dieu, notre divin Sauveur Jésus-Christ, le verbe du Tiès-IIaut, la partie de vie.

» Leurs Majestés recommandent, en conséquence, avec la plus tendre sollicitude, à leurs peuples, comme unique moyen de jouir de cette paix qui naît de la bonne conscience et qui seule est durable, de se fortirier chaque jour davantage dans les principes et l'exercice des devoirs que le divin Sauveur a enseignés aux hommes.

)> Art. 3. Toutes les puissances qui voudront solennellement avouer les principes sacrés qui ont dicté le présent acte^ et reconnaîtront combien il est important au bonheur des nations trop longtemps agitées aue ces vérités, exercent désormais sur les destinées humaines toute l'innuence qui leur appartient, seront reçues avec autant d'empressement que d'affection dans cette sainte alliance.

» Fait triple, et signé à Paris, l'an de grâce 1815, le 26 septembre.

» Signé : FRANÇOIS, frédéric-gdillaume, alexa>dre. » Conforme à l'original : Alexandre.

» A Saint-Pétersbourg, le jour de la naissance de notre Sauveur, le 25 décembre 1815. »

Manifeste de Vetnpereur de Russie^ publiant la convention

du 26 septembre 1815.

a Nous, Alexandre I"', empereur et autocrate de toutes les Rus3ies,etc., savoir faisons :

)) Ayant reconnu par l'expérience et des suites funestes pour le monde entier, qu'antérieurement les relations politiques entre les différentes puissances de l'Europe n'ont pas eu pour bases les véritables principes sur lesquels la sagesse divine a, dans la révélation, fondé la tranquillité et le bien-ôtre des peuples, nous avons, conjointement avec LL. MM. l'empereur d'Autriche François I*', et le roi de Prusse Frédéric-Guillaume, formé entre nous une alliance, à laquelle les autres puissances sont aussi invitées d'accédei'. Par cette alliance, nous nous engageons mutuellement à adopter dans no^ relations, soit entre nous, soit pour nos sujets, comme le seul moyen propre à la consolider, le principe puisé dans la parole et la doctrine de notre Sauveur Jésus -Christ, qui a enseigné aux hommes qu^ils devaient vivre, comme frères, non dans des dispositions d'inimitié et de vengeance, mais dans un esprit de paix et de charité. Nous prions le Très- Haut d'accorder à nos vœux sa bénédiction : puisse cette alliance sacrée entre toutes les puissances s'affermir pour leur bien-être général, et qu'aucune de celles qui sont unies avec toutes les autres n'ait la té érité de s'en détacher !

» En conséquence, nous joignons ici une copie de cette alliance, et nous ordonnons qu'elle soit publiée dans tous nos Etats et lue dans les églises.

» Saint-Pétersbourg, le jour de la naissance de notre Sauveur, le 25 décembre 1815.

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