‹ Questions de mon temps, 1835 à 1856 (volume 3)Chapitre 22 sur 96 · SOS · texte numérisé non relu

SOS

1836. Dix ans !... qu'a-t-on semé ? qu'a-l-on récolté ? qu'î on fait? On a renversé le seul cal)inet qui se fût mis à Tœuvre et qui se soit distingué par un grand acte : l'amnistie. Qui pourrait nier conscieusement que la situation, ai^ourd^hui, soit moins bonne qu^cile ne rét<ut en juillet 1837? Nous avons de plus le poids de dix années et un surcroît décharges. Mais quel progrès avons-nous fait? Quelle question avons-nous étudiée? Quelle difficulté avons-nous aplanie ? Quel problème avons-nous résolu ? Quelle institution «nvons-nous fondée? Quel abus avons-nous détruit? Quelle erreur avons-nous redressée? Quel danger avons-nous écarté? Quelle satisfaction a été donnée aux justes exigences de notre orgueil ? Quel aliment a été offert à l'activité de notre intelligence? Quel horizon, enfin, avons-nous ouvert ? Nous avons vécu, cela est vrai, tant bien que mal ; mais, pour un granl peuple, est-ce vivre que vivre ainsi au jour le jour, de la vie des mollusques ?

Et ce grand peuple, qui croît chaque année en nombre et en besoins, comment vit-il? S'en enquiert-on? Qu'a-t-on fait, que fait-on pour lui assurer du travail et du pain, pour le mettre h Tabri des redoutables crises qui nous menacent? Quelles leçons tirons-nous de ce qui se passe en Irlande, en Angleterre, en Belgi(iue, où le paupérisme'a pris de si effroyables proportions, où la misère a fait descendre llionmie plus bas que Tétat de nature^ auquel la civilisation s'enorgueillissait de ravoir arraché? Par quels actes, nous les cherchons en vain, la prévoyance du gouvernement, sa vigilance se révèlent-elles? N'avons-nous pas tout à craindre de l'imprévu? Est-il sage de se confier ainsi uniquement au hasard ? Sans doute la Providence veille, mais encoreexiget-elle qu'on Taidc!

Nous voyons le mal, nous pressentons le péril ; mais l'insouciance qui règne est si grande, que notre voix, qui s'adresse à trente-cinq mille abonnés, à plus de deux cent mille auditeurs, n'a pas plus d'écho que si elle se faisait entendre dans le désert.

Que faire?

Nous avions espéré qu'une majorité recrutée d'un certain nombre de députés élus au nom du progrès imprimerait à la législature nouvelle un esprit nouveau et contraindrait le ministère de sortir de son apathie.

Nous avons trop de sincérité pour ne pas reconnaître aujourd'hui que ce que nous avons accueilli cjmmeune espérance n'était qu'une illusion.

Cette législature a commencé comme l'autre avait fini. Il n'y aura de comparable à la stérilité de cette première session que la stérilité de la dernière.

Après que l'évidence nous a donné si pleinement raison, nous croira-t-on désormais?

Aimera-t-on mieux attendre que le jour des réformes soit passé, que celui des révolutions soit venu ?

Soit; mais alors qu'on cesse de prendre un nom qui n'appartient qu'à nous; qu'on cesse de s'appeler indûment : Conservateurs!

12 août 1847.

Chaque jour vient donner raison à notre opposition, plus tôt et plus hautement que nous ne voudrions. Chaque jour la pente que la prudence conseillait d'allonger pour l'adoucir devient plus courte et plus rapide. Qu'on ne croie pas qu'aucune animosité nous entraîne, qu'aucune rancune nous aveugle quand nous insistons avec persévérance sur la nécessité de changer le cabinet et de détendre la corde qui menace de se rompre ; non, les luttes usent les rancunes, et, pour conserver des rancunes dans le cœur, nous avons eu trop de luttes dans la vie.

1! y a peu de temps, le 28 juillet 1847, nous écrivions : « Pour peu qu'on persiste à demeurer dans l'impasse où l'on » s'est fourvoyé, il ne restera bientôt plus de place pour les » opinions intermédiaires entre les optimistes et les réfor- » mistes... Quand on voit une majorité porter h ce point )» l'aveuglement ou l'abnégation, l'œil inquiet cherche in-

«04 tS47.

» volontairement une issue, et l'on se dit : Mieux vaut en-- » core une réfotjne avec ses risques" qu''une révolution avec » ses excès. »

Dix jours i\ poino se sont croules depuis la publication de cet arlicle, et que voyons-nous ? — Nous voyons le premier président de la cour royale de Colmar accepter la présidence d'un banquet réformiste à Colmar, et nous lisons ce qui suit dans le Courrier du Bas-Hhin :

« La présidence avait été acceptée par M. Rossée, premier » président de la cour royale de Colmar, et cette circon- » stance seule suflirait déjà pour donner à cctlcfète patrio- B tique une haute signification. Le pouvoir t'avait bien corn- » pris; car, s'il faut en croire le bruit public, plusieurs des » principaux fonctionnaires du département, et particuliè* » rement M. le préfet, avaient fait quelques Jours aupara- » vaut d'inutiles efforts pour détourner M. le premier pré- » sident de cette adhésion solennelle à une démonstration » aussi éclatante, orjj^anisée par l'opposition. M. Rossée a » cru sans doute (jue le moment était arricé où il fallait » donner au pouvoir, dans son propre intérêt^ un enseigne^ » ment salutaire, et c'est à ce titre que la participation du » chef de la magistrature alsacienne à cette solennité civi-' » que a été accueillie arec joie par ses concitoyens; c^est à > ce titre surtout qu'elle produira une vive sensation dans » la France entière, »

Quand on rapprcK'he ce fait : premièrement, de la lettre du pn'sidcnt du tribunal de commerce de Paris, repoussant comme injurieuse la (lualilication de candidat aiNiaTtaiiL ; deuxièmement, de cette autre lettre du SH^crétaire-général de la T>réfecture de la Haute-Loire, dans laquelle il molive si ôprement la démission qu'il donne de ses fonctions; troisièmement, de l'élection de M. Malgaigne, à Paris, en rem* placement de M. Ganneron; ({uatrièmenK'nt, de celle de H. Pages ;de l'Ariége,. à Toulouse, en remplacement de H. Cabanis ; et, enfm, de plusieurs autres élections, n'est-on pas fondé à dire que ce sont là de graves symptômes ?

Un plus grave, syinptômo encore, c'est le silence profond qui a accueilli le toast au roi porté h Golmar par M. le premier président Rossée, silence (|ui n'a été rompu que pour demander la MarseUlaise. (hmt Tair, exécuté par lorchesire, a été couvert d'une triple salve (rapplaudissements.

Qui ne serait pas attentif h de tels faits, qui en nierait la gravité, ne serait pas Tami sincère du roi et de sa dy* nastie.

12 décembre 1847.

Le pouvoir a été pendant lonf^lemps, à (ienèvc et dans la grande miijorilé des cantons suissrs, aux mains de ces conservateurs dont les t>pos les plus parfaits sont parmi nous MM. Delessert et Fukhiron. Il v aurait une histoire instniclive à écrire, ce serait celle dc^ causes (|ui ont fait insensiblement et successivement ftasscr laulorité des mains de ces prétendus conser\alcurs dans celles des radicaux. Ce qui est arrivé en Suisse est infailliblement ce (]ui arrivera en France : il faut > y attendre. On ne fera pas pour l'éviter ce que la prudcrice conseille : {zauche dynastique, centre gauche, conservateurs indépendants, n'auront pas la sagesse de porter leurs voix. des le dehut delà session, sur UD candidat «i la firesidence (|ui ne soil pas un candidat ministériel. M. Duverj^'icr de llauranne, (|ui a concouru eflicaeement a semer de toutes parts la^'ilation éle<*toraie, à multiplier les banquet s refoT mistes. ne fiardonnera pas à M. Dupîn d'être re>te etranpT a celle af^ilation. encore moins a M. Du- (aure «l'avoir refu>e de pre>idiT le banquet de SiinU'S. De misérables rancuni'>. d\iillcur>. sid»isient depuis longtemps entre M. Thiers <»l M. I)uf.lurt^ Tout<\s <-es petit<»s considérations joueront un ^'rand vMr. et plutôt que de les fouler Sims le pied . on prefertMa maintenir d«*bout le cabinet ebraidé. Kn cette circon>lanct« encore, pnur la dixième ftis, ce ne sera pas a l'opinion con>er\atrice que le ministère de* vra la pmlon^ation de son exist<'nce. niai.s a l'opiiobitioo.

206 tM7.

M. DueiiAlei peut donc tranquilloment continuer de donner au whist huit heures par jour, et se dispenser de faire gravement des Patiences pour savoir- à quoi s'en tenir sur le sort que la majorité rester ve au cabinet en lambeaux que la présidence du conseil décernée à M. Guizot a remis à neuf. Qu'on ne rie pas de celte manière de faire, inie de Greneïlenelle-Saiut-Germain, de la politique et de l'administration; c'est la manière anli(|ue. A Rome, consuls et césars ne consultaient-ils pas gravement les augures ? N'est-ce pas un temps pour le m )ins aussi bien employé que celui qui serait consacré à recevoir et à interroger dlmportuns préfets? A se faliguer IVsprit h méditer sur des questions épineuses dont il est bien plus simple de renvoyer Texamenà des comnjissions ? A réprimer, dans les bureaux de son déparlement, des abus scandaleux qui ne sont ignorés de personne, etc.? Une Paliencc qui a réussi au gré de M. Duchâtel a la verlu de le délivrer de toute préoccupation. Le lendenuiin, il part plus dispos pour la chasse. Qu'importe que les aflaires du pays languissent, que les préfets, même ceux mandés à Paris, allendent, pendant des mois entiers, dix minutes d'audience impossible à obtenir ; le pays n'est-il pas trop heureux que M. DucluMel, qui a pour piédestal une si haute position, daigne sacn'fier h la France une moitié de ses goûts en consentant à rester ministre ? Car si M. DuchiUel n'était pas minisire, au lieu de ne (lonner au whist que huit heures par jour, il lui en donnerait seize au retour de la chasse.

Si on discute l'adresse, on la volera ; M. de Morny et ses amis ne voudront pas se démentir et S'avouer mécontents après s'être si solennellement déclarés satisfaits. Moins ils seront sincères avec eux-mêmes, et plus ils seront tenaces dans leur optimisme apparent. Il n'est point de sorte de courage que ne puisse enfanter un faux point d^houneur? L'adresse une fois votée, la session se passera comme l'autre s'est passée. Ce sera une longue série d'échecs : mais les ministres ne sont pas fiers : ils ont cet immense avantage de n'être gênés par aucune conviction : peu leur importe

que leur majorité se débande sur toutes les questions d'affaires, si elle se rallie sur les questions de cabinet.

A moins de quelque grave événement, les deux dernières sessions de la législature difTéreront peu des deux premières ; c'est ainsi qu'on arrivera, plus vite qu'on ne s'y attend toujours, à l'époque des élections générales. Alors, il n'est pas douteux que les choses ne changent et ne ehaitgent beaucoup. La France est le pays où l'on passe le plus vite d'un extrême à l'autre. Qui pourrait le nier? Notre histoire n'est-elle pas là pour en fournir des exemples sans nombre? Prétendre que notre caractère national n'est plus le même, ce serait étrangement s'abuser. Il faut donc s'attendre, à cette époque, — en admettant d'ici là les circonstances les plus favorables, en écartant toutes les éventualités funestes, — au moins à une violente réaction.

Le parti conservateur ayant fait en France les mêmes fautes qu'en Suisse, aura le même sort. Il sera trop tard pour s'en apercevoir et le déplorer. La politique sans courants et sans idées, la politique stagnante est mortelle ; elle asphyxie ceux qu'elle endort.

11 d^embre 1847.

Il n'y a pas lieu de craindre que le gouvernement actuel sorte de la légalité et tente, par ordonnances, comme en 1830, de réformer la lui électorale et de rétablir la censure. Le roi ne franchira jamais les limites de la royauté constitutionnelle. Il l'a montré deux fois en 1840 : d'abord en acceptant M. Thiers, puis M. Guizot, que la Coalition avait vus l'un et l'autre à sa tête. Mais il est plus d'un chemin qui conduit un gouvernement à sa perle. Ancien régime. République, Directoire, Empire, Restauration, sont là pour le prouver. Chacun de ces gouvernements qui se sont succédés si. rapidement a marché à l'abîme par une autre voie que celle suivie par le gouvernement qui l'avait précédé.

Certes, chacun d'eux ne doutnit pas qull n'eût pris la plus sûre.

Nous raisonnons ici dans l'hypothèse oîi le ministère se maintiendrait jusqif au jour des élections générales, et nous laissons à Técart toute complication imprévue : la force des choses et la faiblesse des hommes sont nos deux seules données.

Selon nous, le Siècle se berce dans une véritable illusion, s'il croit que dans trois ans MM. Thiers et Barrot auront à la fois conquis assez d'ascendant sur l'opinion publique pour renverser d'une main le cabinet et pour détourner de l'autre main les radicaux. A cette époque, il faudra autre chose que des discours, il faudra des idées, il faudra des solutions. Quelles sont les idées de M. Barrot? Quelles sont les solutions de M. Thiers?

L'opposition proprement dite n'a pas marché depuis 1830; une de ces erreurs profondes est de croire encore, comme en 1820, qu'elle aura sensiblement changé le fond des choses, et qu'un progrès lui sera dû le jour où elle aura augmenté le nombre des votants dans les collèges électoraux et diminué le nombre dos fonctionnaires dans la Chambre élective. Sans doute ce sont deux avantages, — nous ne les dédaignons pas, — (ju^une représentation moins restreinte et qu'une majorité plus sincère: mais il n'en faut cependant pas exagérer Timporlance. Il ne suflit pas que le levier soit un peu plus long ou un peu plus court, il faut encore que le point d'appui soit trouvé. Ces dernières paroles ne nous appartiennent pas ; ce sont celles que nous entendons pronoDcer tous les jours autour de nous par les classes avides d'accroître leur bien-élre : or, ces classes forment incontestablenuMit rimmense majorité. Que l'optimisme aux deux couleurs voie dans \o calme apparent qu'elles conservent un gage de st'curité, nous apercevons, nous, sous les dehors Irompeui^ de <*f*tte pati<*nce, la trace du progrès que fait pamii elles le s(»ntiment d'une force de concentration chaque jour plus grande. C'est précisément dans la conviction que leur force s'arcn.îi par le temps (piVlles puisi^nt leur

patience. Assez de mots qui leur échappent révèlent cette pensée, et pour peu que le Siècle ait des doutes à cet égard, il n'a qu'à baisser la tête et qu'à prêter l'oreille.

Ce danger est sérieux ; il ne peut être conjuré que par un gouvernement doué d'une grande vigueur d'initiative et d'intentions d'une sincérité non suspecte, qui porte jusqu'au scrupule la plus petite dépense inutile, restitue à l'impôt son véritable caractère, répartisse équitablement les charges, utilise judicieusement toutes nos ressources, et sache en créer de nouvelles, a Traiter avec les masses, c'est le » grand ressort du- pouvoir, » a dit avec raison M. Guizot; ce qu'il faut leur donner, c'est la conviction qu'elles n'auraient (ju'à perdre h se gouverner elles-mêmes.

C'est ainsi que nous avons toujours compris, c'est ainsi que, plus que jamais, nous comprenons le gouvernement; mais nous avons de fortes raisons de douter que M. Thiers le comprenne de la sorte. C'est pourquoi le triomphe du radicalisme, dans un avenir assez prochain, nous paraît assuré. Tout changement de cabinet ne sera qu'une halte sur cette pente, h moins qu'il ne se révèle tout à coup dans les conseils de la couronne un ministre qui ait des yeux pour voir que a le vaisseau de VÉtat^ » sur lequel il est monté, a changé de forme ; que la vapeur ayant remplacé la voile, le commandement et la manœuvre ne doivent plus être les uiômes.

16 décembre 1847.

Nous lisons dans le National :

a On assurait aujourd'hui (pie M. Duchàtel était décidé à » seretirer, et l'on ne doutait pas que le cabinet ne tombât en ï> dissolution. M. Guizot, cependant, espère encore tout ré- » parer, et M. DucliAlel est convaincu que M. Guizot cédera. » Pourquoi donc se disputent-ils? Quand on a si bien vécu » ensemble, il faut savoir mourir ensemble. Nous ne le sou- » haitons pas, nous, et nous espérons encore que le ministèr3

» résistera jusqu''au bout, La France veut désormais mieux » que des replâtrages, »

Mais peul-élre dira-l-on qu'un loi souhait n'est qu'un artifice ({^opposition et qu'un moyen de frapper plus sûrement au cœur un redoutable adversaire? Non, il n'en -est point ainsi ; la pensée des n^dacteurs du National nous^est connue, et nous savons qu'ils sont sincères loi'squ'ils expriment leur espoir avec cette crudité d'insolence. D'ailleurs, ne suffit-il pas, pour en être certains, d'avoir soi-même des yeux pour voir, des oreilles pour entendre, quelque mémoire pour se souvenir, quelque esprit pour tirer des conclusions qui s'offrent d'elles-mêmes?

Si le National, dont les opinions démocratiques sont si tranchées que la loi lui en interdit l'expression, craint que le ministère ne tombe, s'il espère qu'il résistera jusqu'au bout, que doivent donc désirer ceux qui, au lieu de souhaiter le renversement de ce gouvernement, souhaitent au contraire sincèrement qu'il trouve son affermissement dans le large développement de nos institutions et dans Paccomplissement des devoirs sacrés que lui impose la grandeur de sa tAche ?

Nous nous bornons h poser la question et à faire remarquer l'accord qui existe sur ce point entre le National et le Journal des Débats, les conservaleurs-s/i/is/îiiVs et les adversaires de la n»vaulé.

Lesquels se trompent? Nous avons bien peur que ce ne soient ni le National ni ses amis.

LX-/IIOH monarchique n est pas moins catégorique que le National :

« La Presse a eu raison de le dire, M. Guizot répond très » bien à nos vues d'op[)(>sition nationale, et nous ne saurions » souhaiter sa défaite. r4onmie il est la vive expression du » système, il est bon que le système se proilui.se en sa perw sonne avec tout ce (|u"il a de développements funestes et » dégradants pour la France. Si un autre que M. Guizot pre- » naît les affaires, on pourrait dire que la pensée du système

» cesse d'élre libre, et les jugements publics pourraient en * être faussés. »

C'est è ceux deâ membres de la majorité qui ont conservé quelque indépendance, et dont les yeux ne se sont pas encore entièrement fermés à Tévidence, à peser s'il leur convient de faire les affaires des légilimististes représentés par VUnion monarchique, et des radicaux représentés par le National. Ils ont été assez de fois avertis.

6 février 1848.

M. Sallandrouze a déposé un amendement au dernier paragraphe du projet d'adresse ; cet amendement complète celui déjà présenté par M. Darblay ; il est ainsi conçu :

« Au milieu de ces manifestations diverses, notre gouver- » nement saura reconnaître les vœux réels et légitimes du

• pays. Il prendra, nous l'espérons, l'initiative des réformes

• sages et modérées que réclame l'opinion publique, etpar- » mi lesquelles il faut placer d'abord la réforme parlemeni taire. Dans une monarchie constitutionnelle, Vunion des » grands pouvoirs de VÉtat permet de suivre sans danger » une politique de progrès, et de satisfaire à tous les inté- » téréts moraux et matériels du pays, »

Ce qui est souligné est textuellement emprunté à la rédaction du projet d'adresse. L'amendement de l'honorable député d'Aubnsson pose nettement la question politique et met le gouvernement en demeure de se prononcer sur le sens qu'il faut enfin donnera ce grand mot de progrès qu'on avait fait sonner si haut avant les élections générales et qu'on a réduit après les élections h de si minces proportions.

Les versions les plus contradictoires circulent sur la position que le ministère se propose de prendre à Tégard de cet amendement.

Un jour on assure que le ministère est résolu à le corn-

S12 iSâS.

battre non moins énergiquement que ramendemont de M. Diirblay. Le lendemain, au contraire, on aflirme que le ministère est décidé h Paccopter comme n^étant que Texpression anticipée de Tintcntion dans laquelle il serait de présenter un projet de loi ayant pour effet d'étendre le nombre des incompatibilités dont le principe est déjà écrit dans la loi.

L'amendement de M. Sallandrouzc diflere essentiellement de celui de M. Darblay ; il est conçu dans un tout autre esprit. L'amendement de M. Darblay pose nettement, catégoriquement la question de cabinet. M. Darblay nous a suivi en 1848 dans la voie où nous l'avions précédé en 1847, voie dans laquelle nous n'avions fait (pie suivre MM. Passy et Duffmre, lesquels avaient pris en 1845 les devants sur nous. Eux-mêmes avaient été devancés par M. de Lamartine. M. Darblay ne dissimule pas sa pensée, il la proclame hautement ; il n'a plus d'illusions ; il croit que la longévité du ministère, loin de profiter à la stabilité du pouvoir, à l'affermissement de nos institutions, leur nuit. Cet honorable vétéran du parti conservateur, que la coalition trouva, ainsi que Ihonorable M. Desmousseaux de Gi>Té, au nombre de ses plus fermes adversaires, est convaincu qu'il ne reste plus qu'une chance de salut à l'opinion sincèrement et judicieusement conservatrice, c'est de se dégager de la majorité ministérielle.

L'opinion con.servatrice se détermine par les considérations polititjues ; c'est une opinion: c'est un drapeau. La majorité ininistériclle se détermine par les considérations personnelles : ccst un calcul : c'est une balance.

M. Darblay, personnellement, n'a rien à demander au gouvernement; il ne lui demande rien, îînon de proGter pour Ttivenir dos lerons du pa.ssé, et d ouvrir les yeux sur ce qui sVst nc(N)m|)li en Suisse, où le parti conservateur, ne sachant pas être libéral, s'est laissé dépossi^der de toute influence par le parti radical; — sur ce (jui s'accomplit en Italie, où des ;^'ou\e/iiements optimistes, en laissant passer rheu'v d«*s réf )MnîS. o.it lai^>é arriver Tlieure tardive dc^

LA RÉVOLUTION I^REVIE. 213

concessions. M. Darblay croit, avec nous, que le ministère, après le langage qu'il a tenu dans la session dernière, est engagé de telle sorte, qu'il ne saurait plus se dégager sans se contredire et se déconsidérer. M. Darhiay croit, enfin, que, puisque l'on n'a pas su ou voulu changer les choses quand on le pouvait encore sans être obligé de changer les hommes, le moment est venu de changer les hommes, puisque cela est nécessaire, pour changer les choses.

M. Sallandrouze est aujourd'hui, relativement à M. Darblay, ce que M. Darblay était l'année dernière relativement à M. de Girardin. M. Sallandrouze n'a pas encore perdu sa dernière illusion ; il persiste à penser qu'il suffirait d'un effort vigoureux de la majorité pour tirer de l'ornière profonde le char ministériel (style noble). Il cherche h entraîner la majorité. L'entraînera-tr-il? Kéussira-t-il là où nous avons échoué? Là où MM. Darblay et Desmousseaux de Givré n'ont pas réussi ? Là où successivement MM. Dufaure, Passy, de Lamartine ont été vaincus par la force d'inertie? Nous ne voulons pas décourager M. Sallandrouze ; nous ne voulons lui ôter aucune de ses illusions, car ces illusions, nous-mêmes, nous les avons eues longtemps. Lorsque vient l'automne, toutes les feuilles de l'arbre qui se dépouille ne tombent pas le même jour. Celles-ci ne font encore que jaunir sur la branche, alors que celles-là jonchent déjà le sol. Peut-être est-ce ainsi que la majorité doit lentement et successivement s'effeuiller. Celte année, M. Sallandrouze est en relard sur MM. Darblay et Desmousseaux de Givré; Tannée prochaine, vraisemblablement, il les aura rejoints, et ce sera lui qui, à son tour, sera en avance sur d'autres députés que nous pourrions déjà nommer.

Quoi qu'il en soit, l'amendement de M. Sallandrouze ne fait que poser la question de progrès, la question de tendance ; il ne pose pas la question de cabinet. C'est un tort qu'il a à nos yeux. Cependant cet inconvénient a un avantage. L'avantage est celui-ci : Tamendement de l'honorable député d'Aubusson permettra de compter combien il y a dans la majorité de membres (pii désireraient changer les

choses sans changer les hommes, donner à la représentation parlementaire plus de sincérité, plus d'indépendance, sans renverser cependant le cabinet.

Le double amendement déposé par MM. Darblay et Sallandrouze donne à l'épreuve du vote deux degrés :

Premier degré : — Amendement Darblàt. Voulez-vous changer les hommes qui refusent de changer les choses?

Deuxième degré : — Amendement Sallandrouze. Voulezvous changer les choses sans changer les hommes ?

Si la majorité persiste à se trouver satisfaite, elle répondra :

A la première question: Nous ne voulons pas changer les hommes.

A la seconde question : Nous ne voulons pas changer les choses.

Il est bon qu'il ne reste, à cet égard, auoun doute.

La lumière ne se fait pas toujours au premier choc du silex frappé contre Facier. Il faut souvent plus d'un coup et plus d'une étincelle ; mais si les coups sont redoublés avec persévérance, peut-être la lumière se fera-t-elle.

Que ce soit la lumière, et non l'incendie, voilà ce que nous souhaitons.

Si la lumière ne se (ait qu'au dernier moment des élections générales, il sera trop tard.

Les gouvernements qui tombent, tombent vite.

Endoute-t-on?

Que l'on rapproche ces doux dates :

t8SO.

Page 1