MINISTRES QUI LE REKD IMMENSE
(1) M. OUIZOT. Des Mc^tntdt gouvtmemênt.
LE COmiENCEMENT ET LA FLN DE U SESSION.
çc riTrol, Hvec iDdl^t-
r. Dti Voi/tni dt Bout
23jumetlfl4T.
Lorsqu'il!! s'psI évidemment trompé de roule, la prudeoce conseille de revenir sur ses pas jusqu'à ce que l'on ail reconnu la vériUible roule qu'on aurait dû suivre.
Examinons donc quelle était , au commencement de la session, la siliialion du minisl6rc, alin de vérifior si en eflet il s'est fourvoyc^.
Jamais, de[)uis seize ans, la situation d'aucun cabinet n'avait été aussi bonne, bien que la récolte eût été mauvaise et que la elicrlé du pain fût venue révéler dans toute leur gravité les funestes rcsullats d'une trop longue noDchatance de la part du gouvernement, d'une coupable ignorance de la part de l'administration.
Des lïlections générales avaient eu lieu le 1" août 1846,
Ces élections avaient donné une immense majorité aux idées d'ordre et de progrès que nous re|H'ésentODS dans Ja
flM9. 9B
presse, à ces idées qui écartent tOQte réfonne solwqf&if» et prêmatiirée. mais qui excluent aussi rimmobîlité dans rintéfét même de la stabilité.
Si quelques voix suspectes et quelques journaux passion-* nés s élevaient contre la conclusion des deux mariages cè-> lebrés à Madrid. Topinion à peu près unanime n en prenail que plus \ivement parti pour M. Guixot contre lord Psdmerston et lord Nonnanby. pour M. Bresson contre M. Bol-> wer. pour la Presse contre le ConstiiutionneL
Telle était sur cette question la force du sentiment pu» hlic que le Siéde. contenu par le grand nombre de ses abonnés, était obligé de prendre le milieu entre les opi» nions de ces deux journaux.
La réserve de bon augure, gardée dans le discours de h couronne à Tégard de la Grande-Bretagne, unanimemeni approuvée, était généralement interprétée comme le poinl de départ d*une politique extérieure plus ferme, plus judi* cieuse. plus prévoyante, plus nationale.
MM. Bilfault, Dufaure, et leurs amis politiques, prenaient une résolution qui, précisément parce qu'elle attestait leur impartialité , honorera totijours leur caractère. Ayanti en plusieurs circonstances dans les sessions précédentes, ra* proche au ministère un excès de condescendance envers l'Angleterre, plutôt que de tomber dans rii\justîce de h partialité et dans Tinconséquence de la contradiction, ib préféraient s'isoler et se séparer de Popposition systéma* tique.
C'était là un grand fait dont il était facile de tirer un immense parti. Les hommes les plus considérés du centra gauche venant ainsi spontanément et sans conditions h It majorité, la majorité n'avait qu'à leur ouvrir cordialement ses rangs. Non seulement elle se grossissait par cette ftesion, mais encore elle se popularisait par cette adhésion; elle acquérait cette autorité du prestige qui n'a jamais'nui à la force du nombre. La pente que tout gouvernement ha» bile doit travailler à ménager s'établissait naturellemenl. Le gouvernement, plus fort e» 'n*' le traduit par pitis UbrOi
échappait sans cfTorts à la tyrannie des exigences individuelles, à rhumiliation des marchés clandestins, au danger de la corruption, qui n'ajourne les crises que pour les aggraver. M. Thicrs, acculé à Popposition systématique, était plus encore que par le passé éloigné du pouvoir. Le ministère, qui avair derrière lui sept années, en avait devant lui pour le moins un nombre égal. Quel moment plus propice, quelle occasion plus favorable de répudier tout esprit exclusif, de faire un appel sympathique à tous les dévoûments éclairés , à toutes les capacités éprouvées, à toutes les activités intelligentes, à tous les savoirs constatés, à tous les concours utiles, pour expédier les affaires arriérées, vaincre les résistances nuisibles, réprimer les abus, accomplir les réformes, aplanir les difficultés , constituer enfin le pouvoir et simplifier Padministration, de telle sorte qu'ils soient, ce qu'ils sont encore loin d'être, à la hauteur de tous les besoins légitimes, de toutes les justes exigences de la société nouvelle! Qui pourrait nier qu'il n'y ait dans cet ordre de travaux immensément à faire? Qui pourrait nier que l'activité du pays laisse fort loin en arrière l'activité de son gouvernement? Celle qui devrait diriger est, on ne saurait le contester, celle qui se fait remorquer.
La situation était admirable, et pour organiser le pouvoir et pour désorganiser les partis. C'était une de ces situations heureuses, rares et décisives, qui ne se présentent pas deux fois dans l'existence d'un ministère, si longue qu^elle soit.
Nous avions mieux fait que de la comprendre, nous Pavions pressentie. Cent articles de la Presse^ publiés de juillet 1846 à mars 1847, sont là pour l'attester, et si MM. Guizot et Duchâtel étaient véridiques, interrogés, ils répondraient que tout ce qu'on vient de lire, nous n'avons cessé de le leur dire et de le leur répéter jusqu'au jour où notre con^é nous a été si arrogamment signifié, où nous n'avons plus eu qu'à choisir entre un optimisme sans bonne foi ou une opposition temporaire.
Après la discussion et le vote de l'adresse, si le cabinet
avait voulu se fortifier, soit en se modifiant, soit en augmentant le nombre des départements ministériels (ce qui n'eût pas été notre avis), cela eût été facile. II lui eût suffi de laisser entrevoir aux Chambres le désir de se mettre activement h Tœuvre attardée. Les refus humiliants qu'il a éprouvés plus tard, le 9 mai 1847, il ne les eût pas éprouvés trois mois plus tôt , et la Revue des Deux-Mondes n'aurait pas reçu ce triste aveu de M. le comte d'HaussonvilIe : a Trois sièges sont devenus vacants dans les conseils » de la couronne... Ces hautes fonctions ont été en vain r> colportées de porte en porte , et finalement imposées à î) leur corps défendant h des hommes courageux qui les ont D acceptées par dévoûment. »
Rien de ce que le ministère eût demandé pour donner au pouvoir plus de ressort ne lui eût été refusé contre la promesse de faire aussi sa part h la liberté dès que le moment opportun serait venu. Le gouvernement n'aurait eu qu'à gagner h ce marché, car le pouvoir, parmi nous, a infiniment plus à acquérir en élévation et en profondeur que la liberté n'a à acquérir en étendue. Les discussions épuisées et rebattues eussent forcément fait place à des discussions où il eût fallu apporter autre chose que de vagues déclama*» tiens et des lieux communs surannés, où il eût fallu apporter des notions précises et des idées applicables. Cette session-là eût été la défaite et la retraite de la vieille opposition.
Mais, eni\Té de sa majorité, obéissant à l'aveugle domination d'amis exclusifs et intolérants, le ministère a mieux aimé persister dans ses vieux errements. D'immobile qu'il était, il est devenu rétif; quand il fallait combler l'ornière, il Ta creusée. Où cela Pa-t-il conduit?— A mettre dans un jour encore plus grand son impuissance radicale ; à donner raison à ses détracteurs ; à rendre à l'opposition la force qu'elle avait failli perdre; à discréditer sa majorité; à déconsidérer aux yeux de leurs élect<»urs les cent députés conservcfteurs qui ne s'étaient fait élire qu'en servant d'écho , dans leurs collèges , au cri retentissant de progrès
parti de Lisieux; à enlever au pays ses dernières espérances, ses dernières illusions, à le jeter dans Panxiété. Et telle est cette anxiété, qu'il se surprend aujourd'hui à douter de refficacité de ses institutions I
Voilà en quatre mois tout le terrain qu'on a perdu en marchant à reculons, lorsque le seul moyen de s'éloigner de l'abîme était de marcher en avant, lentement, prudemment, mais constamment^ suivant ce précepte de M. Guizot, qu'on ne saurait trop souvent répéter : a C'est le propre » d'une politique ferme et sage de se montrer constamment )> progressive, de ne faire un pas que pour pousser aussitôt » plus loin. C'est déjà un grand tort que de se reposer après » la victoire ; qu'est-ce donc que d'en avoir peur? »
Pas une séance dans ces quatre mois qui n'ait été marquée ou par un mensonge , ou par un démenti que les ministres se donnaient eux-mêmes, ou par un blâme de leur propre majorité, ou par une humiliation, ou par une déception, ou par une défaite, ou par un scandale! Un seul jour, le 25 juin 1847, le ministère a eu un triomphe. Quel triomphe et à quel prix? Seuls, M. de Morny et la majorité à sa suite pourraient dire ce qu'il en a coûté à leur conscience, h leur dignité, de nier la clarté du jour, quand cette clarté était si grande qu'elle les forçait de fermer les paupières et d'abaisser les yeux. Et si ce débat, au lieu de se vider le 25 juin 1847, se fût vidé trois semaines plus tard, le lendemain de l'arrêt de la cour des pairs, alors qu'on venait de voir quel, degré de confiance méritaient les dénégations les plus solennelles, les affirmations les moins suspectes, celles d'un ancien ministre de la justice, pair de France, président de chambre à la cour de cassation, qui oserait prétendre que le vote du 25 juin 1847 eût été le même?
M. Guizot, avili par une de ces viles fictions dont les plus violents de ses détracteurs ne l'eussent jamais cru capable: M. Duchâtcl, convaincu de mensonge et d'imposture; M. Hébert, contraint d'improviser la plus incroyable des maximes judiciaires pour échapper aux dangers de poursuites qu'il ne pouvait ordonner sans faire retomber sur le
ministère la plus fâcheuse solidarité ; M. Trézel , donnant son adhésion au projet de loi relatif à la colonisation de l'Algérie et rescamotant le lendemain du jour où il en avait déclaré la discussion prématurée ; M. Dumon, faisant voter d'urgence, en toute hâte, un emprunt de 350 millions, quand le gouvernement, dans le cours de la session, avait déclaré qu'aucun emprunt ne serait nécessaire ; M. Jayr, donnant le triste spectacle d'un sauve-qui-peut en présence d'u«e Chambre abandonnant à tous les hasards, à toutes les incohérences d'une discussion sans direction les projets de loi les plus importants, laissant en chemin, se tirer comme ils le pourront, commissions et rapporteurs, dont il avait adopté le travail, n'ayant aucune idée, aucune volonté, aucun système, changeant d'avis au gré du plus léger souffle parti de la tribune, et enfin obligé de se condamner au silence et de laisser parler d'office à sa place le ministre de l'inlcricur; M. Cunin-Gridaine, meurtri par les dures qualifications de ses collègues, MM. Duchâtel et Guizot; M. de Montebello, épelant dans le dictionnaire maritime de l'amiral Willaumez; M. de Salvandy traînant après lui le poids de ses quatre projets : sur l'enseignement secondaire, sur l'enseignement primaire, sur l'enseignement du droit, sur l'enseignement de la médecine ; mais ayant du moins lutté avec fermeté à la Chambre des pairs : tel est l'état d'afl'aiblissement et de déconsidération dans lequel la Cm de la session laisse un ministère à qui n^ont niantiué ni des événements graves, ni des circonstances favorables, ni la confiance du souverain, ni la majorité dans les Chambres , ni la grandeur des œuvres à entreprendre, ni 1 éclat du talent, ni la durée.
Que lui a-t-il donc manqué ? — Peu de chose : assez de mémoire pour se souvenir de ces paroles de M. Guizot :
« Quand on considère le pouvoir, non isolément et en » lui-même, mais dans son rapport interne et nécessaire )) avec la société, son action se présente sous un double as- » pcct. 11 a à traiter, d'une part, avec cette masse générale i> de citoyens qu'il ne voit point, ne rencontre point,
» qui le subissent, le sentent et le jugent; de l'autre, avec » des individus que telle ou telle cause rapproche de lui, et » qui se trouvent avec lui en relation personnelle et di- » recte, soit qu'ils le servent par leurs fonctions, soit que » lui-même éprouve le besoin de se servir de leur influence. « Agir su7* des masses et agir par des individus^ c'est ce » qu'on appelle gouverner. »
» De ces deux parts du gouvernement, le pouvoir est » enclin à négliger la première. Faible et pressé^ le soin de » traiter avec les individus Vabsorbe. Rien n'^est si commun p que de le voir oublier qu'il a un peuple, et un peuple à » qui tout ce qu'il fait va aboutir. Des erreurs du pouvoir, » celle-là lui est fatale; car &est dans les masses^ dans le » peuple lui-même qu'il doit puiser sa principale force^ ses » premiers moyens de gouvernement,
» Les faits sont la vérité vivante. En voici de nouveaux :
» De 1795 à 1797, le Directoire essaya, mais en vain, de » gouverner la France. Parmi les causes de sa chute, je » remarque celle-ci : c'était un gouvernement voué à des » intérêts individuels, et incapable de s'en distraire pour » veiller aux intérêts du pays. Profondément compromiSj » ses chefs ne s'occupaient que d'eux-mêmes ; la même si- » iuation dominait la plupart de ses agents. On les voyait » sans cesse occupés à traiter avec des individus , cajolant » les uns, menaçant les autres, se cherchant des complices » dans le passé, des alliés dans le présent, des protecteurs » dans l^avenir. Tout leur était occasion ou sujet de négo^ » dations, de ménagements , de tentatives particulières. » LA FRANCE ÉTAIT SEULE OUBLIÉE. Le gouvememcnt tomba^ » méprisé et délaissé de la France, à qui il n^ avait jamais » songé.
» Que fit Buonaparte en arrivant? II ne négligea point les » individus ; cela est aussi bon à soigner; mais il s'occupa » surtout des masses. Il fit surtout quelque chose pour » chacun des hommes qui étaient près de lui, beaucoup » pour les peuples qui étaient loin. H reconnut leurs besoins^ » pressentit leurs vœux, régla leurs affaires, fU prévaloir
» leurs intérêts, et, devenu l'homme du public, employa la » force qu'il en reçut à dompter, l'un après l'autre, les in- » dividus qu'il avait sujet de craindre ou envie de gagner. » Isolés, préoccupés d'eux seuls, les jacobins n'avaient pu » se défendre, les royalistes n'avaient pu triompher. Ap^ » puyé sur les masses, Buonaparte vint bientôt à bout des » royalistes et des jacobins.
» Buonaparte lui-môme est tombé. Serait-ce qu'il avait D alors moins d'individus à sa suite, qu'il traitait moins bien » SOS serviteurs ou ne savait plus se faire des amis ? Non, » certes, jamais homme n'eut plus de moyens et plus d'art » pour séduire et engager les hommes ; mais, à son tour, il » AVAIT OUBLIÉ LA FRANCK ; à soii tour, il ûvoit pcrdu de vue » les masses et séparé ses affaires des leurs. Il ne puisait » plus, dans les sentiments et les intérêts publics, ses pre^ » miers moyens de gouvernement. Tous les sentiments, tous » les intérêts personnels qui Venvironnaient furent impuis^ » sants à le sauver.
> Le public, la nation, le pays, c'est donc là qu'est la » force, là qu'on peut la prendre. Traiter avec les moiieij » c^est le grand ressort du pouvoir. »