LA PAIX
Il y a un tiers de siècle que dure la paix. Il n'y a pas d'exemple dans l'histoire de l'Europe d'une paix qui ait duré aussi longtemps; elle a montré qu'elle était à l'épreuve des révolutions, car ni la révolution de 1830 ni aucune des petites révolutions qui ont éclaté h la suite n'ont eu le pouvoir de la rompre. Ce serait assurément tomber dans l'injustice et l'exagération que de prétendre que cette trêve prolongée n'a pas porté de fruits, qu'elle n'a pas concouru au progrès de l'agriculture, de l'industrie et du commerce. Mais ce progrès n'a pas été particulier à la France ; il lui a été commun avec toutes les autres nations qui en ont également joui, et qui, peut-être, en ont encore plus profilé. En ce qui concerne la Grande-Bretagne, il n'y a aucun doute a cet égard. Pour être juste, il faut aussi reconnaître que le maintien de la paix est un mérite que peuvent revendiquer tous les gouvernements de l'Eurone, et qui n'appartient à aucun d'eux exclusivement. Cependant, malgré cet accord apparent, la paix existe plutôt à l'état de friit qu'à l'état d'idée. Des éléments nouveaux : la navigation à vapeur, les chemins de fer, le perfectionnement générai des voies de communication et de transport sont venus modifier, changer les rapports des peuples entre eux ; mais il ne paraît pas que ce qu'on appelle la politique ait encore bien com-
(1) Uisloiredes Gtrondirw, par A. de Lamartine.
pris toute rimporlancc de cette révolution pacifique, accomplie sans coups de fusil tirés, sans échafauds dressés. La diplomatie continue de négocier un li\Te d^histoire à la main, tournant le dos h l'avenir, interrogeant exclusivement le passé. Aussi n'est-ce plus la diplomatie qui mène le monde ; Tindustrie a pris sa place et conduit, à leur insu, plus d'un souverain et d'un ministre. Faul-il citer un exemple ? Par quelle voie rAllemagne chemine-t-elle vers l'unité politique? par le Zollverein. Qu'est-ce que c'est que le Zollverein, si ce n'est pas Tinduslrie remorquant la diplomatie, comme on voit sur les chemins de fer des locomotives remorquer des messageries, comme on voit sur l'Océan des steamers traîner h leur suite des frégates ? Bientôt un mois suffira pour visiter toutes les capitales de l'Europe, pierres précieuses, perles fines inscrustées dans une couronne de fer. Déjà toutes les barrières s'abaissent, les préventions s'effacent, les rivalités se transforment, les compagnies de chemins de fer ont donné le signal : elles échangent entre elles le matériel qui leur sert h transporter voyageurs et marchandises, afin de s'épargner réciproquement des pertes de temps et des frais. Los wagons de la compagnie de Paris vont h Bruxelles ; les wagons de la compagnie de Bruxelles viennent h Paris. Tout le monde y gagne : compagnies, marchandises et voyageurs. Tandis que l'industrie rapproche chaque jour ainsi plus étroitement tous les peuples et fonde la grande unité du Rail, ombrageux, les gouvernements se tiennent encore éloignés les uns des autres. En eux, l'esprit de conquête a disparu, mais Thabitude de la défiance a persisté. Pourquoi ? Il ne faut pas - craindre de le répéter fréquemment : c'est que la paix ne s'est pas encore élevée du niveau du fait à la hauteur do l'idée. C'est ainsi qu'en tout l'expérience qui découvre et qui perfectionne a devancé la science qui commente et qui explique. Les gouvernements sont manifestement en retard sur les peuples. Les gouvernements en sont encore, ruineux anachronisme, à construire, à réparer des fortifications, à maintenir dans toute l'absurdité de sa rigueur le
régime des servitudes niililaires, à entretenir à grands frais des armées pennanentes qui énervent en eux toute grandeur. Pourquoi de tels contre-sens ? C'est qu'ils n'ont pas enclore dépouillé la vieille diplomatie ; c'est qu'ils vivent encore sur le souvenir de rivalités éteintes; c'est qu'ils ne se sont pas encore rendu un compte exact des solidarités nouvellement créées ; cVst qu'aucun d'eux n'a encore osé donner aux autres l'exemple du désarmement. 11 appartient à la France de prendre cette initiative, plus hardie en apparence quVn réalité ! Si elle l'eût prise il y a dix ans, alors cpiVIle le j[)ouvait déjà faire sans imprudence, elle eût économisé deux milliards au moins. Avec celte somme, elle eût silloimé de chemins de fer son vaste territoire, se fût emparée du transit européen, eût rectifié ses routes, amélioié ses ports et sa navigation Ihiviale, fait disparaître cette mukiUule d'ohstacles (lu'apporlent à la consonmiation et à la pioduction sur son marché intérieur l'exagération des frais i]c transport, la barbarie des octrois et Icxcès de certains impôts. Au lieu d'être obérées, les finances de la France, celles du continent, seraient admirables, et le crédit dont ils jouiraient serait tel qu'il Ieurj)ermettrait defaile face à toutes les avances qu'exige avec raison l'escompte de Pavenirau profit des générations présentes. Bien habile est rAnglelerre, qui sait attiser cette défiance ombrageuse iU's gouvernements entre eux, défiance qui se traduit par la charge écrasante d'armées permanentes, débris d'un édifice (|ui s'écroule, primes d'assurances payées sans proportion avec la probabilité du risque. L'argent (pie la Franco et le Continent dépensent ainsi à é<piiper des soldats en temps de paix est toujours cela de moins qu'ils ne dépensent pas en giands travaux publics, d<mt profiteraient leur agriculture, leur industrie, leur conunerce, leur marine, et cela de plus (jui tourne à l'avantage de l'Angleterre et do la durée de son monopole.
Qu'on ne dise pas que les Anglais dédaignent un pareil calcul ! Mancpient-ils jamais, aux courses de chevaux, dont ils nous ont donné l'exemple, d'égaliser avant le dépari, au
moyen de feuilles de plomb, le poids des joekeys ? Ce que l'Angleterre fait ouvertement pour ses jockeys, elle le fait indirectement contre ses rivaux. La France et le continent traînent volontairement au pied les boulets de leurs canons. L'Angleterre sait que la France ne tarderait pas à devenir trop prospère et trop puissante si celle-ci ne se croyait pas, en vue d'une éventualité fantastique, tenue de consacrer annuellement le quart d'un budget de quinze cents millions h l'entretien d'un effectif militaire dont le résultat le plus certain est d'enlever au travail les bras les plus robustes. Ni les États-Unis ni l'Angleterre ne sont tombés dans cette faute; aussi, que l'on compare entre l'immense parti que ces deux États ont su tirer de la paix et les fruits médiocres que nous en avons recueillis.
H faut lire le Mémorial de Sainte-Hélène pour y voir comment Napoléon, le génie de la guerre fait homme, comprend la paix :
« A Amiens, disait-il, je croyais de très bonne foi le sort » de la France, celui de l'Europe, le mien, fixés, la guerre » finie. Cest le cabinet anglais qui a tout rallumé ; &e^t à » lui seul que C Europe doit tous les fléaux qui ont suivie lui » seid en est responsable; pour moi, j'allais me donner uni- » quement à l'administration de la France, et je crois que » j'eusse enfanté des prodiges. Je n'eusse rien perdu du » côté de la gloire, mais beaucoup gagné du côté des jouis- » sances ; j'eusse fait la conquise morale de l'Europe, com- » me j'ai été sur le point de l'accomplir par les armes. De » quoi lustre on nra privé !
» ... J'avais le projet, à la paix générale, d'amener cha- » que puissance à une immense réduction des armées per- » manenles.
»... J'eusse voulu un institut européen, des prix euro- » péens, pour assurer, diriger, coordonner toutes les socié- » lés savantes de l'Europe.
»... Alors peut-être, à la faveur des lumières universel- » leinent répandues, devenait-il permis de rêver, pour la » grande famille europ<»enne, l'application du congrès amé-
» rirain ou celle des amphyctions de la Grèce ; et quelle » perspective alors de grandeur, de jouissances, de prospé- » rite, quel grand et magnifique spectacle ! »
Ainsi comprise, la paix n'est plus Tintermittence de la guerre, c'est un système ; ce n'est pas seulement le fait, c'est l'idée. Il ne faut pas se bercer dans une illusion funeste : ce qui existe aujourd'hui est l'isolement armé, ce n'est pas encore l'association pacifique. « La paix partout^ La paix toujours^ » ce sont de belles paroles auxquelles il n'a mancjué, pour être glorieuses et fécondes, que d'avoir un sens, <rexprimer une pensée, d'être une conviction d'homme d'Etat, et non pas seulement un mouvement d'orateur.
La grande ère pacifique, industrielle et intellectuelle
qu'on aperçoit de loin, dès (ju'on s'élève assez haut, ne
s'ouvrira qu'à partir du jour où la France et le Continent, ces frères ennemis, auront enfin compris la nécessité d'une confédération maritime destinée h rétablir l'éciuilibre que la suprématie nouvelle de l'Angleterre a rompu. Cette confédération maritime, cette réconciliation continentale est le couronnement nécessaire de Tédifice politique, industriel et commercial dont le Zollverein a posé la première pierre. L'œuvre ne saurait rester inachevée.
§ IL — l'ordre.
Ainsi que la paix, Tordre est un fait, il n'est pas une idée. L'ordre règne, il ne gouverne pas. La moitié de la lAche seule est remplie. L'ordre matériel a vaincu l'émeute dans les rues ; mais Tordre moral n'a pas dissipé l'anarchie dans les esprits. Jamais ne furent plus vraies ces paroles empruntées à un écrit de M. Guizot : « La st>ciélé offre Timage D <le ce chaos si bien défini par ces paroles : Chaque chose )v n'y est point à sa place, et il n'y a pas une place pour » chaque chose. »
Au si^in d'une société démocratique nouvelle, comme aux Etats-Unis, où les populations manquent au sol plus que le sol i\c manque aux populations. Tordre n'est pas difficile à
instituer; est propriétaire à peu près qui veut aller défricher. Mais, au sein d'une vieille société révolutionnée qui, de monarchique qu'elle était, tend à devenir démocratique, où la loi et l'autorité religieuse se sont afTaiblies, où la propriété est le partage du petit nombre envié par le grand, où s'élève celle double difficulté : — un territoire étroitement limité par des traités que la guerre seule pourrait rompre; une population dont l'accroissement annuel est plutôt stimulé que contenu par la misère ; au sein d'une telle société, l'ordre à la fois moral et matériel est moins facile à constituer; mais est-il impossible? Il ne doit pas l'ôlre, car s'il n'existait pas des moyens de rétablir, il faudrait douter et de la bonté de Dieu et du génie de l'Homme ; cl comment douter du génie de Thomme, après toutes les conquéies qui lui sont dues, après tous les miracles que nous lui voyons accomplir! Tout le parti qu'on pourrait tirer d'une administration où Témulalion jouerait le rôle que joue la concurrence dans l'industrie, on semble l'ignorer encore. Une loi judicieuse sur l'instruction publique pourrait être à notre société ce que sont aux salles de spectacle les billets moyennant lesquels chacun a sa place marquée : un moyen de division et de classement. Sans doute, ceci existe déjà en partie, mais d'une manière imparfaite. L'instruction primaire, secondaire et supérieure, représente bien trois étages distincts; mais une telle di\nsion est évidemment insuffisante, et la loi du 28 juin 1833 sur l'instruction primaire, qu'on a tant vantée, est une loi sans portée, bien plus propre à aggraver encore le désordre moral qu'à le faire cesser. « Cchn-là qui est maître de l'éducation peut » changer la face du monde^ » avait dit Leibnitz. Belles paroles qui n'ont été comprises ni par le ministre qui a conçu la loi du 28 juin 1833, ni par les Chambres législatives qui l'ont votée. Comment Tordre moral existerait-il au sein de notre société, li)i*s(iue notre jeunesse est tirée en sens contraire par deux enseignements : l'enseignement religieux qui s'empare de ses premières impressions, l'enseignement philosophique qui les efface ?
Comment Tordre moral cxislerait-il là où le gouvernement, qui devrait donner constamment l'exemple du respect scrupuleux de la loi. ne craint ni de l'éluder^ ni de la violer ?
Comment l'ordre moral existerait-il avec un code pénal qui semble n'avoir d'autre mission que celle de remplir les prisons plus vile (ju'elles ne se vident, et qui ne voit pas qu'il ne fait qu'aggraver la perversil^î qu'il a la prétention de punir? Rare est l'exception, quand celui qui fut condamné à l'emprisonnement ne sort pas criminel de la maison de correction où il est entré coupable, quand il n'en sort pas plutôt flétri que puni, perverti qu'amendé. Notre code pénal est une machine qui fonctionne sans que l'on se rende compte des eflets désastreux qu'elle produit, de l'influence contagieuse qu'elle exerce, des perturbations profondes qu'elle jette. La prison et le bagne sont l'école et le collège du crime. On le sait, et cela n'empêche pas de prodiguer la peine de l'emprisonnement même préventivement. Mais, dit-on, comment la socriélé se défendra -t-elle si elle n'est au moins protégée par l'action salut^iire de l'intimidation? Redoutable intimidation, en vérité, que celle qui n'enfante que cette inépuisable succession de récidives dont nous sommes tous les jours les témoins, qui, d'apprentis du crime, en fait des professeurs! L'intinn'dation est un principe usé qui a fait son temps. Si on ne l'avait pas ainsi compris, on n'eût
pas aboli tant de supplices dont il ne reste plus aujourd'hui que la hideuse nomenclature et l'épouvantable souvenir. L'année 18^52 a vu disparaître de notre code pénal la peine du carcan et la section du poignet droit sur l'échafaud avant l'exécution h mort. Quel principe désormais est appelé à prendre la place de l'intimidation? C'est ce qu'il s'agit de chercher, c'est ce qu'on ne saurait indiquer ici incidemment.
Comment l'ordre moral cxisle-t-il au sein d'une société où les plus divins préceptes de la religion de l'immense majorité sont contredits par les faits les plus manifestes? — Voilà un coupable que le repentir a purifié : la religion
n'est pas la seule qui l'ait absous ; le temps, marqué h la durée de sa peine est expiré ; ce n'est plus un condamné, c'est un libéré... Que va-t-il devenir? La flétrissure survit au châtiment et au repentir; elle le suit partout et partout l'isole. Ainsi, quand ce n'est pas de la perversité que naît la récidive, c'est du désespoir. Que faire pour mettre la religion et la société d'accord? — Faites ce que fait l'industrie quand elle rencontre un obstacle qui l'arrête dans sa marche. En appeler à la méditation et au génie.
Laisser les choses suivre insoucieusement leur cours, et trouver que tout est bien, pourvu que l'émeute n'éclate pas dans la rue, ou qu'elle y soit promptement réprimée, voilà ce qu'on appelle l'ordre. L'optimisme, c'est l'ordre moral, comme l'isolement armé est la paix.
§ IIL — LA LIBERTÉ.
La liberté est fidèlement représentée par l'arbre qui porte son nom. Ni racines qui poussent, ni feuilles qui verdissent.
La liberté individuelle garantie par la Charte n'est pas suffisamment garantie parles lois; l'article 93 du code d'instruction criminelle prescrit que, dans le cas de mandat d'amener, tout individu sera interrogé dans les vingt-quatre heures. Cependant combien d'arrestations arbitraires ont eu lieu qui se sont prolongées avec une négligence coupable ! Le pouvoir n'a pas assez le respect de la liberté ; il s'en défie trop ; aussi la liberté use-t-elle envers lui de représailles. Ce sont là deux torts, qui, loin do se justifier, s'aggravent par la réciprocité. Le code d'instruction criminelle (articles 603 et 604) ordonne qu'indépendamment des prisons pour peines, il y aura dans chaque arrondissement une maison d'arrêt pour y retenir les prévenus, et que ces maisons d'arrêt et de justice seront entièrement distinctes des prisons pour peines. A Tépoque, en 1808, où fut mis en vigueur le code d'instruction criminelle, celte distinction était tout ce qu'elle pouvait être ; mais aujourd'hui, elle n'est plus suffisante. La nécessité admise do la détention
préventive, e/esl aux maisons d'arrêt, avant tout, qu'un gouvernenienl vif,'ilanl, prenant au sérieux la première de nos libertés, eut dû appliquer déjà le régime de l'emprisonnement individuel ou eellulaire. II peut y avoir deux opinions sur ee régime appliqué aux prisons pour peines ; mais il n'y en a qu'une sur ce régime appliqué aux maisons d'arrêt, à des maisons où, par suite d'une méprise, le plus honnête homme court le risque d'être jeté pêle-mêle avec des meurtriers et des voleurs, la femme la plus pure avec les femmes les plus infirmes. Qu'un si monstrueux étal de ch(»ses ait pu se perpétuer si longtemps, qu'il ne révolte pas plus vivement la conscience publiciue, c'est là un fait qui tendrait à prouver qu'en France on tient plus à l'ombre de la liberté qu'à sa réalité.
La liberté de la presse a trompé pour le moins autant de défiances tju'elle a déçu d'illusions. N'ayant de limites que la répression, en ce qui concerne les livres et les écrits non périodiques, la liberté est moins entière en ce qui concerne les journaux qui sont assujettis à une législation préventive et fiscale, dont pn s'exagère d'une part la puissance tulélaire, d'autre part la puissance restrictive; on croit que le jour où les cautionnements, cette garantie pi'évenlive, et le timbre, cette charge fiscale, seraient abolis, tout écrivain pourrait fonder un journal et le faire vivre. Erreur profonde! Le fonder, oui ; le faire lire et le faire vivre, non. Le premier ministre (jui aura de la condition d'existence des journaux une idée juste, n'hésitera pas à effacer toute démarcation entre les écrits qui sont périodiques et ceux qui ne le sont pas. Un gouvernement qui sacrifie ouvertement à la peur de dangers imaginaires, loin de s'affermir, s'affaiblit ; ' car il donne à ses ennemis la mesure du peu de confiance qu'il s'inspire à lui-même. Croit-on que Napv)léon se soit grandi dans Teslime de la postérité en élevant jusqu'à la hauteur de ses craintes M™® de Staël, en l'exilant, en faisant mettre le livre De IWUemagne au pilon (acte qui nous paraîtrait aujourd'hui d'une puérilité ridicule), en ne se croyant pas assez fort, lui, si fort, pour gouverner avec la
liberlé de la presse ? II s'exprimait ainsi, au sein du conseil d'Etat, le l**" décembre 1803 : a Le caractère de la nation » exige qu'on restreigne la liberté de la presse aux ouvra- » ges d'un certain volume ; il faut que les journaux soient » soumis à une police sévère. » Croit-on que la Restauralion eût abrégé sa durée, si elle ne se fût pas timidement abritée sous le régime de la censure et du privilège ? La preuve que l'on peut régner et gouverner, en France, sans l'établissement de la censure, cotte preuve est faite, car voici un roi qui compte dix-sept ans de règne, un ministère qui va entrerdans la huitième année deson existence ! Est-ce à dire que pour cela le gouvernement actuel doive occuper dans l'histoire une plus grande place que le gouvernement impérial, ou que le ministère du 29 octobre soit plus habile et plus courageux que le ministère Villèle?iNon, cela prouve seulement combien il est facile, en n'allant pas au fond des choses, de prendre des fantômes pour des périls. S'il eût été possible de rétablir la censure sans violer formellement l'article 7 de la Charte, nul doute que nous ne l'eussions vue revivre en 18.35, et peut-être même avant. Ce qui l'atteste, c'est que là où la loi du 9 septembre 1835 a pu se croire permis de rétablir la censure, elle n'y a pas manqué. Ainsi, les dessins, gravures, lithographies et emblèmes, les Ihéfllres et pièces de théAtres, ont été soumis au régime de l'autorisation préalable. Or, il n'est pas un seul argument qui ait été invoqué à cette époque en faveur de cette exception (jui ne s'appliquât avec plus de force et de raison à la liberlé de la parole imprimée. Qui oserait sérieusement prétendre que le gouvernement et la société eussent été désarmés parce que les pièces de théâtre et les vignettes n'eussent pas été distraites du régime répressif pour être placées sous le réginu» préventif, enlevées au droit commun pour être rangées dans l'exceplion? Ces contre-sens ne sont rappelés ici que pour montrer que la liberté de la presse n'est également qu'un fait, qu'il a bien fallu subir ne pouvant le changer, un fait et non point une idée. La différence qu'il y a entre le fait et l'idée est celle qui existe en-
Ire le grain de l)Ié conserva dans un silo et le grain de blé semé dans un sillon. Celui-ci seul donne des épis. Aussi la publicité, qui aurait pu servir de fondement à tout un ordre nouveau, qui aurait pu rendre au gouvernement et au pays les plus grands services, nVt-elIe porté que les tristes fruits sur lesquels la jugent des esprits superficiels ou timorés !
Moins heureuse que la liberté de la presse, écrite en termes précis dans la Charte, la liberté de renseignement ayant été, par un article final, reléguée^en termes vagues au nombre des lois séparées qui devaient être ultérieurement présentées, la liberté de l'enseignement, promise en 18:i0, n'est pas môme encore en 1847 un fait accompli. Plus . elle s'éloigne du point de départ, plus il semble qu'elle devrait se rapprocher du but. Eh bien! c'est le contraire qui a lieu. Aujourd'hui, la liberté de l'enseignement soulève plus d'objections et rencontre plus de résistances qu'il y a dix ans. Elle en est h son troisième projet de loi retiré ou rejeté, et h son cinquième rapport; plus on discute cette question, et plus on l'obscurcit. Il n'en est cependant pas de plus simple. Là où la liberté de la presse existe, la liberté de l'enseignement doit également exister, sous peine d'inconséquence, car ce sont deux branches d'un môme arbre. Quoi qu'on en puisse dire, la liberté de la presse n'est que la liberté de l'enseignement sous une autre forme. Ou l'Université n'est pas de bonne foi, ou elle se laisse égarer par la terreur d'un péril imaginaire, lorsqu'elle affirme que la liberté de l'enseignement constituerait un monopole au profit du clergé. Profonde serait l'illusion du clergé, s'il le croyait ! Un gouvernement fort et vigilant eût empêché cette querelle de naître, ou l'eût vite apaisée ; mais un gouvernement sans idées est un navire sans lest, qui va où le mène la vague.
En résumé, qu'elle s'appelle liberté individelle, liberté de la presse, liberté de l'enseignement, liberté des cultes, la liberté n'est pas à craindre tant (ju'elle n'a pas h craindre pour elle-même.
310 tS47.
§ IV.— l'égalité.
L'égalité largement comprise, fidèlement traduite, supposerait une société parfaitement organisée, un pouvoir profondément convaincu de la vérité de ces paroles de M. (iuizot : a Tout pour le peuple 1 sinon tout par lui ! »
L'égalité, cette autre gravitation universelle, attend encore le Newton qui en découvrira les lois, car ce serait une erreur profonde, une illusion dangereuse de croire que, pour fonder l'égalité parmi nous, il a suffi de la proclamer dans la Charte en ces termes : « Les Français sont égaux 3> devant la loi, (fuels que soient d'ailleurs leurs titres el » rangs. Ils contribuent indistinctement, dans la proportion » de leur fortune, aux charges de TÉtat ; ils sont tous égale- » ment admissibles aux emplois civils et militaires. »
L'égalité ainsi définie n est qu'une égalité dans les nuages, puisiiu'elle dépend étroitement de l'esprit dans lequel la loi sera conçue, des bases sur lesquelles reposera Timpèt, des conditions ({ui régleront l'admission aux emplois publics; iiiiiis ce ne sernit pas siins témérité qu'on entreprendrait de faire relluer vers sa source le torrent démocratique qui a déjà emporté doux fois dans son cours impétueux les arches de la royauté, de ce pont séculaire jeté entre lt*s générations, dans le but de faciliter le passage de Tune à lautre. Trop faible pour contenir le Ilot, il faut ôtre asset habile pour le «liriger. Inutile de songer à élever à grandepeine des digues pour s'en garantir; il s'en irriterait et les romprait ; c'est le <ontraire cpiil faut faire : il faut en ereuser profoixlénient le lit.
On demandait à Newton conunent il était parvenu h la connaissaïKM' i)réciense iU^s admirables lois qu'il avait découvertes : il répondit <es paroles que la postérité à recueillies : u En !/ pensant toujours. » Ce n est également quVn y pensant toujours «pi'on i)eut espérer de trouver les véritables lois (Ir IV^'aliié siK'iale. Mais où est le ministre qui y pense? Ccprn<lanl hvs trouver sera la gloire d'un ri'giio, les ^horeher <\st le dcvnir de <pii<'on(pie aspire à gt)uvemer.
Un jour s'est levé où le privilège de la naissance n'a plus suffi pour maintenir le gouvernail aux mains de la noblesse; un jour se lèvera où le privilège du cens ne suffira plus pour maintenir Vaviron aux mains de la bourgeoisie. 11 serait sage do le prévoir et de s'y préparer. Nier l'évidence ne la détruit pas ; fermer les yeux à la lumière n'enlève rien à son éclat. Précisément parce quHl est douteux que nous voyions le cens électoral abaissé, il est certain que nous le verrons supprimé. Alors d'autres garanties seront imposées h rexercice de la fonction qui consiste pour le contribuable h élire son mandataire, garanties posées dans une grande loi de clnssement par l'instruction publique, garanties qui, sans le briser, sauront élever le niveau de l'égalité.
L'égalité, telle qu'elle est ici comprise, c'est l'universalité des intérêts dans leur diversité, écpiitablement et sincèrement représentés, de telle sorte qu'aucun ne soit ni préféré ni sacrifié, mais que tous soient étroitement subordonnés à l'intérêt public ; c'est la majorité de droit substituée à la majorité de fait, ou plutôt c'est la majorité réunissant le fait e£ le droit; c'est la liberté du concours : c'est-à-dire que tous soient admis à soutenir leurs prétentions ; mais ce n'est pas à dire <|ue tous soient aptes à les justifier; c'est l'entier développement des facultés humaines et des supériorités sociales, l'application inflexible de ce principe essentielieiïu^nt conservateur et progressif, (jue toutes les supériorités de fait soient reconnues de droit; c'est l'État, dans un grand intérêt commun, organisant le recrutement de son contingent militaire, choisissant les esprits les plus élevés, les raisons les plus droites, les caractères les plus fermes, comme il choisit les tailles les plus hautes, les constitutions les plus saines, les natures les plus robustes; présentement, c'est ce qui n'a pas lieu; l'État n'a le plus souvent, pour recruter ses administrations les plus importantes, que les esprits sans initiative, sans vigueur et sans portée, l(»s traînards des écoles, des collèges et des faculté, que la difficulté de s'ouvrir un passage à travers la foule a
rebutés ; c'est enfin le droit de rintclligence succédant au droit de*la naissance, le droit divin de la capacité.
L'égalité, si elle n'est pas cela, c'est l'abaissement de notre nation; c'est la confusion dans tous les rangs; c'est l'anarchie dans toutes les relations; c'est l'autorité mise en question et en péril par l'ignorance; c'est la lutte toujours prête à éclater entre la force armée, mais limitée, et la force sans armes, mais aussi sans limites; c'est le travail souterrain du communisme; c'est enfin la révolution expectante, comme l'éruption d'un volcan qui vient de s'éteindre est le prélude certain de l'éruption qui va s'allumer.
Si la médiocrité a moins d'obstacles h franchir que la supériorité ; si la servilité sert et si la fermeté, nuit ; si l'initiative est écartée et si Timpuissancc est accueiUie ; si le mérite n'a aucun droit et si l'intrigue a tous les titres ; si la conscience isole et si la corruption rapproche ; si l'intérêt public est en mépris . et si l'intérêt privé est en honneur, quelles barrières assez fortes, quelles mailles assez étroites pourront arrêter au passage toutes les prétentions impérieuses, toutes les présomptions insolentes, toutes les basses ambitions? Et de quel droit d'ailleurs les arrêterait-on si elles ne sont pas tenues de se justifier?
L'égalité sans l'ordre le plus parfait, sans la justice la plus stricte, est la pente qui mène h l'abîme toute vieille société.
Nous oublions trop que les plus grands empires du monde ont tour à tour péri. Après leur chute, on a recherché les causes de leur décadence. Œuvre vaine! c'est avant leur chute qu'il eût été salutaire qu'un tel soin fût pris par des penseurs tels que Montesquieu.
11 faut s'arrêter, car un article n'est pas un livre, et l'espace manquerait pour conclure :
Deux ou trois idées fixes qui ont servi de phare à l'Angleterre ont suffi pour lui donner dans le monde la première place : celle qui nous avait longtemps appartenu.
Faute d'idées justes, poursuivies avec persévérance, présentées sous la forme qui sait conquérir la popularité,
la France débordée par les faits, roattriséc par les événements, ballotléo par les incidents, abusée par les mots, prenant Tombrc pour la proie, tourbillonne dans le vide, tombe dans l'anachronisme, s'agite dans rinconséquenee, s'amoindrit dans le détail, s'égare dans l'expédient, s'épuise dans la prodigalité, se compromet dans l'intrigue, s'avilit dans la corruption.
C'est par les idées que la France, qui ne vient plus aujourd'hui qu'en quatrième ordre, après l'Angleterre, la Russie, les Etats-Unis, c'est par les idées qu'elle rt»prendra son légitime ascendant; c'est en élevant VEgalité, la Liberté^ ÏOrdre et la Paix aussi haut qu'elle a porté les Arts^ les Lettres, la Science et la Gloire,
^ Pourquoi donc tout le inonde tous croife-il, pourquoi vous-mêmes vous sentez vous faibles ? Pourquoi, toujours clwncelants dans votre position, tot^oors flottants dans vos alliancen, vous voit-on également inquiets, également incapables de garder et de quitter tos amis? Pourquoi vutre présent est- il si peu sûr et contient-il si peu d'avenir? Vous voyez bien que, malgré la prospérité, malgré le calme public, 11 y a en vous-mêmes un vice qui vous ronge. Le vice est surtout dans la direction, dans le système de votre gouvernement. 11 est aussi dans l'usage mesquin que vous faites du pouvoir. »