‹ Questions de mon temps, 1835 à 1856 (volume 3)Chapitre 53 sur 96 · XI · texte numérisé non relu

XI

14 férrier 1846.

l'n banquet aura lieu auquel assisteront les députés de l'opposition , au nombre desquels se trouvent plusieurs maires de Paris ; — ainsi Va décidé à Vunanimité la mino-

rite parlementaire, protestant eonlre la majorité législative, ^ix pairs de France, dont un journal donne ce matin les noms, doivent également s'associer à cette manifestation.

Lutte imprudemment, malhabilemenl engagée des deux parts :

De la part du gouvernement.

De la part de l'opposition!

Qu'en sortira-t-il ? qu'en peut-il sortir?

Nous l'avons dit, nous ne pouvons que le répéter aujourd'hui : — il en sortira, ou bien une manifestation impuissante, ou bien une résistance violente, deux alternatives également déplorables.

Oui, déplorables! car dans le cas de résistance violente, nul ne saurait d'avance en mesurer l'étendue, en régler les conséjiuences ; ce n'est jamais sans les plus grands dangers (juc la locomotive s'élance hors des rails ! Ce n'est jamais sans les plus graves périls qu'un pays, qu'un gouvemeinenl dévie de la voie qui leur est tracée par les institutions ! Si au contraire cette lutte n'aboulitqu'au ridicule d'une manifestation impuissante ou évasive, l'opposition est discréditée î

Discréditée dans l'opinion, c'est bien plus que flétrie par la majorité.

Flétrie par ses adversaires est un mot.

Discréditée par ses actes est un fait.

On n'est pas responsable d'une flétrissure qu'on n'a pas méritée.

On est responsable d'un discrédit qu'on a encouru^ Que la majorité, qui n'a de passions qu'à défaut de convictions, — les passions se manifestent par l'intolérance, les convictions par l'impartialité, — (lue la majorité ne s'y trompe pas ; elle a tout à perdre, rien h gagner au discrédit de l'opposition constitutionnelle.

Qu'est-ce que le gouvernement représentatif sans l'opposition constitutionnelle, ou avec une opposition discréditée,

ce qui revient exactement nu même? — Une dangereuse impasse.

L'opposition constitutionnelle est plus utile encore au pouvoir, dont elle est le boulevard, qu'à la liberté, dont elle porte le drapeau. *

L'opposition constitutionnelle est au gouvernement représentatif ce qu'est à la maison que nous habitons IVscalier qui nous sert à monter sans efiort, l\ descendre sans danger.

Sans les wliigs, en Angle teiTc, il y a longtemps que les tories eussent perdu le pouvoir, et que lé pouvoir les eût perdus î

Le respect de la minorité ne saurait être trop souvent rappelé à la majorité. Ce n'est pas seulement son devoir, c'est aussi son intérêt.

C'est une faute (pie la majorité doit se reprocher, d'avoir flétri la minorité ; ce sera pour le gouvernement un malheur, si, (le cette lutte, l'opposition sort discréditée.

Il V avait deux ma^i^res de mettre fin à cette lutte, sans s'exposer aux extrémités (lue nous redoutons.

Le gouvernement n'avait qu'à profiter du prétexte que lui oflVait la longueur d'un débat qui avait duré quatre jours et (pii aurait pu durer ainsi une aimée sans résoudre la question de légalité des banquets, pour déclarer que, dès (|ue le doute pouvait exister de bonne foi, il reconnaissait la n(»cessité d<» saisir les pouvoii's législatifs d'un projet de loi.

L'opposition unanime n'avait qu'à en appeler de la mfijorité parlementaire à la majorité électorale ; elle avait à traduire le gouvernenjent devant le pays.

On dit (pie le cabinet n'eût ni donné sa démission, ni dissous la Chambre.

Soit; nous radmettoiis par hypothèse tout en e(mservanl la convicti'm contraire. Le 27 juillet IKJO, le roi Charles X ne voulait rien céder: le 29, il offrait de céder tout! il offrait frabdi(iuer.

S en organisant soixante-dix liamiuets aux quatre

poinls cardinaux de la Franco, que s'est proposé l'opposition?

Est-ce donc de se régaler de veau froid et de s'abreuver de vin du crû?

Non, certes.

Ce qu'elle s'est proposé, c'est de réveiller l'esprit public endormi, c'est de l'arracher à son indifférence, apparente ou réelle.

Eli bien! croit^on sérieusement que cette dissolution partielle, la convocation de cent cinquante collèges électoraux, n'eût pas créé une agitation plus efficace que celle des soixante-dix banquets dont la liste s'est ouverte au Château- Rouge ?

Mais, ajoute-t-on, après que cent cinquante députés auraient donné leur démission, interrogé leurs électeurs, passionné leurs collèges, fait renouveler leur mandat, la question de légalité des banquets en serait-elle plus avancée et moins incertaine?

Non, assurément.

Mais en sera-t-elle moins incertaine et plus avancée, de la manière dont on s'y prend pour la résoudre : — par un bantiuet (fui est un défi porté à la force armée, qui n'est pas un app(»l adressé à l'opinion publique?

I/opposition accepterait-elle donc que la question de légalité posée politiquement devant les Chambres législatives, soit jugée judiciairement ou par les tribunaux ou par la cour des pairs ?

Alors, encore une fois, pourquoi tant de bruit, pourquoi une indignation si ardemment exprimée et si froidement ressentie?

xm.

17 février 1848.

Le Journal des Débats s'efforce depuis trois jours d'éteindre le feu qu'il a allumé : il eût mieux valu ne pas commencer par y jeter de l'huile pour finir par y jeter de

l'eau.

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