A M. LE PRÉSIDENT DE LA CHAMBIIE DES DÉPUTÉS
14 février 1848.
Entre la majorité intolérante et la minorité inconséquente, il n'y a pas do place pour qui ne comprend pas : Le Pouvoir, sons l'initiative et le progrès ; L'Opposition, sans la vigueur et la logique. Je donne ma démission.
J'attendrai les élections générales.
EXILE DE GlRABDIIf.
A MM. LES ÉLECTEUBS DE BOURGAIfEUF.
15 février 1848.
Messieurs, Vous qui sept fois m'avez élu, et que je pourrais appeler mes amis, car les liens qui m'attachaient à vous, qui vous attachaient à moi, n'étaient pas simplement ceux qui exis—
(1) (Vliii (jui «|ualifie d'aifugUa et dVnnrmù les 107 députés qui ont assisté aux liîiiiqucts rétbnni^tes. ^
Icnl communémcnl entre le député et ses électeurs, entre le miindalnire et ses commettants, nous nous appartenions par la longue réciprocité d'un dévouement éprouvé, ce n'est pas sans surprise et peut-être sans regret que vous apprendrez (lue j'ai cessé de vous représenter.
Quels sont les motifs qui m'ont dicté celte résolution cl qui m'y ont fait persister, malgré les instantes représentalions d'un grand nombre de mes collègues? C'est ce que je dois, c'est ce que j(» viens vous dire.
Il y a qual(»rze ans, en mai 1834, quand vous m'avez élu pour la première fois, j'avais de grandes illusions.
J'entrevoyais tout ce (ju'un gouvernement issu d'une révolution pure de tout excès, tout ce que des ministres h la hauteur de leur tAche pouvaient entreprendre cl devaient accomj)lir de grand, de nouveau et de sensé î
Je croyais (jue quicon^iue sentait en soi un peu de force, un peu d*intellig(»nce, et beaucoup de celte ambition qui s'ennoblit par ses œuvres, de celte ambition exempte de toute vanité qu'on devrait appeler le dévouement d'un à tous. n(» pouvait pas s'enrôler trop jeune au service parlementaire de son pays.
J'imaginais qu'une terre aussi fertile que la terre de France ne devait pas demeurer en jachère ; qu'il fallait se tenir prudemment en garde contre les années mauvaises, en mettant activement les bimnes à profit ; que toute sa i.son devait apporter sa semence et sa récolte ; que pas un seul jour ne devait être négligé ni perdu: que tous les bras, les faibles conime les forts, devaient à Tenvi s'exercer au travail ; (pie >i la guerre et la gloire avaient eu leui's prodiges, la paix etIÏMnulalion devaient el pouvaient au.ssi a voir leurs con(piOtcs, (pii fussent plus utiles sans être moins nobles.
J'étais plein de foi dans l'union légitime du Pouvoir avec la Liberté; j'étais plein de foi dans la fécondité de cette alliance.
Ce sont ces sentiments qu'exprime la lettre que je vous adressai en mai 1831, et qui me valurent la mcijorité, presque l'unanimité de vos suffrages.
Mes illusions ont pu sVMoindre, mais mes eonvictions n'ont pns changé. L'expérience les mirait plutôt fortifiées qu'atTaiblies.
Ce (lue je croyais possible alors, je le crois possible encore.
Pas un seul de mes votes parlementaires , en quatorze ans, n'a donné de démenti à ma foi politique.
En 18:U, mon premier discours a été en faveur de l'institulion populaire des caisses d'épargne.
Kn 1835, j*ai volé et j'ai pris part à la discussion contre les lois de septembre.
En l&n, j'ai soutenu de tous mes efforts le ministère de l'amnislie.
En 1838, j'ai mérité l'honneur d'être expulsé de la Chambre par la coalition triomphante, (pie j'avais combattue avec Tardeur (|ue je mets au servi(*e de toutes les causes dont nuîs convictions me font embrasser la défense.
En 184j2, membre de la minorité de la commission chîirgée de l'examen du projet de loi sur les ministres d'État, j'ai persisté à repousser du projet ministériel tout ce qui lui donnait un caractère étroit et un esprit exclusif, tout ce qui risquait d'en faire un instrument de cour au lieu d'une institutit»n démocratique.
En 1843, l'aggravation du droit de visite m'a constamment trouvé pai'uii ses plus opiniâtres adversaires.
En 1844, comme M. de Salvandy, alors ambassadeur, maintenant ministre, j'ai refusé de m'associer h un vole de la majorité qui atteignait et frappait la minorité.
En 18i.'>, convaincu qu'il ne revenait aucune indemnité à l'Anglais Pritchard, convaincu que si la France doit toujours se montier généieuse, elle ne doit jamais s'exposer à paraître faible, i)arce (juc la faiblesse et l'humilité tentent la violence et l'orgueil , j'ai été du nombre des députés qui se sont énergi(|nemcnl prommcés dans ce sens.
En 1847, membre de la commission chargée de Pexamen du projet de loj sur les relais de poste, et rapporteur de la conmiission chargée de l'examen de la proposition ayant pour objet l'adopiiun de la taxe des lettres réduite è 20 ceiH
limes, j'ai soutenu los principes dont l'avenir confirmera la vérilé.
C'est en colle môme année, le 27 mars 1847, à l'occasion (le la discussion sur les proposiliims de MM. Duvergier de Hauranne et Rémusat, qu'ayant pris au sérieux les assurances minislérioHes qui m'avaient été données avant le jour des élections générales, et les paroles solennelles des deux discoui-s de Lisieux, il m'a paru que m'élant porté caution de la sincérité de ces assurances, je ne pouvais plus conlinuer honorablement de siéger dans les rangs de la majorité, surloul après le coftgé de M. Guizot, signifié en ces termes : « Crux qui trouveronty^fjue le goicvernement n^a » pas le véritable amour, la véritable intelligence du pro^ » grès, reu.X'là passeront dans !es j'angs de ropposition. »
Kn 18i8, je n'ai pas cru, comme le comte de Salvandy, que je pusse chantier du hlanc au noir, et approuver, quatre ans plus lard, ce que j'avais improuvé quatre ans auparavant : Tabus de la force numéri(|ue. la mise en jugement de la minorité et sa condamnation par la majorité.
L'avenir montrera si j'ai tort! Serait-il donc vrai qu'en politique, pour être conséquent , on dût être inconséquent, et. pour demeurer fidèle, se montrer versatile?
Des l'angs de la majorité, vous le savez, j'étais donc passé dans ceux de la minorité. Gonmie la locomotive, qui tanlùi précède le convoi et tantôt le suit, après avoir essayé de tirer la majorité, j'ai essayé de la pousser. Effort aussi vain dans un sens (lue dans lautre I
Aucune ambition frustrée, — je n'en ai pas de personnelle : le journal que je dirige suffit amplement h mon activité et à ma fortune, et je n'ai qu'un désir, c'est de m'élever à la hauteur de la situation que je lui dois ; ~ aucune prétention éconduitc ne m'avait dicté ma résolution. Les motifs pour lesfjuels vous avez vu MM. Darblay et Desmousseaux de Givré se séparer cette année de la majorité et du cabinet, ainsi que je l'avais fait l'année précédente, motifs pour les(juels vous verrez, l'an prochain, mon honorable collègue, M. Sallandrouze , et ses amis politiques arriver
forcémonl pnr la môme ponte i\ In mt^me conelusion, ces motifs, qui, en moins d'un nn, ont f«u*l descendre la majorilé absolue du chiffif^ de 113 voix h 33, la majorilé relative du ehifîre de C6 voix à 17, ces motifs, je le répMe et je vous Paflirme, sont les seuls qui m'aient fait entrer dans lopposilion conservatrice.
Mais, je vous le demande, à vous, messieurs, dont je m'honorais de représenter le bon sens, le bon sens, celte grand(^ route de la p'ande i)oliti(iuc : après m'ôtre sépaK*, non sans combats et sans regrets, de la nifijorité, pour un dissentiment sur une question de tendance et d'opporlunité, i)juvais-je ne pas me séparer de Popposilion, après ledémenii qu'elle vient de donner à son langage par sa conduite?
L'opposition prétend, déclare, proclame : a Que l'adresse^ » teUe quelle a été votée, constitue, de la part de la mcyo- » rite, une violation flagrante , audacieuse^ des droits de la » minorité, et que le ministère, en entraînant son parti dans » un acte aussi exorbitant^ a tout à la fois méconnu un des » principes les plus sacrés de la Constitution, violé, dans la » personne de leurs repi^ésentarits, un des droits les plus es- >^ scntiels des citoyens » (textuel;. Elle déclare, elle proclame (juVlle est victime, et cependant elle continue de siéger sur les mêmes bancs que ses juges! Elle n'en appelle pas de la majorité parlementaire à la majorité électorale! Ne pas en appeler d'un jugement, c est l'accepter. Ne pas épuiser tous les degrés, c'est trahir sa cause.
« L\>pposition, dit-elle, reste pour surveiller et combat- » tre incessamment la politique contre-révolutionnaire. » Fausse allégation (|ui ne trompera personne; si l'opposition avait été assez forte pour qu'elle pût espérer de combattre utilement, elle eût commencé par le prouver en faisant rayer de l'adresse les mots qui la qualidaient d'ennemie ou d'areuffle. Il faut être sincère; je Tai toujours été, et je dois le dire, messieurs, je n'ai jamais trouvé que vous qui me tinssiez compte de cette qualité plus nuisible qu^un défaut.
DÉMISSION MOTIVEE. 529
Si, entre la majorilé et lu minorité, entre le parti qui soutient le p^ouvcMnenienl et les partis d)nt rag^^l^méralioD est re (|ui forme l'opjXKsition, il y avait eu uiv.e situation neutre, je m'y fusse abrité et je n'eusse pas donné ma démission. Mais cette situation n'existant pas, après être sorti de la majorilé, qui, selon nui, s'égarait, pour entrer dans l'opposition, ({ui, évidemment, ne sait pas el ne peul pas savoir jusciu'où elle ira, soit en avant,. soit en arrière, dans la voie où elle vient de ^'engager, j'eusse à mes yeux manqué de l)v)n sens et de logi(pie, de prudence et de pré- Noyance, si j'avais accepté, en demeurant dans l'opposition, une solidarité plus grave assurément que celle que j'avais déclinée, il y a un an, lorsque je me suis séparé du ministère.
J'aurais pu, nva-t-on dit, m'abstcnir de paraître à la Cluunhre, de prendre part à ses délibérations el h ses votes, .l'ai répondu : Un député n'est pas nommé pour s'abstenir ; au contraire , c'est surtout dans les circonstances gra\es.(|u'il doit avoir : d'abord une opinion; puis le courage de cette opinion. Un homme de cœur peul se relirer; il ne fuit point. 11 accepte la solidarité qu'il ne décline pas, il décline la solidarité qu'il n'accepte pas.
C est ce (jue j'ai fait. .1 une forfanterie, aboutissant à la confusion , ou bien à une résistance couvant une révolution, lorstpi'il y avait l'appel parfaitement constilutionueJ au pays légal. I()rs(|u\)n pouvait y recourir et qu'on n'y recourait pas, j'ai j>réléré Tisolemenl.
J'attendrai les élections générales pour juger, à celte epo(|ue, si je dois tent(»r de nouveau ou bien continuer de m'abstenir d'étendre le cercle de la vie politique dans let|uel je viens de me renfermer. S'il me paraît que ces éleclions doivent être, dans Ta venir, aussi stériles qu'elles l'ont été dans le passé, je continuerai de m'abslenir. Tourner une meule qui iw moud rien est un supplice dont vous ne sauriez vous former une juste idée. Député depuis quatorze ans. j'ai vu s'agiter beaucoup de petites ambitions, je n'eu ai pas vu une grande se légitimer; j'ai vu les partis s'alla* V. n4
quersans rolAche et sans justice , je les ai vus se coaliser pour détruire, je ne les ai pas vus une seule fois s- unir pour édifier, pour acconjplir une grande œuvre, pour faire tnompher une grande pensée. Jeté dans leur raèlée par un accident, je n'ai pas tardé à reconnaître que ni la vérité ni l'avenir n'étaient avec eux. Je nie suis arrêté, retenu par le poids de la responsabilité morale qui s'attache à un journal dont, à aucun prix, je n'abandonnerai la direction avant les élections générales.
Après c(»s explications, dans lesquelles j'ai cru nécessaire d'entrer avec vous, messieurs, que la confiance et l'attachement dont vous m'avez donné tant de preuves ne se croient pas engagés, par une sorte de point d'honneur, à me rendre le mandat (jue j'ai déposé !
S'il m'était rendu, je le déposerais de nouveau.
Je ne voudrais pas qu'on pût dire, ni de vous ni de moi, que j'ai joué une comédie, et que vous vous y êtes C(»mplaisamnient prêtés; (pie j'ai abusé d'un dévouement dont j'étais sûr.
' Je n'ai assisté à aucun ban(|uet; donc, il n-y a pas dans la phrase de l'adresse un seul mot qui m'atteigne.
Je ne cvdc h aucune susceptibilité pei'sonnelle' blessée ; je ne cède qu'à Tincompatibilité qui existe entre mon caractère et toute situation que je ne puis ni avouer ni défendre.
Mes sentiments politiques sont aussi peu suspects que mes opinions sont iûdéprndantes.
Ib>rs dos rangs de la majorité, je n'en suis pas moins radicalement conserv-tteur dans le sens monarchique et déinocratiijue. se traduisant ainsi : Que la grandeur de la nation soit la gloiie de la royauté, que la prospérité du pays soit le bonheur du roi, (|ue l'hérédité du trône désarme la souveraineté du ])eu|)le, comme la justice a désarmé la force.
J'aime li'oj) sincèrement la liberté pour ne pas aimer l'ordre, (pii en est la garantie.
Partisan décidé de l'initiative la plus énergique dans le
pouvoir, j'aime pou, je Pavouo, l'agiUilion publique comme moyen de progrès, mais je la crains encore moins. Si elle est factice, elle csl sans danj^er; si elle est réelle, c'est un avertisscmenl qui peut devenir une force pour combattre de dangereuses tendances, vaincre d'aveugles résistances ou réprimer d'opiniAlres abus.
I/unique motif qui m'a fail donner ma démission est celui qui se trouve brièvement exposé dans les six lignes que j'ai adressées au président de la Chambre.
Je n'ai fail ici que le développer avec tout l'abandon de rinlimilé.
Quiconque chercherait un autre motif à ma résolution se tromperait.
Celle résolution extrême est Texpression d'une situation grave, (jui vous impose une grande réserve dans le choix de mon successeur.
Les candidats ne nrronqueront pas.
Je n'ai à vous en indicpier aucun ; mais, s'il en est un qui se recoiiimande à vous, ou par la fermeté de son caractère, ou par l'éclat de son talent; s'il en est un qui ne doive pas augmenter au sein de la représentation nationale le nombre déjà trop considérable des fonctionnaires publics, celui- \h aura ma voix.
A vous, messieurs et amis, toujours mon dévouement.
ÉniLE DE GIRARDIN,
Membre du conseil général de la Creuse.
Le vrai motif de toute action qui donne heu h des interprétions diverses est toujours le dernier (proii trouve cl jamais celui (|u'un cherche. De toutes les versions par les- (juclles on s'ingénie à explicpier en ce moment la démission de M. de Girardin, assez calégoriquenjenl motivée cependant. (Je tout(»s ces versions, nous n'en relèverons qu'une seule : — ("est celle (pii consiste à acci'édiler le bruit que M. (le Girardin n'a donné sa démission de député que parce qu'il cédait et la direction de la Presse et sa part de pro-
priété. On va même jusqu^à nommer le banquier qui Ta achetée 1^500,000 francs pour le compte du parti légitimiste; (i\iutres (lisent que c^est au parti conscr\'ateur qu'elle a été vendue. La vérité, c'est que M. de Girardin a le choix entre quatre propositions, et qu^un million comptant lui a été offert; mais la vérité aussi, eVst qu*il Va refusé.