LE POUVOIR EXÉCUTIF
Toute politique est vague, toute direction incertaine, si le vaisseau n'a point d'ancre et de boussole : il ne stationne ni ne vogue ; il flotte.
Vainement on s'efforce de construire un présent avec les débris du passé ; un présent échafaudé sur des ruines n'a pas d'avenir, il s'écroule et entraîne ses artisans dans sa chute. La prudence veut donc qu'on lui donne des fondements solides.
Notre instabilité s'explique facilement.
La Charte de 1830 ne repose que sur une Charte détruite.
L'Empire, renversant d'un choc la Constitution de l'an 8, s'élève comme un audacieux aérostat, sans direction et sans point d'appui.
17U3 succède h 1791, poursuivant l'œuvre de destruction commencée sans ménagement pour aucune des vieilles institutions de la France.
Louis XIV^ lorsqu'il donnait pour frontières à la France les Alpes, le Rhin et les Pyrénées, en reculait les limites ; il lui donnait de l'étendue, mais aucun point d'appui. Quels furent aussi les résultats d'une politique sans direction et sans prévoyance ? Pour la conquête de quelques provinces, rétablissement d'un système militaire fondé sur un ordre de choses contraire aux intérêts de la France ; pour l'éclat deColl)ert, loubli de Sully; Tadoption des faussi»s idées de l'un, l'abandon des sages principes de l'autre; c'est-à-dire le développement excessif et prématuré de l'industrie manufacturière et du luxe, avant Tenlier développi^ment de Tindustrie agricole vi du bien-élre général.
En 1830, la nécessi lé d'établir un système d'alliances |)olitiques apfmrut à l>eaucoup d esprits sages et prévoyants ; mais.de toutes parts, alors. les défiances étaient si grandes que Ton fut contraint de choisir la première alliance qui s'offrit, et de maintenir la paix systématique derrière le remiMirt de la pro|)agande.
Si les émeutes dans les rues furent apaisées, des lois
d'intimidation leur surcédèrent; bientôt a|)rès des sociétés
secrt»tes se K*\élèrenl par Fassiissinat ; puis des essais in-
surrectionnel< tentés au >ein de TariDêe : enfin, des projets de loi sur la disjonction et la non-révêlatîon. et maintenant un ébranlement de cabinet.
A cet état de choses, esl-il un remèile ? Nous le pensons. n^ius croyons même «{ue la société n'est pas malade ainsi «]u on le prétend, et que notre malaise, notre inquiétude viennent tout simplement de ce que le gouvernement ne veut pas reconnaître le point d'appui qu'il con\iendrait de donner à notre époque. p«>int d appui qui consisterait daiL< l'adoption d'un meilleur système politique . militaire et linancier.
Par système politique, nous entendons :
Pour rintérieur. le développement rapide et complet de nos richesses agrici^ies. industrielles et commerciales:
Pour l'extérieur, des alliances fondées sur rhomogénéité des intérêts et sur le principe de la liberté des mers.
Par système militairp. le creusement de nos ports et une meilleure constitution de ni>s armées de terre, ayant pour base le choix fJutôt que le nombre.
Par système financier.une réduction dans les dépenses de rUlat, con^équemment un accroissement correspondant dans ses facultés d'emprunt.
27 avril 1837.
Depuis neuf mois seulement qu^elle existe, déjà la Presse a vu se former trois cabinets et se succéder trois hommes éminents, M. Thiers, M. Guizot et M. Mole, trois ares inégaux du même cercle formé par la majorité parlementaire.
Lequel de ces trois hommes d'État, par Fensemble de ses actes dans le passé et celui de ses vues dans l'avenir, a le plus de droits légitimes à la confiance publique? Lequel est avec nous en conformité plus étroite de tendances, de sympathies et d^opinions ?
GVst ce que nous dirons.
Chacun de ces trois hommes d*Ëtat a~t-il un système qui lui soit personnel ? Et s'il nVn est pas ainsi, entre eux trois en ont-ils au moins un qui leur soit commun?
C'est ce dont on jugera, selon l'opposition ou Taccord des actes de leur ministère avec leurs opinions, leui-s discoui*s ou leurs écrits.
I^ prt^cis des faits que nous allons tracer sera rapide, il se renfermera dans un très court espace de temps : neuf mois.
Lorsque parut la Presse, le cabinet du H fé\rier I8:M), formé et présidé par M. ThitM-s, comptait déjii (|uatr(* mois de durtH*: et quand le 6 septembre ce cabinet se retira, trois U*lles occasioas, — le !•' mai. — le ii9 juillet. — le
oî 1889.
9 août, — la félc du roi, — lannivorsaire tJe la révolution, — ravénemenl de la nouvelle dynastie, — s'étaient oiïertes à lui de mériter son nom de mimstère de conciliation, sans qu'il se fût encore détenniné à proclamer Tarnnislie, dont Pun de ses membres, M. Sauzet, s'était fait cependant la vivante personnilicalionî
Le ministère du 22 février, sVIForçanl de donner un lien au faisceau hrisé de la majorité éparse, ne se fit remarquer par aucun ensemble de vues politiques, par aucun ensemble d'actes administratifs, par aucun effort tenté pour entrer dans une voie neuve d'explorations, d'améliorations, de réformes: il ne brilla <|ue par (juatre fautes : au dedans, — la suppression de la revue du 29 juillet; —au dehors, — la déclaration du blocus hermétique faite à la Suisse,— le projet de Texpédition de Constantine, — le conmiencementdVxé> eut ion d'une» intervention (»n Espaj^ne. Si trois des quatre fautes que nous venons de sijU'naler portent avec elles le caractère de la témérité, il n\»n est pas ainsi de la quatrième, qui fut un déplorable aveu de pusillanimité, un inexpUcabl(» contresens avec les dispositions bellif,'érantes qui cependant semblent naturelles ii M. Thiei*s.
Tn système politique sup[)ose nécessairement des vues aiTétt»es :
Sur ini cjioix stable et réfléchi d'alliances internationales, choix déternnné par une (^onnnunauté d'intérêts d'un ordre» (ixe et élevé :
Sur les bases d'une constitution militaire et navale en rapport av«'c la natiUT et le caractère de ses alliés:
Sur la direction commerciale à donner à rap:riculture et à l'industrie, en raison de l'état des relations extérieures el des débouchés assurés dans le préscMU ou prol>abh*s dans l'avenir: car sans une véritable» et solide association internationale», la pros|)érité intérie'ure» el'un pa}S e'omme-la l'ranee n'aboutit qu'il préparer ele»s ciise»s inelustrielles périoelieiue»s;
Sur les moye»ns el«» e'onseilielatieui e»t ele eiéve»le)ppement du cn'»dit public: car sans eTe»elit public |)iirfaitenient établi.
LE MINJSTÈRE DV 2S FÊVKIKR 1836. o3
1rs aniiéos et los flolles (l'une nation ne sont point dans la réalik^ une force constituée, mais une charge pesante, qui ne crée, à l'intérieur comme à l'extérieur, qu'un état de choses précaire.
Diins un système politique, tout se lie donc : l'éducation de la nation qu'on gouverne, ses mœurs, ses besoins physiques et moraux, le mouvement général de ses idées, sa gloire dans le passé, son ambition dans Pavenir, l'organisation de ses armées de terre et de mer, Tordre de ses finances, enfin, le développement commercial de ses moyens de production agî'icole et industrielle.
Sur ces points, M. Thiei's a-t-il montré qu'il eût un système, c'est-à-dire un ordre d'idées complet et inébranlable, qu'il mît noblement son ambition à faire prévaloir, comme étant IVxpression la plus générale des grands intérêts de la France, et le moyen de leur donner satisfaction?
Non.
On Ta vu, dans l'espoir de la conclusion <l'un mariage entre l'héritier du trône de France et la fille d'un archiduc d'Autriche, changer deux fois en i)eu de mois son système d'alliance politique : immoler d'abord la Suisse, puis brusquement vouloir l'intervention en Espagne, afin de dcmner a l'Angleterre méc(mlente un gage de retour vers elle, et cela sans s'encjuérir des graves conséquences d'une telle mobilité diplomatique, d'une telle instabilité politique, conséquences qin* iKMulant plusieurs mois se sont traduites, |M)ur le conuiierce français, sous la fc»nne de dommages c<»nsi(lérables.
Kn passiuit ainsi arbitrairement d'un système politique d'alliances au sjstème contraire, sans se préoccuper le moins du nionde de m^Klifier en rien la constitution des fon'cs militaires et navales de la France. M. Thiers, présiilenl du conseil et ministre des affaires étrangères, a montré par là qu'il ne se rendait h lui-ménie aucun compte de l'onlre nouveau d'intérêts qu'il fondait, loi*squ'il donnait à la France pour alliées lf»s puissances cc»nlinentales, ordre (|u'il détruisait (ors<|u' ensuite il donnait faus^menl à la
FniiHH», pour associée solidaire, l'Angleterre, son ennemie niaritinie, s^i redoutable rivale industrielle !
Orateur brillant et délié, causeur parlementaire adroit. souple, spirituel, flatteur habile de certains sentiments populain*s, prosaïque Déranger de la tribune, sachant tout relVet entraînant d'un refrain banal à propos répété, connaissant la toute-puissance, dans un moment critique, d'un chaleureux appel au drapeau tricolore, jamais M. Thiers ne fut et ne sera qu'un adnunistrateur sans esprit d'ordre, de suite ni d'unité, qu'un diplomate inconséquent, qu'un empirifpie parmi les lummies d'£tat.
Vif et entreprenant, se laissant facilement entraîner par son premier mouvement, jamais, nous en sommes sûrs, M. Thiers ne s'est prt'»o(Tupé de dévouer sa vie au triomphe d'un système politi(|ue qui réglât tous les rapports de la France avec l'univers, et fondât l'ordre chez elle. Jamais M. Thiers n'a su ce que c'est que Tordre; pour lui. Tordre se borne à la répression de Témeute, et à l'occupation par lui de la présidence du conseil.
M. Thiers ifa toute sa valeur que lorsque la tribune Tanime; son imagination alors le sert admirablement; mais ce serait s'abuser (jue de le croire capable d'exécuter ce quïl conçoit, co qu'il décrit, ce qu'il conseille, ce qu'il prescrit, (le n'(\st plus le même homme dès qu'il s'est refroidi, dès qu'il a (|ui(té la tribune pour entrer dans son cabinet. Là, il n*4*st [ijus qu'un administrateur insouciant, peu ferme, peu travailleur, peu résolu, sans initiative et sans idées, laissant le gaspillage l'envahir de toutes parts, compromettre son caractère et sa responsabilité. S'il achève à grands frais de beaux monuments, il les dépare. M. Thi(»rs n'a aucune sûreté (h» goilt. Si une révolution éclate, c'est après qu'elle est consonunéeipie conunence son rôle; si une revue exige une prompte résolution et \nw grande présence d'esprit, il la rontremande: si d(*s négociations diplomatiques veulent un esprit conciliant, connue on Suisse, M. Thiers se montre arrogant et dur : en une autre occasion, il manquera do fermeté.
LE MINISTÈRE DU 22 FEVRIER 1836. oo
Pour M. Thiers, Pintervention en Espagne ou Texpédilion de Constantinc n eussent été rien ; il ne se serait laissé anrôler QÎ par la crainte de graves complica lions, ni par la nécessité de se renfermer dans les limites du budget volé.
Mais nous manquerions de justice et d'imparlialité si nous terminions sans ajouter que M. Thiers est accessible aux idées grandes et généreuses, lorsqu'il peut prendre sur lui de leur prêter attention. Nous avons voulu seulement montrer que si M. Thiers est un orateur remarquable, ce n'est qu'un fort médiocre homme d'Etat, incapable de concevoir un système politique dans toute IVxlension que nous donnons à ce mot, et plus incapable encore d en suivre l'exécution.
M. Thiers, en se retirant le 5 septembre 1836, a pu se donner facilement l'apparence d'un système politique; mais la réalité, il ne Va jamais eue.
Ij; MINISTÈRE DU 15 AVRIL 1837.
28 avril 1837.
Le caractère ô(|uiv(Kiue et la situation fausse du cabinet que préside M. le comli» MoIé rendent infinimenl difficile et également fausse la position de tous les hommes politiques (|ui, comme nous, désirent la conservation de Tordre établi, redoutent tout ce qui peut déconsidérer le pouvoir et le précipiter vers une de ces deux issues opposées, Parbi traire ou Tanarchie, par une de ces deux i)entes également rapides, la violence ou la faiL)lesse.
Cette situation fAcheuse n'existerait pas si des suggestions subalternes ne Teussenl point, dans Tesprit du roi, emporté sur les o|>inions que nous avons émises.
Maintenant qu'on a quitté la voie constitutionnelle tracée par la logique, la retrouvera-t-on ?
Maintenant qu'on sVst fourvojé dans une impasse politique, où sera Tissue parlementaire ?
Le gouvernement vacille sur une pente diflicile à remonter. dangen»use à des(*endre, où tout faux pas est une chute au fimd d'un abîme.
L'inquiétude que nous cause, et qu^ doit inspirer à tous les hommes prévoyants et sérieux, une situation qui déjà ucsi plus fausse, mais critique, mais extrême, nous tienl . depuis plusieurs joui*s immobiles et muets.
LE MINISTÈRE DU 15 AVTilL 1837. 57
Nous renfermons en nous nos pressentinienls et nos prévisions, de peur de semer prématurément Palarmc; puissent nos craintes être exagérées !
La faiblesse et l'indécision, qui dominent en ce moment la royauté, les chambres, le cabinet ; cette faiblesse et cette indécision nous ont gagné nous-méme ; nous ne nous reconnaissons plus dans le chemin où nous nous sommes égarés h la suite du gouvernement ; nous hésitons, nous avons peur de le suivre et honte de l'abandonner. Il est si faible en ce moment !
Nous n'aurions pas cette perplexité, si nous étions du nombre de ceux qui se font remorquer par un parti. Pour ceux-là la tâche est facile ; elle consiste à s'adresser aux passions vulgaires, è exalter systématiquement le mérite de ses amis politiques, à nier impudemment celui de ses adversaires ; à flatter les uns, à insulter les autres.
Alors, dans cette lutte, toute arme est bonne si elle blesse, tout moyen légitime s'il atteint le but.
Mais il n'en est point ainsi de nous; nous ne portons la li- \Tée d'aucune dynastie, les couleurs d'aucun parti, l'habit d'aucune école, Tuniforme d'aucun corps ; nous ne sommes ni apologistes serviles, ni détracteurs systématiques du gouvernement, ni fonctionnaires avides, ni contribuables parcimonieux ; nous nous asseyons à la chambre des députés sur tous les bancs où une place se trouve vide ; nous n'avons ni passions, ni préventions, ni illusions sur les hommesetsur les choses, c'est dire que nous marchons à l'écart du gouvernement et des partis ; car les gouvernements veulent qu on les flatte et les partis qu'on les ser\'e.
En politique, l'indépendance, la modération et Timparlialité, cVst la condamnation à l'isolement.
En politique, on ne s'aflilie que par le dévouement, l'exaltation et l'esprit d'exclusion.
En politique, tous les hommes suspejts de lN>nne fui sont tenus en quarantaine perpétuelle par les coteries, tant elles ont peur de la contagion qui les atteindrait.
C'est donc une fâcheuse situation que celle qui nous est
imposco par noire caiaclère; nous iruvons ui amis ni ennemis politiques; nous comptons sans omission toutes ies fautes qui se commeltenl; nous avertissons sévèrement, mais sincèrement, le gouvernement lorsque nous le voyons ne s'occuper qu-à repousser les attaques dirigées contre lui, sans prendre garde aux abus qui le minent ; lorsque nous le voyons salarier des journaux menteui*s, pour lui déguiser la vérité et pour accélérer sa ruine, en lui répétant qu'il est toujours juste et éclairé, ce qu'il n'est que trop rarement ; lors(|ue nous voyons Tart et le succès avec lesqueb la presse et l'opposition savent exploiter contre lui ses moindres erreurs ; lorsque nous voyons enfin et Peffrayunte consonmiation qu'il fait d'hommes politiques, et Tinfiniment petit nombre d'hommes éminents que produit le pays.
Nous avons dit émiments et non pas capables, car parmi tous les hommes de talent dont le gouvernement et l'opposition se glorifient, aucun ne nous parait réunir \vs qualités qui seraient nécessaires pour rendre au pouvoir sur la société l'autorité qu'il a perdue.
Un grand talent de tribune est une impérieuse nécessité de la forme politique qui nous régit; mais si elle fait des orateui*s, elle ne fait point d'hommes d'Étal; elle saeriGe incessamment le fond à la forme, les affaires aux déclamations, le génie à l'élociuence; elle obligerait Napoléon député et Sully ministre à rester auditeurs muets sur leurs biincs, ou bien à se montrer à la tribune adversaires indignes du courroux parlementaire de MM. Odilon Barrot ou Berryer.
Nous apercevons, malheureusement de trop près pour qu'il soit possible de nous tromper, toute la gravite de la situation à lacjuelle se trouve réduite la France, obligée qu'elle est dt» lutter : — contre les formes d'un gouvernement qui n'a |>()inl pris racine dans son propre sol, qui n^est point le développement de son esprit, l'expression de ses UKrurs : contre les exigences politiques d'une révolution récente : contre les crises d'une industrie qui n'a pas attendu qup l'agricidlure lui ait formé d'abondants consommateurs, ni que le commerce lui ait ouvert de nombreux
débouchés ; conire les séductioDS intéressées et perfides de PAnglelerre ; contre les préventions Injustes des nations continentales avec lesquelles elle esl, non point rivale , mais sœur d'intérêts ; enfin contre les dissensions intestines des hommes appelés è la gouverner.
3 mai 1837.
Par un travers peut-être, la critique consciencieuse est d'autant plus sévère que le mérite qu'elle constate ou qu'elle conteste a plus de droits à sa déférence et à son estime ; communément, la critique n'est indulgente qu'autant qu^elle est indifférente, n'est complaisante qu'autant qu'on la corrompt ou qu'on la circonvient, même on pourrait ajouter qu'elle n'est sincèrement flatteuse qu'aiors qu'elle se montre intolérante, injuste, passionnée; le plus souvent ses rigueurs sont des hommages, ses éloges sont des mensonges.
Voilà pourquoi, sans doute, mises à Tépreuve, tant de renommées faites par le journalisme ont failli, et n'ont été de nos jours que d'éclatantes déceptions; voilà pourquoi sans doute encore par ce temps, il est si rare que la popularité soit autre chose que le dehors trompeur d'une illustre nullité, servie par l'intrigue d'un caractèi*e obséquieux ou exploitée par l'indigence d'un parti !
Oh ! combien de nos petits grands hommes populaires ne sont dans la réalité que des drapaux flottants au gré do coteries ambitieuses; combien de ces hommes, à leur insu, ne sont choisis, prônés, illustiês, que parce qu'on les sait faibles, dociles, dévoués, spécialement aptes à paraltœ commander impérieusement, lorsqu'ils ne font qu\)l)éir aveuglément.
IIoMME.^ popcLUiEs: — Instruments d'un |)arti, siins va-^ leur par eux-mêmes. Telle est la définition donnée par l'histoire contemporaine; nous l'y puisons.
Déclarons-le tout de suite ; le ministère du 6 septembre
60 tHSH.
«1 coinmcncô par comnruîUrc autant do fautes que le cabînH du 22 février lui en laissait à réparer.
Sa naissance portail avec elle la condauinatiou de son existence.
Pour terminer une longue crise ministérielle, deux hommes d'Klal considérables, mais incompatibles, qui devaient se succéder, mais non sunir, se sont exposés légcrement, vainement, tous les deux à la fois, n'écoutant Tun et Tautre que le sentiment d'un dévouement irréfléchi, oubliant que, dans Pinlérét de son pays, dans celui de sa cause, dans celui de sa réputation , dans celui de son utilité probable, jamais un hoinnie d'Ktat ne doit, par aucune considération, faire le sacrifice de son avenir au présent, et rien risquer qui diminue son importance personnelle, rien qui altèi-e sa valeur politique.
Toute concession (ju'une impérieuse nécessité ne oommande pas est une transaction fatale avec Terreur ; pour une ou deux difficultés qu'elle ajourne, elle en prépare d'insurmonlables.
Toul(» concession est une faute et un mensonge ; c'est Texpérience qui parle.
M. Mi)lé ne d(»vail point acc(»pler la présidence numinale d'un cabinet dont M. Guizot, évidemment, exercerait la direction de fait.
De hautes considérations, d'un inlérél général, devaient emi)écher M. (îuizot de se contenter d'un pouvoir de fait, moins étendu (|ue sa respunsabililc, et de céder en cette occasion aux \œu\ de la royauté, par dévouement pour elle-même et par prévoyance de Tavenir.
Certaines situations ont une légitimité qui ne leur permet d'accepter aucun comprnniis sans se «léconsidérer ou se l>crdrc. car tout*» légitimité scMlétnn't, non par la violence, mais par l'abandon de son droit.
M. Mole dcv.iil atlcndir patiemment (pie, dans Tonlrc logique. s<»n tour fût venu : M. Guizot ne devait pas tolérer i|uc le .sien lui fut pris.
l'^n homme politique, M. Mole aurait dû comprendre et
LE BfliNlSTÈRE DU 15 AVRIL 1837. 61
prévoir qu'il pouvait ôlre utilement appelé, par les circonstances, à présider le conseil qui remplacerait un cabinet formé par M. Guizot; mais qu'en aucun cas, en aucun temps, il ne pouvait, sans tomber dans une situation fausse et précaire, prendre la première place pour lui, et ne donner que la seconde à M. Guizot.
M. Guizot aurait également dû sentir que Tordre des choses était bouleversé par la concession qu'il faisait, qu'il laissait renverser l'échelle et briser un échelon, qu'il engageait la royauté dans une voie sans issue, où elle serait contrainte de rétrograder, après s'être imprudemment avancée. M. Guizot, que de graves difficultés, que de violentes attaques n'avaient pas intimidé, le 6 septembre 1836 , a eu peur de son ombre I
M. Guizot ne devait point s'effrayer de son impopularité; c'était la reconnaître, et presque la justifier, que de consentir à n'exercer ainsi qu'une puissance de fait dans le ministère du 6 septembre, après la retraite d'un cabinet qui venait d'être pivsidé par M. Thiers. C'était se placer fwcément, imprudemment, et sims en pouvoir sortir, dans une situation éminemment fausse et précaire, que d'entrer dans un cons(*il où le fait et le droit toujours en présence devaient être en lutte iH'nnanente.
Tout pouvoir faible, ou usurpé, est nécessairement onïbnigeux.
M. Mole (levait donc à tous moments se défier de la supériorité de .M. Guizot.
Dans toutes les circonstances difficiles, M. Guizot devait éprou\er le regret (juc la présidence d'un conseil dont il faisait partie ne fût p;)s remise aux mains du plus cap^ible de le défendre contn'les attaques de lopposition.
Ainsi tous les deux, par des sentiments différents, devaient resM*ntir une égale inquiétude, une mutuelle dê- Kance.
Ajoutez que les amis et les envieux de l'un devaient être nécessairement les ennemis et les flatteurs de l'autre, et que. piir leur conduite et p^irltuirs propos, les complications
de cette situation déjà si difficile ne pouvaient manquer de s'accroître encore.
Une telle union illogique ne pouvait donc durer plus de six mois, cela était facile à prévoir ; nous Pavions exactement prévu et hautement annoncé.
Nous nous sommes toujours élevés contre la formation de tout ministère bicéphale ; deux têtes sur un seul corps, disions-nous, vaudront toujours moins qu'une seule.
Longlempson regrettera que lecabinetdu6septemhre 1836 n'ait pas été formé et présidé i)ar M. Guizot ; s'il fût tombé, il eût du moins fait vivre celui qui Peut remplacé ; alors, mais alors seulement, au lieu de diviser la majorité, le ministère du 15 avril 1837 eneûlétroitementresserré les rangs; le concours franc et dévoué de M. Guizot et de ses amis lui eût été assuré sans restrictions ; aucune déviation parlementaire, aucune usurpation politique n'avaient lieu: toutes choses restaient h leur place, et les hommes ne venaient tous et chacun qu'en leurs temps.
On s'acheminait lentement par une lign^ droite vers un i)ut connu, prévu ; par la voie détournée et pénible qu'on a prise, il est a craindre (lu'on y roule précipitamment de chute en chute.
La première faute donc (|ue commit le cabinet du 6 septembre» fut de naître : la seconde fut de se suicider.
4 mai 1837.
n Quant aux luis , ce q\\\m a fait était indis|K'nsable, » a dit M. Guizot en faisant allusion aux lois (Papanage, de déportation, de disjonction et de mm-ré vêlât ion : c'est précisément sur la nécessité. Tutilité, l'opportunité de ces lois que nous n'avims <'<\ssé de différer av(M* le cabinet du 6 septembre, et s'il a duré si peu de temps, c'est moins encore peut-être à caust» de son défaut d'homogénéité native qu'en raison de sa persistanct» à suivre le système que nous combaltit»ns.
La politique de résistance et de répression avait fini son œuvre en septembre 1835.
En septembre 1836, le temps enfin était venu de la politique de prévoyance et d'organisation , politique difficile dont tout le monde porte en soi le vague instinct, mais qui cherche encore ses ministres, car elle exige d'eux plus que de la fermeté et de la modération ; elle leur demande d'avoir du génie.
Nous persistons à dire qu'après la retraite du ministère présidé par M. Thiers, le besoin du calme, un désir général de pacification étaient demeurés dans tous les esprits ; les partis eux-mêmes paraissaient fatigués de la lutte, l'efTervescence révolutionnaire était apaisée, l'émeute vaincue, la confiance généralement revenue , l'ordre apparent rétabli.
C'était là le moment de se frayer une voie nouvelle, de transporter .sur un terrain plus vaste et plus élevé les grandes questions sociales et européennes que deux révolutions et une invasion étrangère ont soulevées; c'était Ih le moment de donner à la France, dans le présent et dans l'avenir, un point d'appui solide, inébranlable; c'était là le moment dVn finir avec le funeste expédient des alliances flottantes, et de lui substituer un système rationnel d'alliances durable, fondé sur l'identité des intérêts continentaux ; c'était là le moment de négocier pour rendre pacifiquement à la France les frontières que la nature lui a données sur le Rhin ; c'était là le moment de coaliser les deux mondes, pour leur restituer la lil>erté des mers, usuqiée par TAngleterre, et faire triompher ainsi la grande pensée continentale de Napoléon ; c'était là Je moment de fonder et d'étendre notre crédit public par la réduction de l'intérêt de la dette; c'était là le moment de réformer la législation hj-pothécaire et de créer le crédit foncier, faute duquel l'agriculture et l'industrie resteront |H*rpétuellement stationnaires, ou tout au moins exposées à de fréquentes crises périodiques ; c'était là le moment de se rendre, de l'action exeri*ée par la presse, un compte rigoureusement exact; c'était là le mo-
(le cette situation déjà si difficile ne pouvaient manquer de s'accroître encore.
Une telle union illogique ne pouvait donc durer plus de six mois, cela ét^it facile à prévoir ; nous Pavions exactement prévu et hautement annoncé.
Nous nous sommes toujours élevés contre la formation de tout ministère bicéphale ; deux têtes sur un seul corps, disions-nous, vaudront toujours moins qu'une seule.
Longlempson regrettera que le cabinet du6septenibrel836 n'ait pas été formé et présidé par M. Guizot ; s'il fût tombé, il eût du moins fait vivre celui qui l'eût remplacé ; alors, mais alors seulement, au lieu de diviser la majorité, le ministère du 15 avril 1837 eneûtétroitementresserré les rangs; le concours franc et dévoué de M. Guizot et de ses amis lui eût été assuré sans restrictions ; aucune déviation parlementaire, aucune usurpation poIiti(jue n'avaient lieu; loules choses restaient h leur place, et les hommes ne venaient tous et chacun qu'en leurs temps.
On s'acheminait lentement par une ligi^ droite vers un but connu, prévu ; par la voie détournée et pénible qu'on a prise, il est à craindre qu'on y roule précipitamment de chute en chute.
La première faute donc* ciue commit le cabinet du 6 septembn> fut de naître : la seconde fut de st? suicider.
4 mai 1837.
n Quant aux lois, ce t\u\m a fait était indis|K*nsable, » a dit M. Guizot en faisant allusion aux lois d apanage, de déportation, de disjonction et de non-révélation ; c'est précisément sur la nécessité, l'utilité, l'opportunité de ces lois que nous n'avons cessé de dilTérer avec le cabinet du 6 septembre, et s'il a duré si peu de temps, c'est moins encore |M'ul-étre à cause de son défaut d'homogénéité native qu'en raison de sa persistance i\ sui\n» le système que nous combattions.
La politique de résistance et de répression avait fini son œuvre en septembre 1835.
En septembre 1836, le temps enfin était venu de la politique de prévoyance et d'organisation , politique difficile dont tout le monde porte en soi le vague instinct , mais qui cherche encore ses ministres, car elle exige d'eux plus que de la fermeté et de la modération ; elle leur demande d'avoir du génie.
Nous persistons à dire qu'après la retraite du ministère présidé par M. Thiers, le besoin du calme, un désir général de pacification étaient demeurés dans tous les esprits ; les partis eux-mêmes paraissaient fatigués de la lutte, l'effervesc»ence révolutionnaire élail apaisée, l'émeute vaincue, la confiance généralement revenue , l'ordre apparent rétabli.
C'était là le moment de se frayer une voie nouvelle, de transporter sur un terrain plus vaste et plus élevé les grandes questions sociales et européennes que deux révolutions et une invasion étrangère ont soulevées; c'était là le moment de donner à la France, dans le présent et dans l'avenir, un point d'appui solide, inébranlable ; c'était là le moment d'en finir avec le funeste expédient des alliances flottantes, et de lui substituer un système rationnel d'alliances durables, fondé sur Tidentité des intérêts continentaux ; c'était là le moment de négocier pour rendre pacifiquement à la France les frontières que la nature lui a données sur le Rhin ; c'était là le moment de coaliser les deux mondes, pour leur restituer la liberté des mers, usurpée par FAngleterre, et faire triompher ainsi la grande pensée continentale de Napoléon ; c'était là Je moment de fonder et d'étendre notre crédit public par la réduction de Pinlérél de la dette; c'était là le moment de réformer la législation hj'pothécaire et de créer le crédit foncier, faute duquel l'agriculture et l'industrie resteront |H^rpéluellement stationnaires, ou tout au moins exposées à de fréquentes crises périodiques ; c'était là le moment de .se rendre, de l'action exercée par la presse, un compte rigoureusement exact; c'était là le mo-
mont il'eniroprondn" le grand travail de la révision de nos li>is innombrables , incohérentes ; c'était là le moment de s'enquérir do tous les abus constatés pour les réformer, de toutes les améliorations praticables pour les exécuter; C'était là le moment d'assurer à tout prix au gouvernement le concours de tous les hommes éminents, qui exercent, à un titre quelconque, une influence sur l'opinion publique; c'était enfin là le moment de prévenir une révol^^tion politique immanquable, par une révolution administra ti\'e nécessaire.
Tout ce que pour vivre et pour durer le cabinet du 6 septembre avait à faire, nous n avons cessé de le lui dire, depuis le jour de son avènement jusqu'à celui de sa chute; il existerait encore, fort , puissant et considéré , s'il avait su faire l'importante diversion que lui conseillait l'intérêt de sa conservation.
Mais avec plus de suite dans les idées, plus de fermeté et d'élévation dans h» caractère. M. Guizot, pas plus que M. Thiers, n'a de système politi(|ue arrêté, complet , large à sa base , élevé ii son sonmiet. M. Guizot et M. OdiloD Barrot sont les deux pôles de la même pc* usée politique; tous les deux demandent à des textes de lois plus que ceux-ci ne peuvent donner ; M. Guizot fait trop exclusivement dépt^ndre Tordre des lois pénales, M. Barrot fait tn^ exclusivement dépendre la liberté des lois électorales; Voyez-les si* srr\ir l'un t't l'autre des mêmes moyens pour défendre leur c anse vi faire triompher, le premier : l'autorité ro\ale, Ir second: la souveraineté électorale, a Pas- " sionner les ii'iitri's, » Irl t'st h» mot d'ordre de M. Guizot; " passioiuirr h"» <I«mi\ rôles l'xtrêmes, « tel est, dès qu'il parir, It* biil des cllorK i\r M. Odilon Barrot. Kcoutez-les tons l(vsd(Mj\ sr ^u^^l•d,lllt il la tribune, la voix de l'un et la \oi\ dcranffi' -.mmI i'K'il<'iiH'iit lentes et graves; tous les dtMix SDiif r({.ilriiM-iii dof/iiiiiiifpi(>s daus la <Uscussion, nn*sures l'i pn-wuiiii: t\ntv\ li-urs inttM'pellations . dignes et sc*\ rrrs d.ihi h'iii k |fh'|iit"i, jiustèrrs dans leur maintien.
t!<>innM' on U hH il : ru l^ni i|ii(> toutes les idées de
H. Guizol soient les nôtres, que de vives et de fortes sympathies nous entraînent vers lui ; au contraire, là où il propose une loi, nous chercherions, nous, un homme capable ou une idée nouvelle; là où il Tait un pas en avant vers Pintimidatien, nous en faisons un en sens inverse ; ses amis ne nous comptent point dans leur nombre, et les lois de septembre, au scrutin , comme par assis et levé, nous ont trouvé debout contre elles, et nous y trouveront encore à l'occasion de la loi de déportation.
Donc, lorsque nous demandons que H. Guizot soit appelé à présider un conseil formé par lui et à tenter Tépreuve dans laquelle M. Thiers a échoué, on peut croire que c'est sans aveuglement que nous le faisons, mais on n'aura la mesure juste de la portée de ses idées et de leur valeur dans l'application qu'après cette dernière et décisive épreuve que nous appelons de tous nos vœux, car elle seule peut faire rentrer la majorité dans la voie parlementaire de la vérité constitutionnelle.
23 mai 1837.
Adversaires inflexibles que nous sommes de tous les abus sous quelque forme qu'ils se déguisent, à quelque personne ou à quelque opinion qu'ils profitent, et quels que soient les ministères qui les commettent, nous sommes forcés de reconnaître que si le cabinet est animé de louables intentions dans les nominations et promotions qu'il fait, ses choix cependant sont peu dignes d éloges; généralement ils portent le caractère de la concession plutôt que celui de la conciliation : ils aiïoctent trop la forme surannée de In bascule ; plusieurs sont inconvenants, d'autres consacrent d'injustes passenlroils, d'autres enfin manquent de sincérité ; Tesprit de faveur et d'intrigue s'y fait remarquer plus que Tesprit do disiTmement et d'équité.
PerMinne moins que nous, assurément, n'est exclusif ou intolérant. Nous sommes de cette opinion, qu'un gouvemerv. ft
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ment fort et habile, qui désire s'élablir et durer, se légitimer enfin, n'y peut réussir qu'en sVmparant successivement des liommes les plus capabl(»s, — sur quelque banc qu'ils siègent, à quel<juc parli qu'ils aient appartenu,— aux seules conditions d'une supériorité reconnue et d'une moralité non contestée.
Distinguer toutes les notabilités dans toutes les spécialités, et les absorbcM' dans le gouvernement, ce serait, nous l'avons déjà plusieurs fois dit, priver les partis de toutes les forces dont s'accroît le pouvoir : ce serait appauvrir, déconsidérer, dissoudre ropposilit)n , et en même temps enrichir et ennoblir le gouvernement ; ce serait centupler son autorité par le plus puissant dos prestiges, celui d'une grande et inc<mtestable supériorité intellectuelle.
Dans un ordre différent d'idées, l'art de gouverner n'est pas autre que l'art de distiller. Dégager le plus de parties intellectuelles possible de la société, et en réduire la lie à la plus faible quantité : voilà à quoi se l)()rnent toute l'opération de la civilisati(>n, et toute la tâche des gouvernements qui la (Comprennent.
Mais sublimer la société, ce n'est pas un soin qui se puisse arbitrairement confier ii des mains inhabiles ou inexercées; c'est un art qui v\'if;o ih»s connaissances spéciales, une aptitude sérieuse. d(»s éludes apj)rofondies, ou tout au moins une longm* expérience; cet art a ses savants et ses praticiens dont il faut respecter les droits légitimes; il nous paraît (fu'on les méconnaît étrangement , et (\\i\m les sacrifie bien légèrement l\ de prélenduc^s combinaisons politiques qui, bien examinées , ne méritent* dans la réalité que le nom d'intriguc»s destructives <le tout ordre SiK-ial, de toute moralité publique.
Le gou\»'rn<'inent, auquel nous cherchons de mitre mieux à servir d'elai . nous paraît incliner iTune manière inquiétanl4' vei*s sa chute, lorsque, par exemple, au lieu de Laisser l'honorable .M. Martin ;du Nord, dans son pan|Uot, il l'arrache à son lit pour le nu^ttre bon gré malgré à la léle des travaux publics et du commerce : deux ci^oses qui iou*
chent à des intérêts infiniment nombreux, infiniment ombrageux , deux choses qui exigeraient, pour qu'on les traitât avec certitude d'impartialité, des connaissances spéciales aussi diverses qu'étendues, deux choses qui voudraient que le ministre à qui ce département est confié eût toute la science du plus savant de nos ingénieurs, et l'expérience consommée de quarante au moins de nos plus notables négociants.
Ce fut donc un mauvais choix, un choix immoral et anarchique, que celui que nous venons de citer, en ce qu'il fut un détestable exemple donné à la société ; en ce qu'il fut une prime funeste accordée au déclassement, et un obstacle fatal mis h l'émulation ; en ce qu'il fut subversif de toutes les idées saines et justes, en ce qu'il montre trop clairement aux classes et aux générations turbulentes que gouverner n'est pas un art, mais un profit auquel dès lors tout le monde a le droit égal de prétendre.
M. Persil, jurisconsulte distingué, qui, dans nos jours do troubles civils, renonça aux F)énéfices de son cabinet, lequel lui produisait cent mille francs par an, et cela pour aecepter honorablement les |HTilleus(»s fonctions de procureur-général, M. Persil, ancien ministre, plus courageux quWlairé |K*ut-élre, pouvait légitiment prétendre aux fonctions de conseiller à la cour do cassation et aux honneurs de la pairie ; mais, en conscience, sa place était-elle à ThAtel dos Monnaies ? Qu'avail-il fait pour être président de la conmussion des monnaies et médailles ?
Agir ainsi, n'est-ce pas aller au rebours du but qu'on se propose, n est-ce pas déconsidérer d'honorables caractères politiques, plutôt que ri»munérer de grands ser\'ices publics?
NVst-ce pas défier audacicusement la critique, et convier le dénigrement auquel Tesprit français est déjà si enclin ?
NVsl-ce pas se complaire à faire tout conlesl4T, et les services rendus et Li légitimité de leur rémunération ?
Jamais récompense, quelcjue méritée qu'elle soit, ne doit revêtir la forme d'un abus, car elle perd alors son caractère et son prestige ; c'est la rendre équivoque et sté-
rilc; c'est faire dégénérer tout en intrigues et en usurpations ; cependant, sans barrières et sans conditions de concours rigoureusement prescrites et rigoureusement observées, le gouvernement de la société est impossible. On s'obsline à ne point vouloir comprendre qu'entr'ou\Tir la porte aux abus, c'est l'ouvrir toute grande aux révolutions; et (|ue le plus imperceptible excès conmiis par le iK)Uvoir le met plus en péril que la plus véhémente émeute.
Les émeutes raft'ermissent Tordre en réunissant tous ses partisans ; les abus, au contraire, détruisent le gouvernement en augmentant le nombre de ses ennemis et en ôlanl à ses amis les moyens de le défendre avec les arguments de la raison. Répétons-le encore, les abus ouvrent la barrière aux révolutions, les réformes seules la leur ferment.
Lorsqu'un ministre accepte la responsabilité de nominations faites au mépris des droits les plus légitimes^ calcule-t-il le nombre d'Iionmies laborieux f|u*il décourage, celui des hommes dévoués qu'il désaiïectionne, la perturbation qu'il cause par les justes mécontentements qu'il suscite, et ))ar les ambitions illégitimes qu'il fait naître, pour un intérêt individuel <iu'il satisfait?
C'est ceptMidant avec de pareilles conces^ions aux persoîHK's et de telles transactions (pi'on mène les gouvernements a leur ruine et les dynasties à l'exil î
Hors du droit et de l'équité, plus de politique, plus de gouvernement durable.
Kn comblant, en accablant de fonctions publiques quelques privilé{:iés, il arrive que d'iioimnes de mérite, on en fait des députés insatiables, des conseillers d'Ktal négligents, des profe.ss(Mirs médiocres: qu'on précipite la déca— d<M\ce <!*institutions précieuses, telle <jU4» celle du conseil d'Ktat, et qu'tMifiu la j(nmesse studieuse est conduite à dédaigner ses prof('ssc»urs, car elle n'assiste plus qu'à des causeries superficielles au lit'U de cours instructifs.
Lors(|u'ainsi l'intrigue envahit tout , lorsqu'elle exclut le vrai mérite, lorsque [)artout se montre l'usurpiition cl nulle
partie droit, qu'arrive-t-il? —Il arrive que tout le inonde se croit dos litres suffisants, que toutes les ambitions s'éveillenl , que Penvie se déchaîne , et qu\'ilors surviennent les révolutions, qui, à la place des abus qu^elles ont détruit, en mettent d'autres sous le nom de « réactions, » et c'est là précisément ce que la sincérité de notre langage a pour but de pçé venir.
On ne fait de la stabilité politique qu'avec la plus stricte équité gouvernementale. Cet enseignement que renferme la périodicité des révolutions sera-l-il donc toujours vain ?
Il mai 1837.
Le conseil des ministres a décidé que Téglise de Sainte- Germnin-rAuxerrois serait rendue à Texercice du culte catholique ; le conseil municipal sera autorisé à faire procéder aux travaux (jui sont nécessair4»s pour que Féglise reprenne sa destination première. Toute réparation de justice faite à une opinion, qu'elle soit de droite ou de gauche, quand elle est marrjuée au sceau de Téquité, mérite l'approbation publique. La plus lK»lle t«^che d'un pouvoir, c'est de se concilier les i)artis, de les mettre dans leur tort. Les souvenirs de ISU sont loin de nous; le temps actuel ne ressemble pas aux jours (rémeule de la place publique, ces époques de pillage et de désorganisation où tout fermentait, peuple et gouvernement. La religion catholique n a pas été proclamée s^ms motif le culte de la majorité des Français ; nous espérons que celle cimcession sera sans faiblesse, de même, qu'elle sera accueillie par raulorité ecclésiastique sans ces exigences qui empêchent les bdns effets de IVspril conciliateur. Plus on réparera les désordres du passé, plus on se donnera {\vs gages pour Tavenir. Le clergé de France exerce une grande puissance; mais toute puissance, pour se légitimer, pour rester forte, pour se conserver l'avenir, doit demeurer dans des conditions de sagesse et d'influence .sans lesquelles toute autorité, quelle qu'elle soit, périt ; l'église
Sainl-Gcrmain-PAuxorrois va reprendre son vieux titre de paroisse; elle restera, non-seulement comme un lieu de recueillement et de prière, mais comme un monument de l'art, comme un bijou du moyen-àge, ainsiqueM.de Chateaubriand Ta si bien nommée. Avec ce grand écriteau de mairie qui l'a si longtemps déparé, Saint-Germain-l'Auxerrois présentait un aspect affligeant , un souvenir triste de jours mauvais; on ne saurait en effacer trop tô.t"la trace.
12 mai 1837.
De môme (fue l'importance d'une maison de banque se mesure moins sur les richesses qu'elle possède que sur le crédit dont elle jouit, de même le pouvoir d'un gouvernement réside moins dîuis la for<*e légale dont il est 'investi que dans l'autorité morale qu'il exerce par le choix judicieux de ses agents.
Avec un actif de lois très considérable, un gouvememeni peut n'avoir (|u-un crédit politique très faible, et faillir honteusement : si nous nous servons de cette comparaison empruntée au langage des affaires, c'est alin (lue notre pensée soit plus généralement comprise.
Le pouvoir des gouvernements est en eux-mêmes, et lorsqu'ils se plaignent de l'affaiblissement de leur autorité, c'est leur propre incapacité qu'ils accusent en matière d'administration et d'organisation ; tels sont nos principes, tels ils ont toujours été, et tels nous consentons à ce qu'il ^nous en soit jamais fait rapplication. Voilà pourquoi nous sonïmes d'avis que le moyen de» rendre au pouvoir Tau tori té qu'en France il a perdu depuis quelques années, ce n'est point de multiplier le nombre des lois répressives, mais de cli<»isir, pour \v ^ervir et \o cléftMidre, les honmies les phis capables dans toul(»s les spécialités. Savoir exactement ce qu'on veut, et vouloir fermement ce qu'on sait : tel est tout le secret du pouvoir.
Le pouvoir ne s'affaiblit point par les obstacles contre les-
quels il a à lutter : au contraire, les gouvernements se consolident par les résistances, ils ne se détruisent que par les abus. L'ordre établi en juillet 1830 doit son triomphe aux périls qui Pont menacé, aux émeutes qu1I a vaincues ; son affaiblissement n'est visible que depuis que la lutte a cessé. Depuis que le pouvoir Yi 'est plus attaqué, il dépérit. Il importe donc que cet état de marasme cesse, que le pouvoir retrouve toute sa vitalité, (|u'il la manifeste par des actes qui. lui rendent ce grand ascendant moral, sans lequel il n'y a point d'autorité réelle ni durable. Celte autorité, un gouvernement ne Tacquiert qu'en se faisant aimer et respecter, c'est-â-dire qu'en se montrant digne et juste.
La force d'un gouvernement est dans l'équité, non dans la légalité; qu'il soit équitable, il sera fort et considéré ; que le droit et la raison soient ses seules luis, et tous ses actes senmt loués, tous ses choix senmt bons, tous ses agents seront éclairés , actifs et fidèles , tous les abus tomberont d'eux-mêmes, toutes les améliorations s'opéreront sans effort par le concours de toutes les volontés unies dans un même but : l'amour du bien. Alors les partis ne tarderaient pas à entrer en dissolution, car les abus seuls entretiennent en eux le principe conservateur de la fermentation.
Le nïinislère du 15 avril vient de faire un premier pas dans la voie de la clémence, nous l'en avons loué ; mais la clémence n'est pas un système, c'est un acte qui peut clore le passé, mais il n'ouvre point l'avenir; il répare, mais il ne fonde p<jint, et cVst à fonder et à organiser <iu'il faut maintenant avise r.
Le gouvernement ne peut pas rester plus hmgtemps prisonnier de lui-même, ne faisant rien et entravant tout. La France veut .sentir une main ferme et légère qui la con- <lui.se. Si le gouvernement entre dans cette voie de demander peu aux lr\t<'s de lois et In'aucoup à la supériorité d(^s honunes, il est nécessaire, urgent qu'il conunence par passer la revue de son p4»rsonnel, et par se poser la qu4»stion de savoir si la faiblesse du pouvoir n'a pas pour cause l'inaptitude de SCS agents.
7S tSSS.
5 octobre 1838.
Le temps des lieux communs est passé, celui des vérités utiles est venu ; il faut savoir et oser les dire à propos. Le peuple, qui s éclaire, devient tous les jours un juge plus sévère des harangues surannées ; il faut maintenant, lorsqu'on parle pour être écouté de lui, dire quelque chose qu'il puisse retenir et qui lelève sans le flatter. L'alliance durable de la monarchie et de la démocratie n>st possible qu'à la condition que la première empruntera incessamment à la seconde toutes ses sommités, et régnera ainsi sur elle par la supériorité des idées, la noblesse des formes et la dignité du langage.