L'ESPRIT PUBLIC ET L'ESPRIT DE PARTI
et se dissipe après le succès ou le revers aussi rapidement qu'il était né.
En France, on ne saurait le répéter trop souvent :
L'esprit de parti ose tout et no peut rien ;
L'esprit public n'ose rien et peut tout.
Là est un mal profond, car c'est lorsque les nations n'ont plus besoin d'hommes supérieurs pour les gouverner qu'il s'en trouve de toutes parts de dignes et de capables.
Le gouvernement, en France, est trop généralement considéré comme devant tout faire, tout encourager, tout prévoir et pourvoir h tout : ce grave préjugé est le résultat de l'habile ttictique dos partis qui voudraient le condamner à l'immobilité par la loi do la pesanteur.
Un gouvernement a déjà beaucoup à faire pour ne rien entraver d'utile. La lIlxTlé, largement comprise etralionellement réglée, est tout ce qu'on peut raisonnablement exiger de lui; c'est aux inléréls h faire le surplus. La liberté ne se fonde que par Tordre, et Tordre ne s établit pas sans volonté, sans savoir, sans justice, sans expérience et sans travail. L'ordre ne se crée pas de lui-même. Les gouvernements n'interviennent et ne peuvent intervenir qu'à'deux conditions :
Centralisation;
Monopole.
Puisque la France, politique, agricole, industrielle et commerciale, rejette ces deux conditions pour leur préférer le régime de la concurrence, qu elle se fasse donc moins libérale et plus indépendante; quelle écoute plus rarement Pespril de parti, plus souvent Tesprit publie.
L'esprit public rend aux gouvernemenls l(»ur lAelie facile ; Tesprit de parti les fait flotter de l'arbitraire à Tanarchie.
Malheureusement, en France, Tesprit de parti est dominant; c'est à lui qu'il faut attribuer ce désir indéfini de changement qui use également vite les institutions et les hommes.
L*esprit public est aussi favorable à la liberté que Tesprii de parti lui est contraire.
L'esprit public consolide Tordre.
L esprit de parti perpétue le désordre.
L esprit public lève des armées, remporte des victoires; IVsprit de parti excelle à organiser des émeutes, à pousser aux révolutions : Pun est le génie de la guerre civile, l'autre le génie de Tindépendance nationale !
La Publicité suffit à l'esprit public ; la Polémique est réclamée par l'esprit de parti ; le mensonge est aussi nécessaire à Tun que la vérité est indispensable & l'autre. L'esprit public d'une nation, c'est là ce qui constitue son type, sa valeur, sa puissance, sa nationalité ; dès qu'il s'altère, elle a dégénéré ; elle n'engendre plus que la médiocrité et l'égoïsme, que le provisoire et la spéculation ; dès qu'une nation n'a plus d'esprit public, l'esprit de tous s'étiole, sa grandeur décroît, Tordre s'ébranle, et l'anarchie, ce scrofule des peuples, s'étend et se transmet jusqu'à ce que beaucoup de sang versé par le sabre ou par la hache l'achève ou la régénère... fatale extrémité î
Aussi, est-ce avec raison que J.-J. Rousseau s'écriait: « Sit(ft que quelqu'un dit des affaires de l'État « Que m'im-r w porte"!.., » on peut compter que TEtat est perdu. »
10 septembre 183B.
Nous en convenons : il y a en France un pouvoir qui règne, qui gouverne, qui administre et qui juge, le tout sans contrôle et sans responsabilité, qui surtout n'a jamais tori| «quelque erreur qu^I ait pu commettre dans ses prévisions ou dans ses arrêts; mais ce pouvoir n^est pas la royauté qu*on accuse imprudenmient de franchir les bornes qui lui sont tracées par la constitution; ce pouvoir qui pourrait exercer une action si utile et qui la dédaigne pour lui prér férer une inlluence funeste, ce pouvoir s'appelle le journalisme. Deux fois par jour, soir et matin, il seplatt à donner une manifestation nouvelle de la mauvaise foi dont il a fait Tattribut de sa souveraineté ombrageuse ; Tune de ces manifestations les plus curieuses est assurément celle dont la situation des entreprises de chemin de fer lui fournit Toccasion.
Qu^on se reporte au mois de février 1838. à lepoquc où M. le ministre des travaux publics pressentait à la chambre des députés le projet de loi relatif aux quatre grandes lignes de chemins de fer : 1° de Paris en B<*lgiqne, ^ de Paris au Havre, 3** de Paris h Bordeaux, 4° de Marseille ii Lyon; et qu'on se rappelle lunanimilé dos journaux pour réclamer que Texécution de ces lignes fiU «'onfiée à l'intlustrie. Le
A^/'Moi des Débats hii-niôme avail fait cause commune avec Km» los i^rgaues de rOpposition. Seule contre tous, la Presse s\vuùnl lopinion contraire et s'empressa d'appuyer les préleulù^is de M. le directeur-général des travaux publics, à IViK\mlrt^ des convictions de M. le président du conseil.
l.ii chambre des députés, dans sa session précédente, s'émîl prononcée en faveur du système qui consistait à réserxt^r au gtuivernement les lif^nes principales et à donner à l'industrie les lignes secondaires ; la chambre des députés subit rinthience plus ou moins désintéressée des journaux ; 1%^ ohambiv des députés changea d'avis ; le ministère, part«^ d opinion, finit lui-même par se ranger h celle de la majorité, avec une abnégation qui était la preuve la plus iVlutante qu'il pût donner de la sincérité du désir qu'il éprouvait que la France ne restât pas plus longtemps en arrière de PAmérique du Nord, de la Grande-Bretagne, de la Belgi<iue et de TAllemagne, dans la voie des chemins lie fer.
L'opinion de la presse prévalut donc encore cette fois, connue de coutume. Le sacrifice d'un principe vrai lui fui fait, mais les victoires remportées sur la vérité ne sont jamais que des défaites préparées par Pexpérience. Les journaux devraient bien lavoir appris par tous les démentis sans réplique (jue leur a donnés le temps.
Ainsi, ce sont les journaux qui ont imposé leur opinion aux chambres législatives et au ministère ; ce sont eux qui ont abusé l'industrie, (|ui lui ont exagéré ses propres forces: aujourd'hui (puNsur les quatre grandes rails-routes autorisées dans la dernière session, trois d'entre elles, celles de Paris à la mer. de Paris à Orléans et de Strasbourg à Eâle, voient leurs actions qu'on se disputait, à peine émises, tomber lourdement au-dessous du pair, et que la quatrième de ces lignes, celle de Lille à Dunkerque. ne peut parvenir, même avec le patronage de M. Laffitte, à réunir un nombre suffisant de souscriptions; aujourd'hui ({ue pensez-vous que disent ces journaux ?
Lecteurs de bonne foi, vous croyez sans doute que la
presse reconnaît son erreur, qu'elle déplore d'avoir trop légèrement engagé l'industrie dans des entreprises au-dessus de ses forces, et qu'elle regrette d'avoir ainsi compromis, plus ou moins gravement, l'avenir d'une des plus importantes découvertes des temps modernes ? Si vous pensez cela, alors vous ne connaissez pas la presse, cette seconde papauté, qui se croit pour le moins aussi infaillible que l'autre ! La presse accuse toujours , mais ne s'accuse jamais.
Ce qui d'abord api)aniîl à Tesprit, lorsqu'on approfondit la question derexéculion des grandes lignes de chemins de fer par l'industrie, ce sont les graves perturbations commerciales qui seront l(»s conséquences inévitables et fâcheuses de l'établissement d'un petit nombre de lignes entreprises au seul |)oint de ww d'intérêts privés ou locaux. Il en est ainsi en France de toutes choses : le sort des meilleures est compromis parce qu on n'ose jamais les aborder qu'à demi, et qu'on les juge comme si elles avaient été entièrement et radicalenîcnt exécutées. On n'a pas de foi dans les principes reconnus les plus justes. Ainsi l'on vante le» bienfaits de rinstruclion élémentaire, et Ton ne les répand que d'une main timide et |)arcim^)nieuse. ce cpii crée un état de choses dangtMcux ; ainsi Ton convient en théorie de l'avantage de la modération des ta\(»s. et Ton hésite devant l'application, ce qui indispose les contribuables contre le gouvernement, et fait douter de son savoir et de sa bonne foi: ainsi il n'est plus douteux maintenant que le seul moyen d'alléger M»nsibl«Mnent la charge des impAts ne soit d'augmenter les dépenses pnKluctives , cVst-à-<lire le nombre des voies de ronununication de toutes sortes, et Ton est arrêté par la crainte de recourir à l'emprunt, qui serait cependant la forme la plus er.)nou)i(]ue et la plus prompte, lorsqu'il s'agit de l'achèvement des travaux que
réclame impérieusement la prospérité de la France, ce qui fait porter au présent une charge excessive, qui pour Pavenir serait légère ; mais notre époque défiante repousse tout ce qui a le caractère de la grandeur, tout ce qui a l'unité d^un système complet; il en est ainsi partout où Pindividualisme et le journalisme ont éteint l-enthousiasme et l'esprit public. Tout se rétrécit alors et devient incomplet.
11 est aisé de comprendre que si, dans la dernière session, les projets du gouvernement avaient prévalu ; que si on nVût pas étourdiment rompu les mailles du réseau de chemins de fer qu'il proposait, la surabondance de vie que les rails- routes ont la propriété de développer sur les lignes qu^ellos parcourent ne se fût pas restreinte h quelques points seulement au détriment d'un grand nombre. Pour n'avoir point voulu que le gouvernement exerçât un bienfaisant monopole, quVt-on fait? On a laissé s'établir de monstrueux privilèges; on a achevé, par exemple, de sacrifier le port de Nantes, qui languissait, à celui du Havre, qui était très prospère ; aussi désormais toute Tactivité des relations industrielles et commerciales se reportera-t-elle exclusivement sur certains points favorisés; mais encore une fois qu'aura-t-on fait? — On aura tari des sources fertilisantes pour les remplacer par un torrent dangereux et difficile à contenir. Il en eût été tout autrement si les lignes principales eussent été exécutées parle gouvernement avec la puissance du crédit dont il dispose ; alors de toutes parts es bonnes et les mauvaises passions, Tesprit d'émulation et l'esprit dVnvie, l'esprit de spéculation et iVsprit de localité, l'esprit de routine lui-même, se fussent mis è l'œuvre, associés, ingéniés pour s'approprier par des embranchements les avantages des grandes lignes. Cela eût été pour l'esprit de localité une excellente occasion de croître en forces et en étendue. L'agriculture et industrie eussent trouvé Tune et Tautre leur compte dans le déN-eloppement d'un vaste système de (*heinins de fer, tandis ({ue l'industrie seule profitera des deux ou trois h'gnes qui ont été détachées d'un grand ensemble, car l'industrie a un avantage
que l'agriculture n'a pas, c'est celui de pouvoir déplacer h volonté sa base d'opérations.
Mais ce dont il s'agit aujourd'hui, ce n'est plus de l'examen d'une question tranchée ; ce dont il s'agit, c'est de dire la vérité sur les chemins de fer ; ce que nous avons h expliquer, c'est comment il se Uxii que les hautes puissances financières et politiques qui ont eu assez de pouvoir pour disputer et enlever à TÉtat Tentreprise dos lignes principales qu'il désirait se réserver, se trouvent n'avoir pas aujourd'hui assez de crédit pour soutenir au-dessus du pair les actions de leurs Compagnies. La vérité, c'est que des hommes pleins (rcxpéntMicc et de prudence pour lesquels le temps des spéculations hasardées semblait avoir disparu sans retour, m> sont trompés, non probablement dans des vérifications de chilfrcs, mais dans Tobservation des faits ; ce qui était intinimeiit plus grave. Ils ont pris au sérieux le crédit industriel ; on leur a dit que, depuis IKW jusqu'à la fin de 18li8, il s'était formé 1,039 sm^ctés en commandite par actions, représentant un capital d*environ un milliard deux cent millions ; ils ont accepté ces totaux sans se rendre compte des sommes (pii avaient été réellement versées ; ils ont lu et relu dans les journaux et entendu h la tribune des mînistn's et des orateurs s écrier « ^Kf? (Cimmenses capitaux » t'engouffraient diins Véynut de la spt^culation et de Vagio- » tage^ » et ils Tout cru .sans examen ; et ils ont alors |)ensé (ju'îl sufiirait de donner à des actions la garantie de leurs noms pour y attacher la faveur publlipie et les faire jouir d'une hau.ss4» rapide. .Maintenant, ils savent qu*ils se sont abusés ; mais ce qu'ils lu» peuvent s'expliquer encore, c'est comment ils ont pu porter {'(exaltation jusqu a <*e [)oint do prendre des illusions pour des chillres.
Nous allons essayer de le leur dire :
Les déclamations de journaux contre l'abus des sociétés en commandite, et de prétendus d<K*uments statisti(|ues solennellement produits leur en ont imposé ; ils ont négligé de se rendre compte de la diirérence existant entre le capital nominal fixé dans ra(*te social de la très grande majo-
136 ÛHBH.
rilé de ces sociétés, et le capital e/7cc/i/ versé dans leur caisse. En France, on a un grand penchant pour Texagération ; on s*y laisse facilement entraîner. Un commis additionne que, dans les sept premiers mois de Tannée 1838, le nombre des actes de société en commandite s'est élevé à 301, formant un capital de 787,76;),000 francs divisé en 988,905 actions ; un journal imprime ce relevé, ou bien un rapporteur le cite à la tribune législative, et cela suffit pour qu'on le ré|>éle et le commente sans contrôle et sans examen. Le relevé est probablement exact en ce qui concerne le nombre des *30\ actes, mais le dixième du capital nominal de 787,000,000 de francs îM-il été effectivement versé? CVst ce qu'il importait surtout de vérifier, et c'est ce qu^on a négligé de faire, nous din>ns même, c'est ce qu'on se fût gardé de faire ; car si on l'eût fait, on aurait dépouillé de son pn\<tige toute l'arithmétique à l'usage des assemblées distraites et du public cix^dule. arithmétique qui n'a jamais manqué Si>n effet. O qui a lieu d'étonner, c'est que d'anciens ministrt^s dos linautvs. dos administrateurs con- Nommes. et des bam]uiers habiles, aient pu croire aussi légért*nHMit que les capitaux llotlants étaient devenus à ce point faciles et ,al>ondants, et que ce qu'ils chercbaieDt, c'étaient des placements si^rieux.
Telle a été iY|>(^n<1ant l'erreur commise par les hautes notabilités sinis les aus|^vs desquelles se sont formées les entro|His«^ dt*s chemins de fer de Paris à la nier et de Paris à Orléans.
A f.HW d'enloiulre déblatérer san^ relâche contre les déhonlements de la s|HVulation. la fièviv de l'agiotage est de\eniK^ iMMilagieus*^ : tout le rn^Mulo a fini par s'en prèocouivr. Aussi. K^ns^pio k^s burt\iu\ de M. l^ftiltese sont ouvtTis |VMir nve\*^r les dem,iiules d'actions du chemin de Paris a Rouen |var la valKv ilo la S<Mno, a-t-4>n vu arriver en n^^>se lo S4>UM"riplion>. Uicn «le plus simple: on so pressait d'autant phis «pion \o>;Mt U (m\\<* gr^tSMr davantage, c\ qu'on a\an tle54*\i> d'autant |>Juv hou «k CïWipler sur la prohaUlite d'une hauv^e \>M\M<ieral>le et rapide.
Cette espérance paraissait d'autant plus fondée que les eheminsde fer de Paris à Saint-(îormain et à Versailles offraient des précédents encouraj^'eaiils ; soit que ce fût parce que ces chemins avaient été les premiers offerts h la curiosité parisieime, soit que ce fût parce <|ue l'opération de banque avait été prudenmient calculée et hahiicment conduite, les actions de ces Compaj^nics s étaient élevées et soutenues pres<pie au double de leur pair d'émission.
II n>n fallait pas davantafîc pour faire supposer (pi'il en serait ainsi de toutes les entreprises de ce fifcnre, à la tête desquelles se placeraient <les notabilités plus ou moins reeommandal)l<*s. On ne s'arrêta pas à rechercher les rapports nécessain^s entre cvs o|)érati(H)s et h» crédit des maisons qui s'en charf^MNuenl ; on ne réiléchit pas <]uc les chemins de fer de Paris à Saint-(iermain et à Versailles étaient, aux mains <l(» MM. de Rothschild oi de leurs associés, des entreprises tout exc(»ptionnclles. en ce qu'ils pouvaient artificiellement les soutenir sans cfTort et presque sans sacrifi<*e.
Aussi peut-on justement dire (pie ce s(mt les chemins de fer de Paris h Saint-(i(M'mainet ii Vci-saillcs (|ui.par le cours élevé de leui^sactinns. servirent d'auîorce aux actionnaires du chenun de Strasbourg' it HAlc et aux souscripteurs de la Vallée de la Seine ; l'espoir d(» réaliser prompl<»ment une prime plus ou moins forte était devenu la pensée de tout le monde : on courait s<» fair»» inscrire, mais pcui de personnes sonfi^eaienl à faire des actions qu'elles ohlitMidraient un placement de fonds .sérieux et délitiitif. Les plus |>clits actionnaines de province eux-mêmes voulurent s'élever au rang de spéculateurs : une fois l'impulsitui ainsi donnée, il se forma des Compaji^nies il l'eitvi. qui \onlurent (*hacune se surpa.s.ser en desinlén*ssenîi»nt ap|)arent.
Les eonc<»ssionnaires deschiMin'ns <le f(»r de Paris à Saint- Germain et a Vi»rsailles s'étaient fait accorder une part induslrielh» assez cî»nsi(léral>le: plus tard, les actions luMiéficiaires étant péneralemeni tr>mhées en jliscréjlit. le coiïcessionnaire du chemin de fer de RAle à Strashourp aimonça
qu'il entendait ne grever ses actionnaires d'aucune charge de ce genre ; qu'il prendrait à forfait les travaux moyennant 40 millions : enfin, les concessionnaires delà ligne de Paris à la mer et de celle de Paris à Orléans poussèrent, eux, le désintéressement jusqu'à ses dernières limites; ils ne dehîandèrent pas de subvention, ils ne demandèrent pas de garantie d'intérêt, ils ne demandèrent pas d'actions bénéficiaires, ils repoussèrent loin d'eux le charlatanisme des marchés ; ils pensèrent que plus ils se montreraient larges et désintéressés, et plus la confiance qu'ils commanderaient serait grande, et que, conséquemment, plus la hausse de leurs actions serait assurée, rapide et considérable.
Leur erreur a été de courte durée.
Les actions étaient offertes déjà sur le marché qu'elles n'étaient pas encore émises, que môme les statuts sociaux n'avaient pas encore été approuvés. On avait généralement demandé beaucoup plus d'actions qu'on n'en pouvait garder: on se pressait donc de réaliser un bénéfice, quelque faible qu'il fût, avant le jour plus ou moins critique du versement : aussi la baisse succéda- t-el le bientôt il la hausse : la baisse était inévitable.
Elle était inévitable, parce qu'au lieu d'actionnaires sérieux, il ne s était trouvé en réalité (ju'un grand nombre do petits joueurs pressés de réaliser un l>énéfice quel qu'il fût ; elle était inévitable parce que les journaux et le gouvernement s'étaient singulièrement exagéré un état de choses qu'ils n'avaient pas pris la peine d'approfondir; elle était inévitable parce que, dans Pattente d'une hausse qu'ils considéraient comme certaine, concessionnaires et fondateurs des dernières Compagnies s'étaient généralement réservé un nombre d'actions excessif; elle était inévitable enfin et surtout parce que le poids de pareilles entreprises excédait les forces de Compagnies particulières, et qu'il n'y avait que FÉtat qui pût le porter sans fléchir.
7 mai 1838.
Dans unsûVlo. chms une scKMÔlé. dans un pays où chacun a la prétention de possédiT en propre un champ et une idée, tout le fnonde est cultivateur v\ personne ne devient agronome : t4)ut le monde parle de |)rof,M'ès et personne ne sort de la routine ; les disscrtateurs polititpics pullulent, les hommes d'Etat niaïupienl ; toutes les rpiestions se discutent, aucune n'est tranchée : toutes les dinicullés s'ajournent, aucune n'est résolue, pasniénic éludée : la médiocrité règne enfin, mais la supériorité ne j4»)uverne pas.
Quoiqu'on dise et qu'on fasse, janîais un piuvernement ne fonctionnera réfruliércment.n'ac(juerra ni force, ni éclat, ni durée, si le petit nonîhre ne conçoit et ne connnande avec prévoyance, si le prand nombre nVxécute et ne se soumet avec confiance. Là est le prohièmc social à résoudre sous la forme voulue par deux ré\olutions, à la suite dcs(pielles de^ habitudes <rindisciplinc plutôt (|uc de liberté se sont j^énéralement contractées.
Une.s(Kîiété parfaitement orf;anisé<* sc»rait celle où tout le monde commuitdcrail cl obéirait alternativement. cVst-àdire où chacun s<» transmenrailsuccessivem<*nldu premier rang jusrprau dernier, sans TafTaiblir et sans Taltérer, la pensée supérieure et générale conçue par un seul dans Tintérét de tous.
Cela est-il encore possible "f Nous h» cr(»\ons fermement, bien que nous ayons fait souvent la réflexion (|ue plus la force <les in<»t<*urs inaniuïés paraît saccroilre, et plus la volonté des honnnes semble |>cnlre de la sieime. L'esprit inventif de rhomme crée |)lus qui* jamais des mcni'illes. mais 5a vohinté n en a jamais fait uïoins. Pourquoi ? Parce que les gouvernements <pii n'absorbent pas en eux toutes les forces vives de la scK*iété se corisunient en cflorts pour les dominer et se réduis(»nt finalement ii l'impuissaiïce : en effet, il est facile de gouverner avec les plus capables, dif-
firile de gouveriKM'saiis eux, impossible de gouverner longtemps contre eux; mais dans ce temps, où Inégalité des prétentions est la seule égalité qui existe, à quel signe reconnaître les plus capables ? — A leur soumission.
L-aveu pourra paraître hardi et paradoxal, mais, de noire part du moins, il sera sincère et désintéressé; jamais à nos yeux la question de supériorité ne restera douteuse un seul instant entre deux honmies politiques également distingués, l'un soutenant le gouvernement, bien qu'il puisse ne pas l'approuver entièrement dans sa marche ; l'autre le censurant présomptueusement, bien qu'il n'ait aucun droit de penser qu'il fit mieux. Nous accorderons toujours la prééminence au premier sur le second ; aussi, par suite dès mêmes principes, n'eussions-nous pas d'autres motifs de nous décider, que, dans le doute, nous accorderions toujours également la préférence ii Topinion qui serait favorable à l'exlension de Tinitiative et des prérogatives du gouvernement sur celle qui aurait pour but de les restreindre étroitement.
La confiance des peuples est féconde, leur défiance est stérile: Pamour du bien inspire Tune, il fuit l'autre I La confiance peut tout, la défiance ne peut rien ; pour un peu de mal qu'elle par\'ienl parfois à prévenir, combien n'en fait-elle pas d'irrc'»parable?
Nous venons d'en dire là plus qu'il n'en faut pour établir qu'il y a toute la distance qui sépare les deux pôles entre nos opinions et celUvs de M. Arago, rapporteur de la commission chargée de Vexamen du projet de loi relatif au chemin de fer : /° de Paris en Belgique ; 2^ de Paris au Havre: 5° de Paris à Bordeau.r: 4^ de Marseille à Lyon,
M. Arago conclut au rejet pur et simple du projet du gouvernement ; il ne propose en concurrence aucun autre projet; il n'émet aucune idée, aucun vœu; il se borne k une dissertation stérile sans conclure, présentant le pour et le contre ; il paraît que lo savant et l'avocat appartiennent à la c fj le : tous deux ont le même scepticisme, la mémo 3e. Ne pas confondre Phommc de génie, seuled'esprit, avec le savant. Le savant ne sait
rien que eo qu'on lui a appris ; il doute de tout ce ({u'il ignore, et nie tout ce (ju'il ira pas encore étudié. Le savant a plutôt la valeur d'un livre que celle d'un homme. Il est un point par lequel ripnorant et le savant s-exposent souvent à être pris l'un pour Tautre : c'est par rincrédulité qui leur est commune.
Veut-on contempler le doute et la défiance dans toute leur impuissance, dans toute leurslérililé? Il faut lire le rapport de M. Arago; il faul le lire deux fois pour se bien convaincre jusqu'à quel point le député avancé serait un ministre timoré; il faul lire son discours snr le chemin de fer de Versailles 1 .
Nous ne connaissons défiai au rapport de M. Arago, sur les chemins de fer. <|ue le travail sur la lune (ju'il a publié dans VAnnunirc du Ihirean (1rs longitudes. L'un est aussi concluant que l'autn».
Toutefois, nous ne serons pas injuste envers M. Arago. Nous reconnaîtrons volontiers (pje de tels travaux ne compromettront jamais sa réputation scientiti(iue. Nous connaissons des chasseurs (pii ressemblent fort à M. Arago; ils ajustent souvent, ne tirent janiais, mais ramassent tout le gibier tué près d'eux. En détinitiv(», M. Arago se prononcel-il pour ou contre l(»s cheuiins de fer ; préfère-t-il les ca-
1. « Il y II, rolativotiH lit aux tunnoN, une circun'^tanrc capitale dont je vai> eiiroro ontn-tt-nir la Chaiiil»r«'. M«v-.*it*ur-«, au^'-itôt «ju'on d">ci'inl ù une certaine profomlcur <l:«n» le "ol, un a toute ramur uin' tenijHTaturc cooitaiite. A l'ari- et «laus -«"« i-iiNinm*. eette tenuxrattire e*t «le huit »l*»gr^»; JH•r^ollne irijriiore li'autre part *\\iru «'t»*, a roinltre et au nortl, le Uierinuniètrc de U,aunjur ij»- parle t<»iij'Mns -le ee tliernininetiv. parce que vouH PII avez |KMit-«"*lri* uii'.- p!u«« j:raii<le liaMlu-le , le tluriu<*inélre de lîéauinur e*t «juel<juet"(»i* à irriiir ■le^n-» au-<l«'-*ii^ do zvut ; au "oleil, 1a teiiiiM'raturo e^t df -lix d.jiri''> plu- ei)ii-i«l. lalde. i)*ailleur>, ou n arruern pas dVnild«''C A reuilHMiehure du tunnel : l«-« ap|)r>>elic^ <^ont renin'i-H par d»r* Iranclu-es j»r«t«Miil">, coniiri-e-» «-ntre d«-ux face-. \i'rlicale- tort rapprticlu'fH. ou le ronou\ellejiient d'- l'air srra trè.^ lent, ou la ehalcur ne pourra niani)uer dV-lre eiouirmle. Air.^i, <»n ren<«>ntrera dan^. le tunnel une trtujH'mluro de huit depru-s lirauniur. en venant d'en >uhir une de «piarante àt|unrHiiti>-eini{ <i«*>;n-. .l'.vKKiuvir. , >ans iikhitku, «pie. dan^ Ci passage rtuliit, 1<'!» (M>i>onn«"> sujette- a la tran<<pirati<>u .-en^nt iiK'oniniM. décji. qu'elle?» g,i<;riir>nt «K» KLi'\ioNi} 1>R roiruiNK, deo rLi:i;KK>*iK«,
des CATABRHF.l«. ••
▲ RAGo. Cham'.'if ./'• i/rpu/r*. Discours en ta\eurdu cheniiu do fer de VtT^nillc.". rive jraueh-.', contre lu rive dr«^ite.
nnux qu'il vante aux chemins de fer qu'il décrie? Ce sont Ih deux questions qu'il nous serait impossible de résoudre, tant Tart des rélicences est poussé mer\'eilleusement loin dans le rapport de M. Arago.
Peu importent au surplus ses opinions^ puisque ses conclusions sont le rejet formel du projet du gouvernement; ce qui importe, c'est la question de savoir si la France restera plus longtemps en arrière de PAmérique, de TAngleterre et de la Belgique ; si elle aura enfin, oui ou non, des chemins de fer, (juc ce soit le gouvernement (pii les entreprenne, ou bien que ce soient des compagnies qui les exécutent!
De cette question, M. Arago na pris nul soin ; il se défie d'abord des chemins de fer, ensuite du gouvernement, et enfin des compagnies, auxquelles il propose de serrer fortement les menottes, toujours par suite de la confiance qu'il a dans les doctrines de liberté (ju'il professe.
Ainsi écussonnée par les mains de l'opposition sur le sauvageon de la liberté, la défiance peut porter des Heurs doubles, mais elle ne saurait jamais produire de fruits.
La confiance admet, au contraire, les transactions; elle appelle à soi et choisit, mais ne repousse pas.
La confiance est rarement absolue, arbitraire, exclusive.
Nous avons conunencé par exprimer le vœu «lue le gouvernement obtint de se charger des (juatre lignes principales (|n*il pro|H)sait de faire; et, à cet égard, rien de ce que ntMis avons lu et écouté na ébranlé la conviction que nous nous i>ijons formée <|ue cela était surtout désirable dans riiitrrét iU* hi liberté, de Tinduslrie et de la circulation des capilaux, qui, sans quitter en quelque sorte leurs départements, SI» fussent jetés de toutes parts sur de nombreux euibr.uK hements, au lieu d'accourir se centcali.*<er ii Paris o« la\eur de drux ou trois lignes seulement.
Unis le pmjfi du gouvernement, les lignes secondaires jkx le^ enibraiirhements <nis.scnt été ce (pie sont les conseils ^CkK*i4iu\ uu\ llJiambres législatives, ce qu'est la représcnl^iii»ii hK-ale û hi ivpri'senlation centrale.
>liii\ coiiiiiio, avant tout, ce que nous voulons express*»-
ment, c'est ce dont la commission des chemins de fer ne paraît pas vouloir, cVsl-à-dire des chemins de fer, entre deux inconséquences, l'une apparenle, l'autre réelle , nous choisirons la moindre : donc, tout en persistant à désirer que h's lignes principales soient confiées au gouvernement, conformément à son exposé des motifs, si des transactions sont jugét»s impérieusement nécessaires, nous leur donnerons notre appui ; car, nous le répétons, ce que d'abord nous demandons, c'est (jue la France ne tarde pas plus longtemps à posséder des rails-routes, ensuite que ce soit le gouvernement qui les exécute», et, s'il le faut enfin, que ce soit Tindustrie «pii h»s établisse» ooncurrennnent avec lui.
Les esprits et les capitaux ont lH»soin d'aliment; les chemin!$ de fer en seront un puissant (fui portera au bas agiotage un coup plus rude que ne le pourrait faire toute loi prohibitive des sociétés en conimaiulile. r L*agiotage qui a lieu à la Boin*se n'accuse (ju'une chose , le défaut d'un bon emploi des capitaux disponibles.
21 août 1845.
Le système des compagnies de chemins de fer étant admis, le système de l'exécution des grandes lignes de chemins de h»r par l'Etat, ce système que nous avons soutenu pendant sept ans — de IKJ8 â I84«> — sans rabandoimer un seul jour, ce système ayant été écarté par les (Ihambres législatives et paraissant condanmé .sans retour, l'as.soeiation dont cinq Conq)agnies rivales viennent de donner l'exemple est-il un acte répréhen.sible qu'on doive flétrir, ou bien est-il un acte honorable (|u'on doive- approuveT?
Telle est la (|uesti<»n nettement posée. Le Xational et la Démocratie pacifitiuc ont déjà repondu que c'ot un acte répréhensible qu'on eloit llétrir et punir séxèrement.
Quoi qu'il puis>e nous en coûter de roiique l'étroite communauté d'opinion cpii s'était établie» entrr ces deux journaux et la Presse, e|uant au moele» eTexéeution i\es grandes
lignes (le chemins de fer, nous ne saurions cependant consentir h étendre le principe de la solidarité jusqu^h sortir des limites du vrai pour tomber dans le faux et dans l'exagération.
Assurément, s'il est un journal qui ait donné sur cette question des gages à son opinion, et qui ne soit pas suspect de partialité à l'égard des compagnies, c'est la Presse. Nous pouvons donc nous exprimer hautement et en toute liberté, et cVst ce que nous allons faire a l'exemple de M. de Lamartine, qui, après avoir été, sans contredit, le plus éloquent défenseur de Texéi^ulion par TKtat des grandes lignes de chemins de fer, n'a pas hésité, dans la session dernière, h s'arrêter devant ce qu'il considérait non plus comme de la pei*sévérance dans une idée juste (|ui avait été vaincue, mais comme de l'axeuglement dans la haine des Compagnies.
Pourquoi voulions-nous l'exécution par l'État des grandes lignes de clwMnins de fer? — Premièrement, nous la voulions parce (|ue nous voulons en principe et en fait tout ce ({ui <loit avoir pour conséquence de donner au pouvoir des forces nouvelles, sans atteinte portée aux libertés publi- • (jues. Deuxièmement, nous la voulions parce qu'il nous paraissait que de toutes les manières de faire i)orter aux contribuables le poids de cette dépease considérable « cette manière était la plus simple, la moins lourde et la plus équitable. Troisièmement, nous la voulions parce qu'à moins truh scandaleux déni de justi(*e à l'égard des départements les plus pauvres, le réseau devant se composer, sous le rapport du produit, de bonnes et de mauvaises lignes, il nVtail |)as douteux que les Compagnies accapareraient liuilfN h's bonnes lignes et repousseraient les mauvaises, ce qui obligiM'ait THlat à prendre celles-<:i à wi charge, à les cxê4*uter, et le phicerait ainsi dans les conditions de conquiraison et de rivalité les plus inégales et les plus l&cheuses. Quatrièmement, nous la voulions |>arce que nous croyions qu'il y a dans l'exploitation des chemins de ipr, particulièrement au point de vue des tarifs, du
transit et des traités de commerce b intervenir, une inconnue lelle que PÉtat n'aurait pas dû se lier légèrement les mains. Cinquièmement , nous la voulions parce que nous pensions que, dans IVlat actuel de notre agriculture elde notre industrie, le moment n'était pas encore venu, en France, de les jneltre aux prises avec une concun^ence aussi redoutable que celles d'immenses travaux publics confiés à des compagnies, enlevant au commerce pour les centraliser tous les petits capitaux. Sixièmement, nous la voulions parce que nous ne nous sommes jamais abusés sur les forces de ce ([u'on appelle la puissance d'associaticm dans un pays privé d'aristocratie, où les fortunes tendent ineessanmienl à se diviser par Tégaiité des partages, et à se niveler par les épargnes du travail, où pauvres et riches tendent également, sinon à disparaître entièrement, du moins à diminuer sensiblement, où enfin un [)lus grand nombre sera progressivement mis en possession du nécessaire, mais où personne n'aura bientôt plus de superflu. Septièmement, nous In voulions parce que si la France ne peut être comparée» ii TAngleterre dont laristocratie a fait la force et la grandeur, elle ne saurait Tétre plus justement aux Etats-Unis, où la spéculation a opéré des prodiges qui ont fait, avec raison, fermer les yeux sur ses excès. Ce n'est pas par hasard que la France^ a donné le ji)ur à TartulTe ! La France est un pays peuplé de petits envieux, ennemis déclarés de toute entreprise hardie (|ui a réus>i. prompts à se scandaliser de tout succès rapich^juinese fait pas absoudre par le nombit» des années ; la France «'st un pays peuplé de faux puritains, où ce sont les moins délicats qui sont les plus intolérants et h's premiers h crier ii la répressi(»n de l'agiotage, comnie si les spéculations de> indi\idus n^abou tissaient pas à faire la richesse des nations. Iluilii"mement, nous voulions l'exécution par l'Ktat des lignes principales et des télés de chemins «le f«'r \uiyre ipi'il nous paraissait que. cela faif, les lignes secondaires et \vi> embranchements formeraient encore un euM'inble de travaux suflisant pour donner naissance à autant de compagnies