LES INTÉRÊTS MATÉRIELS
17 décembre 1843.
Nous ne manquons ni d^académîes, ni de sociétés savantes, ni de professeurs célèbres, ni de bibliothécaires énidits; llnstitût, la Sorbonne, le Collège de France, etc., sont des établissements que le monde civilisé nous envie ; mais ce qui manque h notre temps, ce sont des hommes instruits, consen'ateurs officieux ou officiels du vocabulaire politique, qui se vouent, en dehors de tout esprit de parti, à Tutile mais pénible tâche de surveiller dans tous les journaux influents l'emploi et Tabus des mots, et d'en rétablir assiduement le sens altéré. Que n'avons-nous le talent et l'autorité qui seraient nécessaires pour entreprendre et accomplir une pareille tâche ! C'est un suin dont nous nous chargerions volontiers. Il y a des chargés d'afljiires, pourquoi n'y aurait-il pas des chargés de mots ? Croit-on que ceux-ci auraient une mission moins importante à remplir que ceux-là ?
Il y a des mots souverains : tel mot fut plus puissant que tel monarque, plus formidable qu'une armée. H y a des mots usurpateurs : tel mot, se décorant d*une fausse acception, •{ipelant pouvoir ce qui est abus, ou liL)erté ce qui serait ezeès, disant la gloire pour la guerre, ou la foi piur la per-
LES INTÉRÊTS BIATERIELS. «I
sécution, peut semer la propagande, égarer les esprits, soulever les peuples, ébranler les trônes, rompre Téquilibre des empires, troubler le monde, et retarder de cent ans la marche de la civilisation ! II y a des mots qui sont vivants comme des hommes, redoutables comme des conquérants, absolus comme des despotes, impitoyables comme le bourreau ; enfin, il y a des mots qui pullulent, qui, une fois prononcés, sont aussitôt dans toutes les bouches. De ce nombre est celui qui sert de litre h un article de M.Gustave de Beaumont, publié aujourd'hui par le Siècle. De toutes parts s'élève un cri de réprobation excité par ces mots : les intérêts MATÉRIELS, ccux-ci Ic jctaut par irréflexion, ceux-là le poussant par hypocrisie, pour dépister le blùme et le détourner de leur logis ; c'est h qui les flétrira comme une idolâtrie, à qui les maudira comme un fléau, c est à qui les accusera dïînerver la France, de démoraliser le peuple, de corrompre les électeurs, d'abaisser la représentalicm nationale, de compromettre le gouvernement, de miner la lil)erlé, de préparer le retour du despotisme, de grever le budget; un peu plus on irait juscpià reprocher à ce qu'on appelle « le culte des intér(*ts matériels » d'appauvrir le pays !
Sur quoi repose cette clameur publique? — Sur une confusion de mots accréditée par une» opposition déclamatoire, propagée par un journalisme superficiel, confusion grossière qui pourrait devenir funeste.
Que signifient donc* ces mots « les intérêts matériels, » articulés par d(»s orateurs-automates «pii parlent sans réfléchir, ou Iracé.s par des écrivains-mécaniques qui assemblent des syllabes sans concevoir une seule idée? Oiiels sont les abus ou les dangers ijue ces mots recèlent ? Quelles sonl les choses dont ils portent, en eux, la c(»ndamnation? Ces choses si coupables, aux yeux de Toppcisilion, ce sonl le perfeclionnem<»nl des routes, Tachèvemenl des canaux, la construction des ponts, l'établissement des chemins de fer. A l'en croire, ce qui doime ainsi du pain au pauvre, du travail h Touvrier, du bien-être à la famille économe, de Tinstniction au fils du f>ère laborieux, ce qui élève les classes
inférieures et les achemine, lentement mais sûrement, h la vie publique, serait ce qui pervertit le pays, le distrait delà liberté, détourne son attention des réformes politiques, le rend infidèle à ses institutions et le fait déchoir !
Est-ce sérieusement que des députés éminents, des publicistes distingués, des journaux considérables tiennent, en l'an de progrés 18i3, un pareil langage?
Que parlent-ils (Vintén'ts matériels et dHntéréts poliii-' ques?En quoi les uns sont-ils distincts ou rivaux des autres? Est-ce que tout ce qui contribue à l'émancipation du peuple, ii la grandeur de la nation n^est pas de la politique? Est-ce que de grands travaux publics, exécutés sur tous les points du royaume, en même temps qu'ils accroissent la richesse générale, n-augmentent pas l'aisance populaire, et n'équivalent pas indirectement à une réforme électorale? La prépondérance querAngleteire exerce aujourd'hui dans les conseils de l'Europe, la suprématie maritime qu'elle possède, à qui les doit-elles? N est-ce pas plus encore au génie de son industrie qu'à l'esprit de ses institutions; n'est-ce pas plus encore îi ses routes, à ses canaux, à ses chemins de fer. qu'il ses meetings; à son commerce qu'à son jury ; à la f)ui.vsance de ses machines qu'à la perfection de son mécanisme représentatif?
Savez- vous ce (jucvous faites quand vous entreprenez de séparer les intérêts mntériels des intérêts politiques^ quand vous vous efforcez de créer entre eux un dangereux antagonisme, quand vous raval<»z ceux-lè pour exalter ceux-ci ; savez-vous ce que vous faites? vous trahissez, h votre insu, les intérêts de votre pays et servez ceux de PAngleterre ; vous Taidez dans son ambition exclusive, et vous entravez, dans ses efforts tardifs, la France sa rivale î Vous ne voyez que le présent, vous ne regardez pas Tavenirl
Ayez donc moins de foi dans les lois écrites et plus de confiance dans le progrès des mœurs. Sont-cc les lois écrites, les constitutions et les réformes qui nous ont manqué depuis cinquante ans ? Les lois et les ordonnances passent et changent au gré des événements et des partis ; les routes