XXVIII
ou hasard, on y parvienne : qu'aura-t-onfaît? — On n'aura réussi à le renverser que pour le rétablir aussitôt sous un autre nom. Il ne s'appellera plus Royauté, il se nommera République ; il ne s'appellera plus République, il se nommera Directoire; il ne s'apiîellera plus Directoire, il se nommera Consulat ; il ne s'appellera plus Consulat, il se nommera Empire; il ne s'appellera plus Empire, il se nommera Restauration ; il ne s'appellera plus Restauration de 18i5, il se nommera Révolution de 1830; il ne s'appellera plus Monarchie Constitutionnelle, il se nommera République démocratique; de nouveau il ne s'appellera plus République, de nouveau il se nommera Empire. Qu'a gagné la France à ces changements sans fin? En est-elle plus grande, en estelle plus riche , en est-elle plus libre? Oii je vise, moi, ce n'est pas au pouvoir, c'est à la liberté, rien de plus, mais rien de moins. Méritera de le garder qui me la donnera. Qui me la donnera n'y perdra rien et y gagnera. Il y gagnera tout ce qu'il acquerra en sécurité de plus; il y gagnera tout ce qu'il perdra en responsabilité de moins. Où serait pour Najwléon III le danger de la liberté? Je cherche ce danger sans le trouver. Serait-il dans des tentatives d'insurrection, dans des essais de barricades? Si, après le 2 décembre 1 851 , ce danger n'a pas été sérieux, comment pourrait-il l'être devenu après le verdict populaire du 20 décembre 1 851 ; après le vote national du 20 novembre 1852; après la re-
INTRODUCTION. xxix
connaissance de l'Empire par l'Europe; après le percement de Paris, traversé en tous sens par de larges boulevards macadamises, aussi défavorables à Témeute que favorables à la salubrité ; après la constniction de casernes, citadelles soigneusement placées; après la mise en communication rapide des forts de Vincenneset du Mont-Valérien, situés aux deux extrémités de la ville? Le danger n'existe pas; il n'exist<î à aucun degré, mais je veux le supposer. Est-ce qu'on niera que l'Empereur Napoléon III soit doué de courage? S'il était vrai que la liberté eût des |)érils, je comprendrais qu'il les affrontât, je ne comprendrais pas qu'il reculât devant eux. Est-ce que l'EmiKireur Naiwléon 1" a vaincu sans périls? Si la liberté a des périls que la gloire n'a pas, quels sontils ? Dites-moi ceux de la liberté, je vous dirai ceux de la gloire. Nous les comparerons.
Mais (juand je parle de la liberté, je n'entends pas cette liberté de nom, ce privilège de fait, surnommée la lil>crté sans licence, hypocrisie de la liberté, qui ne servirait qua donner des arguments à certaines prétentions dynasti(iues ; je n'entends pas un peu de liberté, j'ent<3nds beaucoup de liberté; je n'entends pas plus de liberté, j'entends toute la liberté (1). Je
(1) La It'gitimitt* c^t le pouvoir incnni«'- ; en la satarant de libertés, on ranrait fait \ivrc en m«inc temps qu'elle noiH eût apprit à n'-glor ces liberté^. Loin do comprendre cette n«'ce*^it»'*, elle voulut ajouter du pouvoir à du pouvoir ; cllo a jmtî par rcxcc.<* de sou j»rinciiHî.
CflATEArnRlANt».
XXX tSM.
suis sincère, je reconnais qu'un peu de liberté ne profiterait qu'au rétablissement de l'ancien gouyemement parlementaire. Un peu de liberté affaiblirait l'Empire, beaucoup de liberté l'affermirait, le fonderait, le perpétuerait, le rendrait inébranlable. En effet, la liberté n'existant pas , le comte de Chambord peut la promettre sans la donner ; le comte de Paris peut la promettre et la donner (1). La liberté existant, que peut donner le comte de Paris, que peut promettre le comte de Chambord? Douée de ce degré d'évidence, comment la vérité n'ouvre-t-elle pas les yeux de tous ceux qui sont sincèrement dévoués à la dynastie impériale? L'opinion que j'exprime ici est conforme au sentiment de l'immense majorité du pays, majorité qui, après avoir répondu à ma voix se faisant entendre la première (2), le 25 octobre 1848, votait, le 10 décembre, avec entraînement, pour Louis-Bonaparte contre Eugène Cavaignac, malgré l'intimidation des préfets et sous-préfets de cette époque, malgré la profusion de libelles calomnieux, de complaintes in-
(1) f Si les Bourbons Tcnlent commonccr tine cinquième djrnastie, jo n*ai plus rien à faire ici, mon rôle e»t fini ; mais 8*ils s*obstinaîent, par hasard, à rccontinucr la troisième, je ne tarderai pas à reparaître. On pourrait dire que les Bourbons curent alors ma mémoire et ma conduite à leur disposition ; s'ils se fussent contcnt4*s d*être les magistrats d*niM grande nation, s'ils Teusscnt voulu, je demeurais pour leyulgaire un ambitieux, un tyran, un brouillon, un fléau... Si on avait bien gouTcmé en Franco, si les Français eussent été contents, mon influence avait lini, je n'appartenais plus qu'à l'histoire, s
KAPOLéoK. Safn/e-//e7énf . 17 avril 1816.
(2) Voir tome IV, page262. L'élection du 10 déctmbrt : L-N, B<mapafU.
INTRODUCTION. xixi
jurieuses, de caricatures grossières, exptkiiés par ballots dans tous les départements aux frais de TÉtat ; majorité qui, en décembre 1851, s'apprêtait de nouveau à voter, le 9 mai 1852, pour Louis Bonaparte quoique non rééligible constitutionnellement , en même temps que, pour le renouvellement de l'Assemblée nationale, dont les pouvoirs expiraient aussi en 1852, elle eût voté dans le sens de la minorité des membres de TAssemblée législative; majorité moins éclairée qu'instinctive, plus logique en réalité qu'en apparence, qui encore aujourd'hui confond dans sa pensée le nom de Napoléon avec tout ce qu'elle eût espéré, toutce qu'elle eût attendu, tout ce qu'elle eût exigé, en 1852, de ses représentants les plus sincères. C'est là son idéal ; il fut aussi le mien. Je m'impressionne comme elle, elle s'impressionne comme moi. A quoi cela tient-il? c'est que, comme elle, je ne suis d'aucun parti, c'est que je n'ai d'intérêt que le sien ; c'est qu'elle est ce qu'on nomme dédaigneusement c la masse, t et que je lui appartiens.
Etait-il donc insensé, en octobre 1848, de supposer que Napoléon III voudrait être à la paix ce que Napoléon 1*' avait été à la guerre; que le Napoléon de la paix voudrait élever la liberté à une hauteur égale à celle où le Napoléon de la guerre avait élevé la gloire ; qu'il ne voudrait pas que l'histoire pût dire que sous son règne la France fût moins libre que sous le n^e du roi Louis-Philippe, moins libre
XXXII t8ft8.
que la Belgique, moins libre que le Piémont ; qu*îl ne se contenterait pas d'une satisfaction si mince, et qu'il tiendrait à honneur qu'il n'y eût pas ni en Angleterre, ni aux États-Unis, ni quelque part que ce fût, une liberté, quelle qu'elle soit, qui ne fût au moins égale en France ; qu'il ne souffrirait pas que la première des nations, lorsqu'il s'agit de suffrage universel, ne fût pas également la première lorsqu'il s'agit de liberté ; qu'il ne supporterait pas que la France restât ainsi boiteuse, ayant la liberté de voter et n'ayant pas la liberté de parler ; qu'enfin il considérerait comme la plus grande et la plus noble des tâches de constituer le pouvoir individuel dans sa plénitude, après avoir constitué le pouvoir indivis dans son unité; qu'il y appliquerait toute sa volonté, toute sa persistance, tout son courage, toute sa puissance, afin délaisser, après lui, une trace ineffaçable de son passage (1) ? Napoléon III n'avait-il pas tout avantage à entrer dans cette voie, qui l'eût conduit sûrement, rapidement, sans révolutions ni sans guerres , à la domination pacifique, à la domination universelle (2)? N'était-ce pas la voie que
(1) a Toiitt^s les hourcs |icrducs dans Têpoquo où nous vivons sont une perle irrt'parnblc. »
LE PREMIER COK8UL OU ministre Decrès.
a II no faut \>m passer sur cette terre sons y laisser une trace de son pnHdtige. »
l'empereur au minitlre Cretet. Fontainebleau, 14 novembre 1807.
(2) • .l'allni» me donner uni(iuemcnt à l'administration de la Franco, et jecroift i\\w j'eusse oiifanté de»* pro<lîgcs. Je u'cusîjc rien perdu du cAtéde lu gloire, mais beaucoup gngné du d'ité <\c^ jouissances; j'cnsso fait la
INTRODUCTION. xxihi
le captif de Ham avait tracée avant son avènement? N'était-ce pas la voie que le captif de Sainte-Hélène avait tracée après sa chute? Je n'avais donc rien à supposer, je n'avais qu'à me souvenir. Insensé est ce*» lui qui perd la mémoire. Insensé n'est pas celui qui la conserve. Qui m'accuserait faussement de nourrir des utopies s'exposerait témérairement à ce que ce ne fût pas sur ma tête que l'accusation tombât.
Mais où donc serait l'utopie , que Napoléon IIIi dépositaire, héritier si l'on veut, du pouvoir indivi-^ rible, individualisât en lui la propriété indivise, qu'il en fût la personnification; qu'à ce titre il représentât la France dans ses rapports avec les autres États ; qu'il disposât de la force armée ; qu'il maintint la tranquillité publique; qu'il gérât le domaine national ; qu'il perçût lïmpot ; payât la dette ; mais ne s'immisçât en rien dans ce qui serait essentiellement, soit du ressort individuel, soit du ressort communal? Soutiendraitron que le pouvoir individuel et le pouvoir indivis, en d'autres termes la lilierté et l'autorité, sont vouées à une incompatibilité étemelle? Oubliant les deux révolutions de 1830 et de 1848, soutiendrait -on que la division du pouvoir indivis en pouvoir législatif et pouvoir exécutif soit le der-
ronfWte morale de TEurope, comme j'ai été lur le point de raocomplir pur les aimes. De quel lattre on m*a privé !
• Le pfemier touverain qai, ma miika de U première grande mêlée, embrasiera de bonne foi la cauM des peuple*, se trouvera à U ttte de toute rKnrope el pourra tenter tout œ qu'il voudra. •
SATOiAos. Sainte- Hélène. \\ novembre 1816.
xtnr t94^§,
nier mot de la science politique et de l'organisation gouvernementale?
Oii donc serait Tutopie, que la Société se gouvernât par les quatre lois qui lui sont propres, et renonçât aux innombrables lois positives qui en sont la négation? A ces quatre lois cardinales : liberté ,
SUPÉRIORITIÎ, RÉCIPROCITÉ, PUBLICITÉ, quelle loi poUT-
rait-on ajouter qui ne fût superflue ou nuisible?
Oii donc serait l'utopie , que la pénalité fût tout entière dans la publicité, si Texpérience démontrait que la publicité peut acquérir tous les avantages des peines afflictives et correctionnelles sans en avoir les inconvénients et les dangers?
Où donc serait Tutopie, qu'au lieu d'un grand nombre de ministres et d'un petit nombre de directeurs-généraux, on eût un grand nombre de directeursgénéraux et un petit nombre de ministres, le ministre des recettes, le ministre des dépenses et le ministre dirigeant : celui-ci incarnant Tunité administrative, non moins importante à constituer que l'unité politique?
Oii donc serait Tutopie, que Timpôt étant pris à la fois pour la mesure de la richesse et la garantie de sa conservation et de sa transmission , l'unité d'impôt , cette pensée déposée en germe par Vauban et Turgot, prévalût en se rectifiant et en se complétant, comme a fini par provaloir, le 2 novembre 1801, Tunité des poids et mesunîs, vainement réclamée, en 1789, dans plusieurs cahiers remis aux membres des Etats-Généraux?
INTRODUCTION. »tt
Où donc serait l'utopie, que le budget fût classé méthodiquement, que la dette , Timpôt et Temprant ne se confondissent plus, et que le budget de la Commune fût aussi distinct du budget de TÉtat que le budget de l'État est distinct du budget de l'Individu?
Où donc serait Tutopîe, que la mortalité, cette loi de l'humanité, loi qui a donné le jour à la science des assurances sur la vie, fût appliquée à l'amortissement de la dette, à la réduction de l'impôt et à la dotation de la commune?
Où donc serait l'utopie, que la Commune , érigée en pouvoir communal, fit ce que l'État est impuissant ou inhabile à faire, l'État ne gardant que ce que la Commune serait inhabile ou impuissante à exécuter?
Où donc serait l'utopie, que la réciprocité réglât désormais tous les rapports commerciaux de peuples à peuples, ce qui aurait pour conséquence d'abord de rendre inutiles tous les traités de commerce et tous les tarifs de douanes, et de rendre de moins en moins probables , de moins en moins possibles les risques et les cas de guerre?
Où donc serait l'utopie que, par suite de la stricte observation de la loi de liberté, l'armée transitoire ne se recrutât plus que de la même façon que se recrutent tous les autres services publics ?
Où donc serait l'utopie, que les gouvernements qui se posent en tuteurs des peuples se servissent de l'in-
ïxxn t«*».
faillibilité de leur raison non pour se déclarer la guerre, mais, au contraire, pour Téviter?
Où donc serait T utopie, que le travail ne manquant pas aux travailleurs , la misère se tarit par le versement de la prime proportionnelle à ce risque?
Où donc, enfin, serait l'utopie, que ces idées, sommairement et imparfaitement rappelées, étant celles de Vauban et de Turgot, de Napoléon !•' et de Napoléon ni, servissent à la rédaction d'un Manifeste à l'Europe, que nul ne rédigerait mieux que l'Empereur des Français, que nul ne serait plus capable de faire agréer, tous les souverains, sans en excepter un seul, ayant le même intérêt à l'adopter?
Je défends ici les idées que je crois justes , sans prétention à la paternité, conséquemment sans illusion. J'ai la conviction que leur avènement est plus prochain qu'on n'est disposé à le croire. Je puise cette confiance dans l'impuissance manifeste de tous les palliatifs condamnés par eux-mêmes (1).
Je n'en citerai que deux exemples, l'un et l'autre
très récents :
Trois mauvaises véaAUtn successives doublent, triplent , en France , le prix des blés. Que fait le gouvernement? — lnv<;(|uant rautorité de Turgot, s'a-
(l) f C*««t on «lU^niinl, im r»nf«!r«flfit imm 1«« iibnf à la fois, qii*«a peut c«i>érer «Im u'fu \ntr »^^liff^f t«ri« ftrnir. Alom «ru icroeot chacun te trouve int^eaiNi H r^fnhn««#rff^fit ^^ iViflf : Im r^*fmin^*^ lentes et partielles, ont f\u\ pnr ri* r J*ff rf-ffirtti**r. l/ii*«n« t\uf Y nu fonsirve devient T^pui et liîentAt lu ip*\nurf*^^ttt i\f* ffin* ^^nr t\tu* l>»rt MnynH HVoirdétruiU. » A^tMtrt.tts ^^Ktf fff'AKtft. ifttptt et ffi trier 1790.
INTRODUCTION. xxxni
britant derrière elle dans le Moniteur, il proclame la liberté du commerce des grains. Par la liberté, il dégage ainsi sa responsabilité.
Le prix de la viande résiste à tous les modes do réglementation essayés pour le faire baisser. Que fait le gouvernement? — Cette fois encore, quoique tardivement, il proclame la liberté (1 ) ; il l'applique au commerce de la boucherie. Cette fois encore, par la liberté il dégage sa responsabilité. Le prix de la viande n'a pas baissé, mais ce n'est plus le gouvernement que le consommateur accuse de cette cherté, c'est le boucher. Voilà ce que le gouvernement y a gagné.
Je pourrais encore citer la suppression , non sans d énergiques résistances de la part des ingénieurs des ponts et chaussées et de nombreuses hésitations de la part du gouvernement, des ponts à bascules sur les routes (2), lesquels ne servirent jamais qu'à encourager la fraude. Qu'a fait le gouvernement ne sachant plus que faire? — Il les a remplacés par la liberté de circulation, y gagnant tout ce que lui coûtaient les ponts à bascule.
Puisque le gouvernement a fait ces deux pas, ces trois pas dans cette voie, pourquoi n'y persisterait-il point, pourquoi n'irait-il point jusqu'au bout ? La li-
(1) 28 révrior 1858.
(2) Loi du30mMilB5l.
XUVllI t^lkS.
bertc, il en a fait lui-même rexpérience, simplifie tout ce que complique Tautorité.
Qui dit autorité, dit responsabilité. Le second de eus termes est synonyme du premier. Donc, prendre beaucoup d'autorité, c'est se charger de beaucoup de a»sponsabilité. Donner beaucoup de liberté, c'est faire l'opération inverse. Si j'ai tort, qu'on me le démontre, et je m'empresserai d'en convenir , car une erreur qu'on peut troquer contre une vérité est un trop bon marché offert pour qu'on ne se hâte pas de le conclure . C'est changer du cuivre doré contre de l'or.
Que le lecteur ne s'étonne pas si je reviens si souvent, même dans cette Introduction, sur le mot Liberté. Ce n'est pas ma faute, si c'est le moins bien compris des quatre mots qui résument les huit mille pages de ces douze volumes. Ces quatre mots, qu'il m'a fallu vingt années pour apprendre à épeler, sont :
Liberté. — Supériorité. — Réciprocité. — Publicité.
Liberté, c'est-à-dire plus de lois arbitraires ;
Sui)ériorité , c'est-à-dire plus de privilèges subversifs ;
Réciprocité, c'cst-à-diro entre individus plus de meurtres ni de vols , entre nations plus de guerres ni de conquêtes ;
Publicité, c'est-à-dire plus d'abus cachés, plus d'ombre nuisible à la Société, retardant ses progri*s et empêchant la maturité de la raison humaine.
Toute la iwlitique de l'avenir pourrait .se renfermer dans ces quatre mots. Peut-être le jour qui la verra
INTR(MK}GTION. xxxix
luire eût-il moins tardé à se lever, si, le 2 dé^ cembre 1851, j'eusse pu fermer sur moi la porte de mon cabinet avant qu'il fût envahi par le flot des amis mortels ; si j'eusse pu rester seul, rester libre, et n'écouter que ma première impression qui jamais ne m'a égaré.
J'étais seul^ libre de toute influence, le soir du 24 février 1848, quand j'osai écrire ces mots qui eurent toute la France pour écho retentissant : Confiance I Confiance!
Le matin du 2 décembre 1851 , si j'eusse été seul, clément libre de toute influence, n'écoutant que ma première impression, j'eusse intitulé mon article : Patience! Patience!
J'eusse conseillé d'attendre les œuvres pour absoudre ou condamner cette révolution de un contre tous, substituée à la révolution de tous contre un.
Peut-être eussé-je été écouté ! peut-ctre eussé-je empêché qu'une seule goutte de sang fût répandue ! peut-être eussé-je empêché que beaucoup d'hommes de cœur, égarés par la tradition révolutionnaire et par un faux point d'honneur, se compromissent jusqu'à l'exil qui dure pour eux depuis sept ans ! En tous cas, je fusse resté conséquent à mes doctrines et à mes précédents en matière de révolutions accomplies et de gouvernements établis. Des que j'avais admb, ne faisant qu'imiter en cela les hommes d'État .de l'Angleterre, dès que j'avais admis que les gou* vemçments de fait étaient les gouvernements de droit.
XL iM8.
qu'ils sont oe que TeffSBt est à la cause, je n'avais simplement qu'à recommencer le 2 décembre 1851 ce qui m'avait pleinement réussi le 24 février 1848.
Le 2 décembre, je fus inconséquent.
Toute inconséquence s'expie.
Si je le constate ici, c'est que j'ai promis d'expliquer pourquoi, une occasion s'étant offerte de céder mes parts de la Presse, je me suis décidé, à la fin de i856, à abandonner une direction que je n'exerçais plus, depuis 1854, qu'à l'état passif de surveillance.
La Presse^ mal engagée le 2 décembre, la Presie ayant reparu le H décembre 1851 , après s'être ellemême volontairement supprimée pendant dix jours (I ), la Presse n'avait plus une situation assez nette pour ma plume, qui ne sait pas l'art des réticences et qui n'a jamais voulu rappi*endre. Je ne peux pas dire ce que je ne pense pas. Je comprends certaine opposition contre un gouvernement dont on souhaite l'affermissement , c'est un mode de concours comme le mode contraire ; je ne la comprends pas contre un gouvernement dont on souhaite ou dont on est censé souhaiter la chute. Dans ce cas, un bon conseil donné, dût-il être mal accueilli, me parait une trahison et une lâcheté. De 1 852 à 1 856, connaissant l'empereur Napoléon III comme je croyais le connaître, j'ouvrais deux fois par an, le 1" janvier et le 15 août, le Moniteur, toujours avec l'espérance d'y trouver l'acte que j'at-
'If Tome VU, piigo 403. Jugement du tribunal civil de U Saint.
INTROMHÏTION. m
tendais pour replacer la Presw en équilibre sur ellemême, et adhérer hautement à la Constitution de i 852 et à TEmpire. Cet acte de pacification civile, ai-je besoin de le nommer? ai-je besoin de dire que c'était l'abrogation de toutes les lois et de tous les décrets de proscription, que c'était l'amnistie mutuelle du passé? Si l'Empereur eût été faible et chancelant, cette énergique mesure l'eût fortifié et raffermi ; il n'y avait donc aucun risque à ce qu'il la f1t(1 ). Elle eût ajouté h sou prestige. L'heureuse et singulière coïncidence de la conclusion de la paix et de la naissance du prince impérial, circonstance propice, étant demeurée stérile, la mesure attendue ayant, dès lors, cessé d'être probable, je n'avais plus, si cela devenut possible, qu'à me retirer. C'est ce que j'ai fait, le livre jouissant d'une liberté relative dont ne jouit pas le journal.
Nulle part plus naturellement que dans cette Introduction, l'explication que je viens de donner ne pouvait trouver place, puisque le vrai titre de ces douze volumes, si je ne les avais pas intitulés : Questions
DE MON TEMPS, eût été : LA PRESSE RlÎTROSPECTIVE.
Pourquoi cette mesure que je n'ai cessé d'appeler de tous mes vœux, qui eût été si opportune le i " jan-
(1) t Étant eontiU prontoire, un an premiers aetee de mon mdminietr»lioo fat U déportation d'une dninantaine d'anarchUtet. L'opinion pnblique, à laquelle ils étaient en horreur, tourna subitement pour eux et me fer^ de reevler. Mais, quelque tempe après, œs mêmes anarchistes ajant vooln comploter, ils furent terrassés de nouveau par cette même opinion qui me rerint aussitôt. »
l'bmpsmevb KAFOLio». SoMilr-flf l^fif, 18 novembfv ISIA
vier 1852, après l'élection du 20 décembre 1851 ; le 1 *' janvier 1 853, après le vote du 20 novembre 1852; lel5 août 1853, et enfin les 20 mars (l)et30 mars (2) 1856, a-t-elle trompé mon attente? Je l'ai vivement regretté, je le regrette vivement encore, car il est une politique que je concevais, que j'avais préparée dans le recueillement du cabinet, et que j'eusse aimé à développer et à soutenir dans un journal ; politique plus que jamais étrangère aux partis^ à leurs passions, à leurs rancunes, à leurs espérances ; politique prenant son point d'appui sur les gouvernements, au lieu de le prendre sur les peuples ; politique déjà glorieusement inaugurée en Bussie par l'empereur Alexandre II, allant au devant de l'abolition du servage; politique, enfin, se résumant dans cette 11gne qui m'eût servi d'épigraphe :
Tout par la Civilisation, rien par la RévoltUion.
Les révolutions ne m'ont jamais compté parmi ceux qui fondaient sur elles tout leur espoir ; c'est une re» marque qui n'échappera pas au lecteur, s'il s'en trouve un qui ait la persévérance d'aller jusqu'au bout de ces douze volumes. Il verra qu'on en extrairait facilement un demi-volume de tout ce que j'ai écrit contre elles, moins encore contre leurs excès que contre leur impuissance. 1848 en France, 1854 en Espagne sont là pour montrer ce qu'il y a au fond du
(l) Jour de U nftÎMaiice du prince impérial. 2) Jour de u conclusiou de U paix.
INTRCHHJCTION. xuu
programme : < Tout pour le peuple^ tout par lepeuple.»
Tout pour le peuple! oui; mais tout parle peuple! non. C'est parce que je pense ainsi que je ne suis, que je ne fus jamais ni de Vécole révolutionnaire ni de la coterie réactionnaire. Mais si je n'admets pas la formule révolutionnaire : tout pour le peuple, tout par lui, il est une autre formule que j'admets moins encore, c'est la formule réactionnaire : € Rien pour le peuple, rien par lui. »
Je le dis sans jeu de mots : les plus grands révolutionnaires que je connaisse, ce sont les réactionnaires; les plus grands réactionnaires que je connaisse , ce sont les révolutionnaires. Ceux-ci et ceux-là allant chacun en sens opposé de leur but, qu'en faut-il conclure? C'est que le Vrai n*est d'aucun des deux côtés, c'est qu'il faut le chercher ailleurs.
Tout par la Civilisation, rien par la Révolution veut dire : Tottt pour le peuple, tout par llndividu.
Tout par Vlf^ividu veut dire : Le jour où nait l'enfant, ne vous bornez plus à en constater le sexe et à inscrire les noms de son père et de sa mère, s'ils se sont fait connaître; qu'il ait moralemejit son compte ouvert au grand-livre de la population que son inscription de vie lui serve et vous serve en toutes circonstances de garantie efficace ; que rien ne manque à l'entier développement de ses facultés physiques et morales; que toute Torganisation sociale ait pour but unique de faire que l'homme soit un homme, c*està-dire un être pensant, un être agissant dans la jilé-
nitnde du disoernement de sa raison ; que Véi enfin, prenne la place de la répression; qae la i lité prenne la place de la pénalité!
L'hooime est généralement ce que les choses le font ; il Tant ce qae vaut le milieu où il nait, ou il grandit, où il rit, où il meurt. Le milieu social estait présestement ce qu'il devrait, ce qu'il pourrait être? La civilisation a-t-elle autant de profondeur qu'elle a de surfac^'C? a-t-elle pénétré dans ces masses vouées, de toiito étornité dans le passé, à la misère, à lïgnoraiioe, à rivrognerie, à l'abjection héréditaires? a-t«elle TisM autrement qiio l'aumône à la main ces hommes, cea i»mme« , ce» enfants, plus sales que la fange, plu malHiiinMque la fièvre, n'ayant, père et mère, sœurcl frèn*, que le même grabat infect, et ne comptant œmmc êtres humains que le jour où la priscm s'oavre |x)ur eux, où la guillotine toml)e sur eux?
Je me borne à poser la question.
Dans cet ordre d'idées, n'y a-t-il pas beaucoup à faire, tout à faire?
Ne serait-ce pas, celle-là, une sainte guerre à en* treprendre que la guerre à la misère, que la guerre à l'ignorance^ que la guerre à la barbarie? Qui me contredirait , qui pourrait me contredire si, l'esprit de civilisation succédant pleinement à Tesprit de conquête, je promettais, à cette guerre nouvelle, la victoire certaine. . au prix de la moitié des sacrifices qu'a coûté et que cf^i'ite, je ne dis pas la guerre, mais seulement leriff^iuede guerre? Pour être fondé à me
INTRODUCTION. xlt
contredire, il faudrait qu'on me montrât ce qu'on a tenté de véritablement grand, soit en France, soit ailleurs, pour y combattre la barbarie, Tignorance, la misère, ces trois ferments de révolution.
Le risque de révolution est-il donc moins imminent et moins grave que le risque de guerre ?
Lorsqu'un État, au prix de torrents de sang versé, a reculé ses frontières, la carte du monde en est-elle plus grande» si peu que ce soit? — Non. Qu'est-ce que l'humanité y a gagné? — Rien.
Lorsqu'un homme, dans l'intérêt public du progrès social, est tiré de l'ignorance, qui peut dire qu'un jour cet enfant, cet homme ne sera pas un continuateur de Christophe Colomb, de Gutenberg, de Newton, de Watt, de Fulton, de Montgolfier, de Parmentier^ de Jacquart, de Thomas Gray^ l'inventeur des chemins de fer , de Volta, d'Œrsted, de Morse, de Daguerre, de Frédéric Sauvage, l'inventeur de l'hélice, enfin un des élus du génie universel ? — Personne.
Que fait-on pour développer la supériorité et la rendre moins rare? La supériorité, cette loi, la seconde loi de la société, s'exerce-t-elle dans toute sa puissance, produit-elle tous ses efiets?
Je le demande.
N'entrevoit-on pas une autre politique que la politique territoriale , une politique où les territoires comptent moins, où les populations comptent plus; où la lutte, cessant entre les hommes, s'établisse entre les produits, où les échanges fassent place anx
conquêtes, où enfin la réciprocité succède à la rivalité?
La réciprocité n'est pas un mot vague comme le mot fraternité. La réciprocité a toute la précision, toute la rigueur d'un chiffre. La fraternité ne s'apprend pas ; la réciprocité peut s'enseigner, comme on enseigne que 2 égalent 2. La fraternité impose à l'homme le contraire de son intérêt, puisqu'elle lui demande le désintéressement; la réciprocité l'en dispense, elle n'exige de lui aucun sacrifice. La fraternité est l'exception ; la réciprocité est la r^le. La fraternité est angélique, c'est un idéal ; la réciprocité est mathématique, c'est une mesure. Mesure ayant la précision du mètre et plus facile à expliquer et à démontrer à l'enfant que la théorie en vertu de laquelle l'unité métrique, composée de 443,30 lignes, est la dix millionième partie de la distance du pôle à l'équateur. Par la réciprocité universellement enseignée, journellement démontrée, exclusivement appliquée, tout ce qui est faux , tout ce qui a été faussé se rectifie de soi-même, comme l'erreur se détruit par l'évidence. La réciprocité est à la liberté ce que la preuve est à la règle en arithmétique.
La liberté que je conçois, c'est le régime de la soumission volontaire à la supériorité attestée par ses œuvres, à la légitimité individuelle, succédant au régime de la soumission forcée à la légitimité monarchique s'appelant Roi, ou à la volonté numérique s'appelant Ix)i. C'est le règne du Savoir, mettant fin au r^e
INTRODUCTION. xiw
du Pouvoir, je devrais dire à son impuissance dès qu'il s'agit non plus de guerres, conséquemment de bataillons qu'il faut déployer, mais de paix, conséquemment de questions qu'il faut résoudre !
n n'y a plus qu'un mot qui ne soit pas vain!
n n'y a plus qu'un droit qui soit certain I
Il n'y a plus qu'une légitimitéqui soit incontestable !
Ce mot, ce droit, cette légitimité, c'est la supériorité démontrée 1 Ce sera dans l'avenir la seule royauté, si les rois ne se hâtent de la prendre pour leur ministre.
Partout la révolution raflfermit les rois ébranlés, mais partout la civilisation ébranle les rois raffermis^ Aveugle qui ne voit pas, sourd qui n'entend pas ce mouvement de trônes qui a lieu en sens contraire !
La révolution opère avec fracas par voie de destruction ; la civilisation opère sans bruit par voie de transformation. La révolution démolit du faite à la base ; la civilisation édifie de la base au faite. La révolution est périodique ; la civilisation est continue. La révolution est locale ; la civilisation est universelle. On peut échapper à la révolution par la civilisation ; mais on ne peut échapper à la civilisation par aucune issue. Elle est, à la barbarie, ce que la mortalité est à l'homme.
La civilisation, c'est Thumanité qui reprend son cours détourné par la société. La civilisation, étant l'humanité, respecte, à Tégale Tune de lautre, la vie humaine et la pensée humaine. La civilisation est proportionnelle à ce respect ; il en est la mesure. Egale
XIVIH tS*S.
et pleine inviolabilité de la vie humaine et de la U-* berté humaine : voilà la civilisation! Elle ne s'arrêtera pas et rien ne Varrètera, ni révolution, ni réaction .
L'ère des conquérants batailleurs qui se disputaient un coin du globe est fermé e pour ne plus s'ouvrir; l'ère des conquérants pacifiques du globe tout entier est ouverte pour ne plus se fermer ! La science de la gloire a fait son temps ; le temps est venu de la gloire de la science. La civilisation, c'est l'univers, morcelé par la guerre, ramené à l'unité par la paix ; c'est l'homme relevé de sa chute par lui-même et par lui seul.
Telle est la conclusion à laquelle je n'ai essayé d'atteindre du bout de ma plume qu'après avoir mis sous mes pieds l'épaisseur de ces douze volumes.
S'ils n'attestent pas plus, ils attesteront du moins la persistance de mes efforts. Qu'elle soit mon titre à l'indulgence du lecteur !