‹ Questions de mon temps, 1835 à 1856Chapitre 70 sur 71 · XXX M · texte numérisé non relu

XXX M

27 juin 1847.

134 voix contre 65 à la Chanjbre des pairs ont donné une consécration solennelle h ces paroles: « Quelle soit qualiy> fiée d'erreur ou de calomnie^ toute vérité opprimée est » une force qui s^amasse^ un jour de triomphe qui se lève. » 525 voix contre 102, à la Chambre des députés, ont accepté la responsabilité de cette motion : t La Chambre, satisfaite » des explications données par le gouvetmement. passe à » l- ordre du jour. «

Le temps montrera lequel vaut le mieux de ces deux triomphes: du triomphe de la vérité à la Chambre des pairs, ou du triomphe de la majonlé a la Chambre des députés!

Qu est-ce (pie pn.uve ce chiffre de 225 voix sur le([uel le Journal des Débats revient encore ce matin avec transport e! complaisance? Prouve-t-il que la véracité ministérielle soit sortie du débat sans être largement t»ntamée? Non, ce chiflre de 225 voix ne prouve ((u'une chose: c'est <iu'il n'y a rien (pie le miin'stère ne puisse injposer à sa majorit * compacte». Or, plus (»lle s<Ta compromise à sa suite, et plus elle lui reslen»^ attachée |)ar ïv lien de la solidarité.

C'est là qu'apparaît un danger sérieux aux yeux de tous les conserva teui-s clairvoyants v{ sensés. Ils se demandent avec anxiété jus<pi'oii l'on peut nous conduire ainsi ? Ils se d(Mnandent si ce nVst pas risquer beaucoup pour sauver peu, exposer le gouvernement pour gard<»r le ministère ?

Les ministériels, dont le Journal des DAats est Porgane, s'abusent : les conservateurs, auxquels la Presse sert d'écho, s alarment.

Les ministériels ne voient que le succès ou la difficulté du jour : les vrais conser\'ateurs. éclairés par le passé, portent leurs regards plus loin.

Qu on ne dise pas que nous nous laissons égarer par un dissentiment changé en rossenliment. Non , les sombres pressentiments qui nous assiègent parlent trop haut pour que nous puissions entendre une autre voix que la leur.

Si ces pressentiments n'avaient d'accès que dans notre espril, nous pourrions nous en défier, les repousser ou les étouffer ; mais ils sont partagés par des hommes graves, dont le dévoûment à l'ordre établi n'est pas suspect; ces tristes pressentiments se mêlent à toutes les conversations sérieuses ; ils se reflètent dans toutes les lettres que nous recevons des points-les plus opposés.

Ces imiuicludes se conjprennenl.

Elles s'expliquent par ce qui aurait dû les empêcher de naître : par la durée même du cabinet.

Cunmient, voilà un cabinet qui existe depuis sept années, et les seuls sousenir^ <iu'il laissera seront des fautes ou des iiiruHSi^cpieiu'es î

\\\s un seul acte émané de son initiative qui soit marqué au coin de Tutilité, de la prévoyance ou de la grandeur, pas un seul qu'il puisse citer!

Dans le cours des dix-sept années que nous venons de pairourir. la situation n'a jamais offert ce caractère de gra- \ilé.

Qu'un ne n(»us parle pas des jours d'émeute! L'émeute est ce qui a le plus contribué h fonder ce gouvernement. La cniinte de l'cmeule a rallié à la cause de l'ordre tout ce que la liberté eût divis<». Cette crainte a calmé les exigences. La fermetr a suffi lii où, sans l'émeute, on eût demandé aux ministres inliniment plus : Activité, prévoyance, initiative, capacité.

Onrt^piime Témeute; on lutte contre l'arbitraire; si la

guerre a ses défaites, elle a ses victoires ; à la guerre enfin succède la paix ; les dissensions civiles peuvent amener des crises salutaires ; parfois elles forment de grands caractères; mais quand l'illusion eirespérance s'éteignent dans tous les cœurs, quand le découragement s'empare de tous les esprits, quand l'apathie règne partout et que nulle part la vigilance ne gouverne, le mal est d'autant plus grave qu'il le parait moins.

29 juillet ia47.

Le Jounial des Débats dit : a Que le ministère gouvetyie^ et » le parti conservateur ne se divisera pas! » Nous dirons, nous : Le parti conservateur ne se fût pas divisé si le ministère eût gouverné, si « le ministère ne se fût pas endormi^ » sUl n'eût pas cru qu'avec cent voix de majorité dans la » Chambre les choses iraient d^ elles-mêmes! » C'était de ce sommeil dangereux, c'était de cette illusion pernicieuse que nous nous étions efforcés de le tirer. De notre part, c'étaient plutôt des avertissements que des reproches. On sait comment ils ont été accueillis, quelles ard<^nles colères ils ont déchaîné<\s contre nous, (juclles misérables calomnies ils ont fait répandre, c|uelles irréparables fautes ils ont (ait conimettre, à quels déplorables débats ils ont donné lieu! Ce que nous avions dit (*n mars 1847, aloi^s qu'il était temps encore de prévenir tout ce c|ui est anivé et de mettre à profit une majorité de cent voix et une .sessitm de c|ualre mois, aujourd'hui, le Journal des Débats le répèle plus durement peut-être encore (jue nous ne l'avifms dit. Etait-<*e donc bi<'n la peine de dépenser tant de verve contre cette pauvre Presse, alors que, quelques mois à peine écoulés, le railleur devait tenir le même langage que le raillé, et lui donner si pleinement raison ?

Nous n'abuserons pas de cet avantage.

Le sentiment qui a dicté au Journal des Débats le langage qu'il tient aujourd'hui est un sentiment honorable, el que

nous honorons. Ce n^esi pas une obligation pour tout le monde de se réveiller à la môme heure. Les uns ouvrent les yeux plus lard que les autres. La Presse les a ouverts plus tôt que le Journal des Débats. Voilà tout.

Le Journal des Débats ne dit plus, comme il le disait le 12 mai 1837 : a le mal est réparé !» 11 dit : « La session n^a pas » été bonne. La session prochaine^ si elle n'était pas meih » leure, serait funeste... le parti conservateur n'y résis-

» TERAJT PAS. »

Sur ce point, l'accord entre le Journal des Débats et la Presse est parfait. Funeste! n'est pas une expression exagérée. Mais où les deux journaux conservateurs diffèrent encore d'avis, c'est que l'un persiste à rester ministériel, tandis que Pautre a cessé de l'être.

Nous attendons le Journal des Débats a la session prochaine.

Le Journal des Débats croit que, d'ici là, le ministère endormi aura le temps de se réveiller ; le Joxumal des Débats croit (|ue, d'ici là, le ministère saura acquérir la capacité, Taetivité, la fermeté, l'esprit de décision, l'esprit de suite dont celui-<*i s'est montré si totalement dépourvu; le Journal des Débats croit (jue, d'ici là, le ministère aura <c le cou^ rage de se reconnaître, saura tracer un plan^ bien mûrir et élaborer ses projets ; » \o Journal des Débats craii que désormais on ne verra plus le ministère « varier, abandonner les projets qu'il avait présentés, selon le vent qui soufflera dans la Chambre ; « le Journal des Débats, enfin, croit que, d'ici là, le ministère apprendra à « gouverner. » Nous le souhaitons plus que nous ne IVspérons. Lorsque sept années d'exercice du pouvoir n'ont pas suffi pour apprendre à des ministres ce qu'ils avaient à faire, il est douteux que la vérité leur apparaisse tout à coup, et que, dénués d'idées, un miracle opéré en eux change la stérilité en fécondité.

Mais si ce miracle ne s'opérait pas, que ferait le Journal des DW>(i/s ? Persisterait-il à traiter de » folie »> le renversement du ministère?

Il ne faut pas, dit-il, oublier les « immenses services ren-

D dus à notre cause par les ministres du 29 octobre, r. Quels sont donc ces immenses services?

En 1840, la question de la Syrie, mal engagée, avait fait peser sur la France un risque de guerre ;

En 1847, est-ce que la question des mariages espagnols, mal dénouée, abandonnée Irop tôt à elle-même, ne fait pas planer également sur la France une éventualité de guene, mais infîniment plus grave ?

En 1840, nos finances s'éiaient ressenties de Témotion causée par le traité du 15 juillet: Tétai n'en était pas satisfaisant ;

En 1847, est-ce que nos fmances sont dans un état plus satisfaisant ?

Le 3 0/0 est tombé de 8 francs : il était à 85 francs en 1840 ; il est à 77 francs en 1847.

En 1840,rindustrie et le commerce étaient en souffrance;

En 1847, croit-on (jue l'industrie et le commerce soient prospères ?

Pour le croire, il faudrait ignorer qu'à Paris louvrage manque h une inncanbrable multitude d'ouxTiers de toutes professions ; que la plupart des manufactures, dans toutes les villes de fabrique, sont ferniées ou n'occupent que le quart des bras qu'elles emploient ordinairement.

En 1840. l'inquiétude était dans beaucoup d'esprits;

En 1847, le Journal des Débats affirmerait-il qu'une inquiétude plus grave, plus générale et plus fondée nVxisle pas?

Le Journal des Débats le dit avec raison : « Les illusions » ne servent à rien. » Eh bien ! si les illusions ne servent è rien, <ïu'il achève donc de se dépouiller de celles (|ui lui restent encore.

Que le Journal des Débats nous |x»rmelle de le lui dire : si nous le trouvons encore trop prévenu en faveur du ministère, en retour, nous le trouvons trop sévère, presque injuste à legard de la majorité, qu'il accuse de s'être f /«vrée à ses fantaisies, »

A quelles « fantaisies » sest-elle «lonc laissée aller?

N\i-l-elle pas rojoté les propositions de MM. Duvergier de H.mninne, de Rémusal, Crémieux, Berville, etc.?

N'a-t-elle pr.s repoufsé h ÎG voix do majorité la réfoniie po5ta!o*?

'Enfin, que n'a-t-ollc pas voté!

L'unitpie fantaisie que la majorité se soit permise, la seule, a é:é l'adoption de la proposition relalive à la réduclion de rinii.ùl du selî

'( Si le minisfère, si le parti conservateur soui (fans une 0 situa ti.Ji telle qu'ils ne résisteraient pas une seconde ses- ** sion scjiblable à celle qui achève en ,ce moment de s^écou- ^ 1er, » de hijune foi est-ce à celle unique fantaisie qu'il convient (\c riniputer?

En qui'i la majorité a-î-elle fait obstacle au ministère? Est-ce d tnc elle qui Ta empêché de mûrir et d'élaborer ses projets •? '( Si on a vu le ministère varier^ abandonner les • projets qu'il avait présentés et les reprendre selon le vent » qui so'i filait dans la Chambre, » à qui la faute? Est-il juste de l'imputer aux fantaisies de la majorité? la faute no rcl'imbo-l-fll(» pas tout entière sur l'insouciance, l'incurie, la failili'sse du ministère?

Certes, on i;o nous accusera pas d'être suspects de partialité r\\ faveur de la majorité, mais avant tout la justice ! Eli biî'n ! il f;int en r(«nvonir. le seul reproche qu'ail mérité la mnj >ri'é. c't'St celui d'une crmplai.^ance envers le cabinet [) u-i^ee ju.s<;u'à raveuj^Iement. Lo Journal des Débats la col ninie ijuand il essaie de justifier le ministère à ses d«'pons.

Le ministère seul est coupable, la majorité ne l'est pas. Accuser la m.ij rite, ce n'est pas seulement manquera la f.is «i la vérité et h l'équité, c'est encore entretenir le minisîcre d:«iis une erreur funeste. Il n'est déjà que trop enclin h s'en prendre a crautresde ce qu'il ne devrait imputer qu'à lui seul. Ce n'est pas en l'abusant ainsi que le Journal des Débats le sauvera. Encore une fois, ecmme le Journal des Débats l'a très bien dit : a Lex illusions ne servent à '» rien. »

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