DE QUOI AYEZ-VOUS PEUR
comme moyen certain de ramener plus lard M. Guizot, il eût pi'is sans hésiter M. Mole, M. Thiers ou M. Barrot, l'esprit de progrès, suivant paisiblement son cours et creusant profondément son lit, ne grossissait pas, ne débordait pas, n'emportait pas tout avec lui : dynastie et trône, vieillard, femme et enfant; l'esprit de progrès, fortement contenu, ne se changeait pas en torrent et ne devenait pas l'esprit de révolution.
La peur a fait la révolution de 1830.
La peur a fait la révolution de 1848.
La peur fera encore la quatrième révolution. La peur, en la rendant nécessaire, la rend inévitable.
La peur! la peur 1 toujours la peur!
De quoi donc avez-vous peur ?
Du peuple?
« A''en ayez- pas peiu\ il est plus conservateur que vous. »
Ces paroles, qui ne nous appartiennent pas, sont profondément vraies.
Qui les a écrites ?
— Louis-Napoléon Bonaparte.
Oui , il avait raison , cent fois raison , lorsqu'il disait : « N'ayez cVautre préoccupation que le bien-être du pays, et » SURTOUT li'ayez pas peur du peuple, il est plus conserva- » TEUR que vous. »
Le peuple, en effet, par les scrutins du 10 mars et du 28 avril 1850, a montré qu'il était plus conservateur que vous ! C'est vous qui essayez de détruire ; c'est lui qui veut conserver. Il veut conserver la forme du gouvernement établi; il veut conserver la Républi(iue ; il croit que celte forme de gouvernement est la plus logique, la plus juste, la plus favorable à la maturité des idées et à l'esprit de progrès ; il en est persuadé, et il veut la conserver. En réalité, c'est donc incontestablement lui qui est conservateur.
Si le peuple est conservateur et s'il est convaincu que la République ne saurait subsister que par le respect de l'ordre poussé jusqu'au scrupule, de quoi donc, encore une fois, avez-vous peur?
16 fS50.
Est-ce que les élections générales du 13 mai 1849 ont donné lieu, sur aucun point, au plus léger trouble ? Est-ce que les élections partielles de juin et de septembre n'ont pas présenté partout le spectacle du plus grand calme? Pourquoi donc les élections générales de mai 1852 ne se feraient-elles pas comme se sont faites les élections générales de mai 1849? Quel motif a-t-on de supposer le contraire et de frapper de suspicion politique le suffrage universel ?
Ce que l'on craint, ce n'estpasque les élections générales lie se fassent point très paisiblementen mai 1852; ce que l'on craint, c'est qu'elles ne déplacent la majorité parlementaire: ce que l'on craint surtout, c'est l'incoiniu relativement au successeur (juMI faudra donner au président actuel de la République.
Eh bien! quand la majorité parlementaire de 1852 serait animée d'un autre esprit que la majorité parlementaire de 1849. où donc serait le grand mal et le grand péril? Est-ce que l'Océan n'a pas son flux et son reflux? Est-ce que le peuple n'a pas son mouvement alternatif de droite à gauche et de gauche à droite? Est-ce que la nuit ne succède pas au jour et le jour à la nuit ? Est-ce que toute médaille n'a pas deux côtés? Est-ce que tout intérêt n'a pas pour contre-poids l'intérêt opposé? Est-ce que toute erreur n'a pas pour contrôle la vérité ? Est-ce qu'enfin la trame de l'esprit humain peut s'ourdir si la navette reste immobile? N'oulez-vous revenir à droite, laissez aller ii gauche! Voulez-vous que la vérité se fasse jour, laissez toute liberté à l'erreur. Il y a moins de danger dans l'inexpérience qui s'éclaire que dans l'infaillibilité qui s'abuse. Si, en 1852, la majorité se déplace, si vous êtes la minorité, eh bien! vous opposerez à la supéi'iorité du nombre la supériorité du talent. Si vous admettez ((ue Tune et l'autre supériorités vous manquent, de quel droit prélendriez-vous donc frapper de paralysie toute une grande nation? Qu(>iles (pi'elles soient, les élections générales de 1852 ne doivent donc causer aucune tcrr<^ui-. car s'il v ;i\;iil mie <Tainle ;i conccnoir. ce se-
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lail plutôt que l'impuissance de l'Assemblée constituante, dont a hérité l'Assemblée législative de 1849, ne se transmît, au même degré, à l'Asse'mblée nationale de 1832. Les intérêts acquis, les idées reçues, les habitudes contractées, les traditions observées, les considéi'alions admises, exercent un si grand empire et pèsent un poids si considérable ! La plus petite réforme à accomplir rencontre une résistance à vaincre si grande ! Non, cent fois non, la majorité de 1852, fût-elle essentiellement socialiste, ne serait pas beaucoup à craindre.
Si le renouvellement de l'Assemblée actuelle présente peu de danger, en quoi donc Télection du nouveau président de la République ferait-elle courir à la société un péril plus grand? La France serait-elle donc tellement dépourvue d'hommes qu'elle n'en put trouver un pour succéder à M. L.-N. Bonaparte? Pour être président de la République, est-il donc nécessaire d'être doué de facultés extraordinaires? Voyez ce qui se passe aux États-Unis! Qu'était M. Polk, sous la présidence duquel s'est accomplie l'annexion du Texas? Un ancien ouvrier sellier. Qu'était luimême Washington ? Un ancien arpenteur-géomètre, un ancien régisseur de domaines.
S'il est vrai, s'il est incontestable que la France n'aura que l'embaiM'as du choix entre MM. Changarnier, Cavaignac, Victor Hugo, Lamartine, Thiers, etc., à moins qu'elle ne préfère renoncer à l'institution de la présidence ; s'il est attesté par les faits que le peuple est plus conservateur que vous, de quoi donc avez-vous peur?
Auriez-vous peur que le Progrès ne prît la place de l'Abus? Où serait le mal que le Progrès gouvernât? N'y at-il pas assez longtemps que règne l'Abus ?
2 mai 1850.
On lit dans le Moniteur :
a Le ministre de l'intérieur vient de former une commission chargée de préparer un projet de loi sur les réformes qu'il serait nécessaire d'apporter à la loi électorale.
» Cette Commisssion est composée de :
» MM. Benoist d'Azy, représentant du peuple;
Berryer, id.;
Beugnot, id.;
de Broglie, id.;
Buffet, id.;
de Chasseloup-Laubat, id.;
Daru, id.;
Léon Faucher, id.;
Jules de Lasteyrie, id.;
Mole, id.;
de Montalembert, id.;
deMontebello, id.;
Piscatory, id.;
de Sèze, id.;
le général de Saint-Priest, id.;
Tliiers, id.;
de A^atimesnil, id.
» La commission doit se réunir demain au ministère de l'intérieur, pour commencer immédiatement ses travaux. »
En mai 1849, des élections générales ont lieu : ces élections pi'oduiseiu la majorité parlementaire qui a approuvé
l'expédition de Rome, supprimé le droit de réunion, rétabli limpôt des boissons. On ne songe pas à accuser le suflrage universel et à restreindre la loi électorale. Des élections partielles ont lieu : parce que ces élections marquent un dissentiment entre la majorité de TAssemblée et la majorité du pays , au lieu d'y voir une indication salutaire pour un changement de politique, la seule chose qu'on y trouve, c'est un motif de changer la loi électorale, une loi qui né date encore que d'une année, une loi votée le 15 mars 1849. En mars 1847, que disaient MM. GuizotetDuchàtel lorsqu'on les pressait de réformer la loi électorale du 19 avril 1831 ? Us disaient qu'il fallait se garder avec soin de toucher aux' lois politiques; qu'il était bon qu'elles acquissent la consécration et le prestige du temps. Lorsqu'il s'agissait d'étendre le droit électoral, on trouvait que dix-sept années étaient un terme trop court; aujourd'hui, qu'il s'agit de restreindre , on trouve qu'une année d'existence est un terme trop long. 0 bonne foi des hommes politiques !
Que va faire la commission chargée par le ministre de l'intérieur de préparer « un projet de loi sur les réformes à » apporter à la loi électorale ? » Supprimât-elle le suflrage universel que la société en fermentation n'en resterait pas moins ce qu'elle est. Une femme qui briserait son miroir parce qu'elle s'y trouverait laide, en serait-elle moins laide après avoir brisé son miroir? Ce n'est pas au suffrage universel qu'il faut s'attaquer , c'est à la société qu'il faut s'adresser, car il ne fait que la refléter.
Nous ne connaissons qu'un moyen efficace de désarmer le suffrage universel, c'est par le bien-être universel. Trop longtemps la société a cru qu'elle ne pouvait exister qu'à la condition d'un a petit nombre de riches et d'un grand nombre de pauvres. « Le moment est venu de vérifier si cette proposition ne pourrait pas être ainsi renversée : Un grand nombre de riches et un petit nombre de pauvres?
Par richesse , nous n'entendons pas le luxe dans l'oisiveté, mais l'abondance dans le travail, l'aisance dans la famille.
Lorsque MM. BerrycM-. do Broglie. Mole et Thiers seront parvenus à réduire le nombre des électeurs, auront-ils réussi à diminuer le nombre des pauvres?
Sachez diminuer le nombre des pauvres, et vous n'aurez plus besoin de songer à réduire le nombre des électeurs !
Toujours même méprise : toujours l'effet pris pour la cause.