DE QUOI AVEZ-VOUS PEUR
d'être le candidat du gouvernement. Qu'importe que ce soit celui-ci plutôt que celui-là ? Est-ce que les flots de l'océan électoral ne sont pas changeants? En avril 1848, M. de Lamartine était l'élu de dix collèges et ralliait sur son nom deux millions de voix; un an après, il n'était pas môme réélu dans son département natal. Ce qui est véritablement important, ce qui devrait calmer toutes les frayeurs el éclairer tous les esprits, c'est la substitution du régime de la patience et de la discussion au régime de la force et de l'insurrection.
La transformation de la bourre de fusil en bulletin de vote : voilà le grand fait, le fait décisif, l'incontestable progrès! Aussi quiconque tentera directement ou indirectement d'affaiblir, d'altérer, de i-estreindre le suffrage universel, méritera qu'on lui applique les qualifications de révolutionnaire, de perturbateur, d'ennemi de la société, et s'il tombe sous les coups de la juste colère du peuple, il y tombera non en victime, mais en coupable.
Si le suffrage universel est imparfait, il faut que chacun s'exerce à le perfectionner; s'il est compliqué, il faut essayer tous de le simplifier ; s'il a été faussé, il faut s'efforcer à l'envi de le redresser; mais songera le restreindre, ce serait un crime et une faute, une faute et un crime qui ne tarderaient pas à s'expier !
Le suffrage universel qui s'exerce, c'est la force populaire qui abdique; ce peut être la lutte de l'erreur contre la vérité, mais, à coup sûr, ce sera le triomphe tie la vérité sur l'erreur.
S'il existe dans toute la presse un journal qui pense qu'entre l'erreur et la vérité aux prises, le triomphe final de la vérité puisse être l'objet (Fun doute, que ce journal le déclare donc hautement !
Non-seulement on ne doit pas s'alarmer de l'avantage remporté le 10 mars et le 28 avril 1850 par les candidats de l'opposition sur les candidats du gouvernement, mais, au contraire, on doit puiser, dans cette épreuve, des motifs de confiance. Pour achever de déshabituer le peuple des bar-
rîcades et finir de l'habituer au scrutin, il est bon, il est utile, il est nécessaire que le succès l'encourage et le récompense. C'est par la victoire et non par la défaite qu'on aguerrit les recrues. Il n'y a que les vieux soldats qui sont à l'épreuve d'une bataille perdue. Or, les vieux soldats, de quel côté sont-ils ? Est-ce du côté du peuple, qui ne compte que deux années de service sous le drapeau du suffrage universel, ou bien est-ce dans les rangs de la bourgeoisie, qui s'exerce depuis trente-cinq années à la guerre électorale? Au point de vue de l'affermissement de l'ordre et de la pacification de l'avenir, c'est donc un fait heureux que l'élection du 10 mars et du 28 avril 1830. Ceux qui y voient un péril sont atteints d'aliénation mentale. Pascal, ce grand esprit, parce qu'une fois il avait été emporté par les chevaux d'une voiture, se croyait toujours sur le bord d'un précipice. Dès lors on peut comprendre que de moins grands esprits que Pascal soient accessibles à l'épouvante d'un danger imaginaire.
Il n'est pas de mal plus grand que le mal de la peur, car le champ de la réalité est étroitement borné, tandis que le champ de l'imagination n'a pas de limites. Il n'est pas non plus de mal moins facile à guérir ; nous ne nous faisons, à cet égard, aucune illusion, et lorsque nous écrivons ces lignes, ce n'est pas l'espérance (jui nous les inspire, c'est le sentiment du devoir envers nous-méme qui nous les dicte.
S'il était possible d'écarter la peur (|ui égare aujourd'hui tant d'esprits, que de fantômes s'évanouiraient! Que de malentendus tomberaient! Que de défiances se dissiperaient! Que de difficultés s"applaniraient d'elles-mêmes! Que de progrès s'accompliraient sans effort! Que de solutions naîtraient spontanément ! Si le roi Chai'Ies X n'avait pas eu peur des chefs de l'opposition, qui s'appelaient alors Casimir Périer, de lîroglie. Dupin, Guizol, Sébastiani, il ne se fût pas jeté effaré et troublé dans les bras de M. de Polignac, et n'eût pas perdu la monarchie en croyant sauver la société. Si dix-huit ans plus tard le roi Louis-Philippe n'eût pas cédé aux mêmes craintes, aux mômes défiances ; si.