LA VÉRITÉ COMPRIMEE
terai que In principale cause des révolutions est l'inapplication des vérités méconnues après avoir été proclamées.
M. Tliiers a sauté, le 24 février 1848, pour avoir comprimé la vérité le 9 septembre 1835.
La République s'est vengée par une révolution de Tinterdiction dont elle avait été frappée.
23 avril 1851.
\.e Constitutioimel provoque on ces termes au renversement de la Constitution :
« Personne ne croit au jeu naturel de la Constitution actuelle ; personne ne cyroit quil soil jiossible d'atteimlre Cannée 1852 et Je s'y livrer innocemment à deux élections générales et consécutives ; et si l'on demandait au premier venu, à Paris, en province, comLien de temps il pense que peut durer un pareil état de choses, il n'y a personne qui, par instinct, par bon sens ou par réflexion, ne répondît : cela ke peut pas dlrek six mois!... En temps calme et ordinaire, sous un gouvernement ancien et régulier, nous ne venùons pas sans répugnance toucher à la Constitution, en dehors des formes prescrites. Sous un régime comme le nôtre, après une révolution audacieuse et violente, imposée au pays par des conspirateur» qui s'en vantent ; sous une Constitution faite en un moment de crise, dans une ville en état de siège, nous ne saurions hésiter à croire et à dire que le pnys lui-même, ou les corps constitués, en son nom et sous son contrôle, ont le DROIT d'y toucher \ tout moment, et le DEVOIR de le faire le plus loi possible. Ces vérités-là sont élémentaires; ce sont des notions de simple bon sens ; les énoncer, c'est les démontrer. )>
Je suis contre toutes les lois répressives en matière de
L'ABROGATIOiN DE LA LOI DU 31 MAL 385
crimes et de délits imaginaires de la presse ; mais, avant tout, dès qu'une loi existe, je suis pour l'égalité devant cette loi.
Or, je le demande, Tégalité devant la loi exisle-t-elle, tjuand un écrivain d'un inconloslable talent, M. Proudlion, a encouru une condamnation à trois ans de prison pour avoir affirmé que M. le président de la République était responsable h l'égal de ses ministres, tandis que M. Granier de Cassagnac érige avec impunité le renversement de la Constitution, non pas seulement en droit, mais en devoir.
Ou qu'on abolisse les lois répressives en matière de presse, c'est ce que je demande ; on qu'on les applique avec impartialité, ce qui est une autre manière d'en provoquer la prompte réforme. Mais qu'on opte entre ces deux alternatives. Est-ce donc trop demander?
La justice ne peut avoir deux poids et deux mesures; c'est un état de choses, c'est un scandale qui ne saurait durer longtemps. Le Constitutionnel veut-il que je lui dise où est la cause la plus profonde de l'instabilité qui l'etfraie ? Elle n'est pas dans la guerre qu'il fait à la Constitution , elle est dans la complicité qui le protégé.
Du 23 avril au 28 mai 18ol, il n'y a plus que trente-cinq jours ; un délai si court est-il encore trop long pour la patience du Constitutionnel? Ne peut-il donc paisiblement attendre que la question de révision se pose à la tribune , ainsi qu'il y a lieu de penser qu'elle y sera portée par des amis plus dévoués qu'éclairés de M. le président de la République? Craint-il que la sécurité n'entre plus profondément dans les esprits, et que le travail ne s'interrompe pas assez tôt ? En vérité, le Constitutionnel se serait donné pour tâche, depuis un an, de semer l'incertitude, l'inquiétude, l'instabilité, la misère, qu'il ne s'y prendrait pas autrement. Interrompre le cours du travail afin d'empêcher que la République ne prenne racine en France et n'y porte des fruits, serait-ce son but? Si c'est là son but, qu'il soit logique et ne se borne pas à implorer, l'escopette à la main, comme le
mendiant de Gil Blas, une prorogation de pouvoirs qui ne serait qu'une prorogation de provisoire.
Il faut clioisir entre la République définitive ou la Monarchie légitime.
Je dis au Constitutionnel : Choisissez.
Après que vous aurez choisi, viendra la question de savoir si vous voulez que nous nous comptions, ou si vou s préférez que nous nous battions.
Si vous vous croyez sûrs de la victoire et que vous préfériez que l'on se batte, tentez sans détour et sans retard de renverser la Constitution ! Ses défenseurs sont prêts; mais ne fût-il versé qu'une seule goutte de sang, la responsabilité, je vous en préviens, retombera tout entière sur l'agresseur.
Si vous considérez comme plus prudent de ne rien donner au hasard de la force, et que vous préfériez que l'on se compte, alors abrogez les lois qui ont fait du suffrage universel, du droit de réunion et de la liberté de la presse, trois fictions. Les républicains de toutes dates et de toutes nuances ne s'opposent pas à ce que la France soit consultée; seulement, ils exigent qu'elle le soit sincèrement et librement. Us n'ont d'objections que si les balances qu'on emploie ne sont pas justes.
Vous dites :
« On nous propose, de divers départements, d'ouvrir un registre par commune^ avec une ou deux questions bien simples, sur lesquelles tous les citoyens seraient invités à signer un oui ou un non. Une pareille enquête, organisée par des comités de département et de canton, pourrait ouvrir une èi'e nouvelle, en substituant la nation aux ambitieux, aux conspirateurs et aux sociétés secrètes. »
Halte-là ! C'est ici que je me sépare de vous pour me joindre à la Gazette de France^ h. VOpinion publique, à l'Lnion monarchique et à VAsscmblée nationale, et demander que, dans ce cas, la question posée à la France soit celle-ci :
MONARCniE ou RÉPUBLIQUE.
Point de régime bàlai'dl Rien de mixte.
Ou l'hérédité pure, celle qui no renverse pas les lois de la nature, celle qui fait passer les aînés avant les cadets, ou l'élection pure, celle qui ne crée pas deux catégories de citoyens, les inscrits et les exclus , alors que le capitaine de recrutement et le percepteur n'admettent aucune différence entre les exclus et les iiiscrits.
Ou la Monarchie absolue, ou la République absolue :
Ou l'Autorité, ou la Liberté;
Ou le Légitimisme, ou le Socialisme
Ou la société fondée sur le privilège de la naissance, ou la société fondée sur le droit de la capacité.
Expliquez-vous sans équivoque, sans obscurité, sans arrière-pensée, sans honteux calcul I
Imitez la franchise dont je vous donne l'exemple !
Alors seulement vous pourrez flétrir les ambitieux, les conspirateurs, les sociétés secrètes, sans craindre que ce ne soit pour votre bras gauche que votre main droite ait fait chauffer le fer.
En effet, toute prorogation de pouvoirs à laquelle se préparerait l'Élu qui a été nommé le 10 décembre, en vertu de la Constitution du 4 novembre , Constitution qu'il a votée et à laquelle il a prêté serment le 20 décembre, serait de sa part une conspiration, non moins coupable que toute autre conspiration qui serait ourdie dans le mystère d'une société secrète.
Je vous accorde que, le 24 février, les républicains de 1848 ont dissous les deux Chambres, renversé une dynastie et proclamé la République, sans y mettre beaucoup de façons ni montrer beaucoup de scrupules ; mais, je vous le demande, les monarchistes de 1830 avaient-ils donc montré beaucoup plus de scrupules et mis beaucoup plus de façons en s'emparant le 29 juillet de la couronne du roi Chailes X?
Le 7 août 1830, la France fut-elle consultée? La Charte de 1830, invoquée pendant dix-huit années comme la loi suprême, représentée comme l'arche sainte, ne fut-elle pas bâclée ? Bâclée en deux séances et votée à la majorité de
219 voix sur 252 députés agissant sans mandai? C'est ce qui résulte de la démission mémorable que donna on ces termes M. de Cormenin :
« Je n'ai pas reçu du peuple un mandat constituant, et je n'ai pas encore sa ratification. Placé entre ces deux extrémités, je suis absolument sans pouvoir pour faire un Roi, une Charte, un serment. Je prie la Chambre d'agréer ma démission. Puisse ma patrie être toujours glorieuse et libre ! »
A comparer ce qui s'est fait en 1848 avec ce qui eut lieu en 1830, l'avantage, convenez-en, ne serait pas du côté de la Monarchie.
En 1830,1a Monarchie ne consulte pas la France, et se fait pioclamer par 219 députés sans mandat, sans qualité.
En 1848, la République consulte la France tout entière; dix millions d'électeurs, ce qui ne s'était jamais vu en aucun temps ni en aucun pays, concourent à la nomination d'une Assemblée constituante composée de 900 membres ; ces 900 membres librement élus proclament libiement la République, et votent librement la Constitution à la majorité de 739 voix contre 30.
Si la France, en avril 1848, ne voulait pas de la République, qui l'empêchait de nommer 900, ou tout au moins 451 royalistes ? Du 4 mai au 4 novembre 1848, l'Assemblée constituante n'a-t-elle pas eu le temps de réfléchir ? Qui l'a obligée de voter la Constitution, si elle n'en voulait pas? Quia forcé MM. L.-N. Bonaparte; Baroche, Buffet, Léon Faucher etRouher de mettre une boule blanche au lieu de déposer une boule noire, et de donner ainsi l'exemple de la résistance quand il en eût été temps encore ?
Prétendre, en avril 1851, que la République a été imposée à la France le 4 novembre 1848, c'est accuser tous les monarchistes, qui siégeaient en grand nombre sur les bancs de l'Assemblée constituante, de n'avoir pas eu le courage de leurs convictions, c'est les accuser de lâcheté.
Mais ceci vous regarde, et ne me regarde pas.
Un dernier mot : Si le 24 février, selon vos expressions que je copie : « Une poignée dHnconnus » a suffi pour ren-
verser la Monarchie, vous qui étiez connus, militaires, préfets, magistrats, écrivains, etc., que ne vous leviez-vous deux poignées pour la défendre ? Que n'exposiez-vous votre vie pour la Monarchie comme cette poignée d'inconnus exposaient la leur pour la République? Que ne luttiez-vous de courage avec eux?
Croyez-moi, il sied mal à qui s'est enfui tout effiiré d'affecter tant de dédain envers qui vous a généreusement prêté de si bonnes jambes et vous a rendu si leste.
La pudeur ne sied pas moins bien à la peur qu'à la vertu.
Ce n'est pas assez d'avoir été poltron : il faut encore être modeste.
Le 27 décembre 1847, le Journal des Débats imprimait ces paroles : « marchez sur le fantôme, il s'évanouira ! »
Son conseil fut suivi ; mais le 24 février, qui s'est évanoui ? Est-ce le fantôme ? Si c'est le fantôme qui prenait en toute hâte le chemin de la Belgique, en empruntant à M. Armand Bertin ses traits et sa taille, il faut convenir que c'était là un fantôme comme on n'en avait jamais vu, qui pesât un poids si lourd !
Eh bien! vuus tenez, aujourd'hui 23 avril 1851, le même langage que tenait , le 27 décembre 1847, le Journal des Débats.
C'est de bon augure pour la démocratie, également prête à se battre ou à se compter, selon qu'on renversera violemment la Constitution ou qu'on lui rendra honnêtement le suffrage universel.
Mais non : que le commerce se rassure et que le travail ne s'interrompe pas ; aucune bataille n'est à craindre et ne saurait avoir lieu, car il y a 200 représentants du peuple qui seraient déshonorés à l'égal des plus honteux déserteurs, s'ils supportaient qu'eux vivants la Constitution fût renversée, ainsi que le demande le Constitutionnel.
9 mai 1851.
Le Constitutionnel a découvert que Tarticle 110 annulait l'article 111 de la Constitution.
Cette découverte est si incroyable, qu'on éprouve le besoin de confronter les deux articles. Je les place donc en regard l'un de l'autre :
AETICLE 110. ARTICLE 111.
a L'Assemblée « Lorsque, dans la dernière année d'une législa-
nationale confie le ture, l'Assemblée nationale aura émis le vœu que la
DÉPÔT de la pré Constitution soit modifiée en tout ou partie, il sera
seute Constitution procédé à cette révision de la manière suivante ; et des droits qu'elle » Le vœu exprimé par l'Assemblée ne sera converti
cousacre à la garde en résolutiou définitive qu'après TROIS délibérations
et au patriotisme consécutives, prises chacune à un mois d'intervalle
de tous les Fran- et aux TROIS QUARTS des suffrages exprimés. Le
çais. » nombre des votants devra être de 500 au moins. »
Voici comment le Constitutionnel raisonne :
Puisque l'Assemblée nationale a confié le DEPOT de la Constitution à la garde et au patriotisme de tous les Français, cela veut dire qu'elle leur a conféré ou reconnu le droit de faire de l'objet en dépôt absolument ce qu'ils voudraient.
Donc, le notaire et l'agent de change qui ont en DEPOT les fonds de M. Véron peuvent en disposer à leur gré. Us peuvent les appliquer à leurs besoins personnels, à leurs plaisirs.
Donc, la nourrice à qui la mère a confié en DEPOT un garçon, peut lui rendre une fille.
Etc., etc., etc.
Jamais, il faut en convenir, la polémi(|ue d aucun journal aux abois n'était tombée si bas, n'avait atteint pareil degré d'appauvrissement, d'avilissement et de mauvaise foi.
C'est le cynisme de la misère.
En vérité, le rouge me monte au front, el jai honle do la plume fjuo je liens, lorsque je vois un écrivain exercé oser
vouer la sienne à une telle prostitution, en plein journal, au grand jour de la publicité !
- La cause de la révision de la Constitution, compliquée de la suppression du suffrage universel, serait-elle donc si détestable et si désespérée qu'il ne restât plus d'autre argument derrière lequel elle puisse tenter de s'abriter?
Si je ne citais pas le Constitutionnel, on croirait que j'invente ; je vais donc le citer. — Lisez :
« L'article 110 repose sur un principe supérieur aux formes de l'article 111. En effet, cet article 111, qui règle une procédure, est une loi jiositive s'il en fut. Or, il est dit, dans le paragraphe 3 du préambule, que la République reconnaît des droits et des devoirs antérieurs et supérieurs aux lois positives. L'article 110 est l'espi-ession formelle d'un de ces droits antérieurs et supérieurs, puisque c'est la mise en exercice de la souveraineté du peuple, agissant sans intermédiaire et par voie directe. Si donc l'Assemblée nationale, avertie par des pétitions ou autrement, arrivait à être convaincue qu'il y aurait danger pour la patrie à appliquer à la révision les lenteurs fatales et les formes d'empêchement dirimant contenues dans l'article 111, elle ne serait pas dépourvue de ressource ; elle pourrait consulter immédiatement, comme le lui a dit M. Dupin, tous les Français, auxquels le DEPOT de la Constitution est confié, et qui, ayant le pouvoir de maintenir, ont le rouvoiR de changer. L'Assemblée nationale aurait le moyen de salut dans sa main ; elle aurait pour elle l'article 110, c'est-à-dire, non seulement l'esprit de la Constitution, mais la lettre. »
Cela est imprimé dans un journal qui s'appelle le Constitutionnel, qui compte quarante années d'existence ; qui, pendant trente-huit ans, a attaqué le jésuitisme, et qui a aujourd'hui la prétention d'être l'organe des « honnêtes gens ! »
Des honnêtes gens qui raisonneraient ainsi auraient certainement eu Robert Mac^ire pour professeur de droit constitutionnel.
C'est de la dialectique comme on ne l'enseigne que dans les maisons de force, et de la logique comme on ne l'acquiert qu'en sortant du bagne.
Non, il n'est pas possible que la conscience publique ne se soulève pas et ne s'indigne pas contre un journal qui tente de la corrompre et de la pervertir par d'aussi basses suggestions.
C'est, dans toute l'abjeclion du mot, de la politique à la tire.
Pour qui ne saurait pas ce que veut dire ce mot : a à la tire, » voir dans la Gazette des Tribunaux et le Droit les comptes-rendus de la police correctionnelle.
Au nom menteur du solul public, et sous le faux prétexte de la société en péril, vous voudriez renverser la Constitution ; mais vous n'osez pas ! La justice de la Haute-Cour vous effraie.
Vous craignez de n'avoir pas le temps de vous réfugier à Londres ou à Bruxelles. DouUens et Belle-Isle vous intimident. Convenez-en. La peur qui vous paralyse est le seul scrupule qui vous relient. La lâcheté est l'intarissable source où vous puisez vos arguments. Aussi , quels arguments !
Quand on place la souveraineté du but au-dessus de la souveraineté des moyens , il faut avoir le courage de ses convictions jusqu'au martyre, et ne pas craindre de tout exposer : liberté, fortune et vie. Mais alors il ne faut pas attaquer les citoyens Barbes et BiatKjui, il faut les honorer et les imiter.
Vous dites :
L'article 111 n'est qu'une loi positirc.
L'article 110 est l'expression formelle d'un de ces droits antérieurs et supérieurs aux lois positives.
Au-dessus du droit de réviser, vous placez le droit de