‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 2)Chapitre 111 sur 156 · IX. i'j · texte numérisé non relu

IX. i'j

A l'exception du petit peloton que commande M. le général Cavaignac, qui donc la repousserait?

L'Opposition radicale ? — Non ; ce serait renier son principe, le principe de la souveraineté du peuple.

Les Légitimistes? — Ce serait donner un démenti à tous leurs votes dans l'Assemblée législative et dans les conseils généraux.

Les Orléanistes? — Ce serait tourner la clé de la serrure (ni sens inverse ; ce serait fermer la porte qu'ils voulaient ouvrir.

Rien n'est donc plus facile; si on y tient, que d'avoir la majorité constitutionnelle des trois quarts, prescrite par l'article 111.

Inutile d'entamer aucune négociation.

Il suffit de marcher tout droit devant soi.

Il suffit d'abroger la loi du 31 mai.

Il suffit de rétablir le suffrage universel.

Je sais que cela ne fait pas le compte de M. Adrien de La Valette et de la Fusion dont il porte le drapeau.

Mais le neveu de l'empereur Napoléon n'est pas absolument obligé de faire les affaires du petit-fils de Charles X ; mais le Président de la République n'est pas absolument obligé de consulter ce qui convient le mieux h la restauration de la Monarchie.

Si MM. Guizot, Duchâtel et de Pastoret ont pour le suffrage universel un si profond mépris, ils en seront quittes pour ne lui rien demander.

La France se passera d'eux.

Qui n'a pas lu rarlicle du Coiislihitionnel contre la loi du 31 mai ne sait (|u'imparfaitemenl ;i ([uc^l point ell(> est (•ondanmai)le et condamnée.

C'est un article dont on n(> peu! ri(Mi dclacher.

Tous les mois pnrlejit.

[.'ABROGATION DE I.A F.Ol Dl 31 MAT. loi

Fvarlicle a cinq colonnes.

Il est signé Granier do Cassagnac.

Ou peut Je considérer comme l'acte mortuaire de la loi du 31 mai et de la majorité qui Ta votée.

La loi du 31 mai 18o0 n'existe plus, quoique le cahineldu Il avril 1851 existe encore.

Savez-vous quel nom dédaigneux M. Granier de Cassagnac donne aux promoteurs de la loi du 31 mai? — Il les appelle « vieu.v chefs des vieux dans parkmentaires. »

10 octobre 1851.

Les blessures faites par M. (Jranier de Cassagnac saignent abondamment.

Jamais les anciens ministres du roi Louis-Philippe, qui. dès le 14 décembre, avaient envahi l'hôtel Clary, rue d'Anjou, en attendant qu'ils s'emparassent, dès le 20 décembre, de l'Elysée, ne pardonneront au Constitutionnel celte phrase :

0 II y a, clans ces partis, des vétérans de la salle des Conférences, qui seraient ministres deBelzébuth, si Belzébuth donnait des portefeuilles. »

Jamais les dix-sept de la fameuse commission instituée à l'effet de supprimer le suffrage universel, n'oublieront ces paroles :

« C'est la souveraineté d'une quinzaine d'intrigants se substituant à la souveraineté de la France. »

11 est clair qu'après un pareil article, le président de la République ne peut plus compter sur la majorité de l'Assemblée législative ; c'est précisément parce qu'il perd la majorité qu'il lui importe de retrouver l'universalité.

11 octobre l85l.

Si, sachant ce que je sais, il avait pu me rester un doiile

sur l'abrogation totale de la loi du 31 mai, résolûinent proposée par l'élu du 10 décembre, ce doute serait entièrement effacé dans ma pensée par la lecture de deux articles que consaci'enl le Journal des Débats et VAssemblée nationale^ à la défense de la loi oui'die par MM. Berryer-Molé- Thiers, en vue du rétablissement de la Monarchie, alors ([u'ils le croyaient possible, et qu'ils le disaient facile.

Le Journal des Débats jette à terre tout déguisement; il parle sans détours et sans ménagement ; il appelle les choses par leur nom. Il appelle « socialisme » le rétablissement du suffrage universel et l'abolition des octrois. Le Journal des Débats a raison ; c'est là, en eff'et, du socialisme pur, du socialisme presque aussi dangereux que celui que fit le plus grand socialiste que je connaisse : Robert Peel, « ce fou, ce traître, » contre lequel le Journal des Débats, en 1846, n'avait pas assez de railleries et de malédictions.

Le Journal des Débats a rarement le courage que la logique exige; le plus souv(Mit il n'affirme que pour se contredire, et n'avance une proposition que pour la retirer; mais, cette fois, c'est une justice à lui rendre, il pense ce qu'il dit et dit ce qu'il pense.

Il sait parfaitement que, point d'abrogation de la loi du 31 mai, point de révision de la Constitution; or, comme il est notoire que le Journal des Débats représente des intérêts en opposition formelle avec la réégibilité de l'Elu du 10 décembre, il ne doit vouloir à aucun prix de l'abrogation de la loi du 31 mai, qui mène droit et sûrement à la révision de la Constitution.

Le Journal des Débats a fait la faute que commettent les mauvais joueurs, qui, perdant l'espoir de gagner, jettent, avant la fin de la partie, leur jeu sur la table et abattent leurs cartes.

Le Journal des Débals a jeté ses cartes ; donc il a perdu.

N'en parlons plus.

Parlons de VAssemIjlée nationale.

J'en suis fâché pour MM. Adrien de La \'alette. Charles Habon. Henri de Saiiil-André. et autres vaillantsdélerreurs

L'ABROGATION DE LA LUI DU :U .MAL 4b3

de morts; mais il fniuira (|u'ils se résignent h clianger en crêpe noir leur drapeau blanc.

Les innocents fusionnaircs ne sont que de coupables résurrectionnistos.

Mais, par distraction de polémique, je veux sujiposer un instant que le président de la République, ayant à opter entre l'abrogation de la loi du 31 mai, qui est le chemin de la révision de la Constitution, et la démission de plusieurs de ses ministres, aime mieux garder la loi du 31 mai que de perdre M. Carlier d'abord, M. Faucher ensuite.

Cette hypothèse admise, qu'arrive-t-il ?

La révision est proposée.

La révision est rejetée.

L'article 111 est de nouveau consacré.

L'article 43 tievient le ressort sur lequel il suffira d'appuyer pour qu'aussitôt le président de la République, disparaissant comme dans une trapjje, encoure l'excommunication parlementaire, soit déclaré coupable de haute trahison et par ce seul fait déchu de ses pouvoirs.

L'article 68 de la Constitution est formel, très formel, on ne peut plus formel.

Si le président de la Ré])ublique, non rééligible, tolérait, de la part d'un fonctionnaire public, sans le révoquer, delà part d'un journal, sans le poursuivre, que sa candidature fût mise en avant, conlrairemont à l'article 43 de la Constitution, ne tomberait-il pas immédiatement sous le coup de l'article 68?

VAssembléc nationale et le Journal des Débats le savent parfaitement; ils ont trop haijilement calcule que TÉlu du 10 décembre ayant le désir d'être réélu, avait ce désir pour prison et pour geôliers les chefs de la majorité ; que sa liberté dépendait absolument d'eux; qu'il ne pouvait leur échapper des mains que par l'abrogation de la loi du 31 mai et la révision de la Constitution; qu'il fallait donc, à tout prix, rendre l'une par l'autre impossible.

Les amis du général Changarnier, nolanunent, ne se ca- <-hent pas pour le dire tout haut; mais alors même qu'ils ne

s'en vanteraient pas, ce secret n'en sérail point un pour (juiconque sait regarder.

11 est clair, il est évident, il est manifeste, il est incontesté, il est incontestable que M. Louis Bonaparte est réservé au même sort que M. Louis Blanc et que M. Lcdru- Rollin, c'est-à-dire à être traduit devant une Haute-Cour (le justice, s'il persiste dans Tespérance, le désir, la volonté d'être réélu nonobstant l'article 45 de la Constitution, à moins qu'il ne propose le rétablissement du suffrage universel; si, enfin, il n'échappe pas au coup de majorité qui le menace par le coup de popularité qu'il peut frapper.

Le 5 novembre 1851 il sera trop tard.

C'est le jour même où son Message sera lu (jue le projet de loi, abrogeant la loi du 31 mai, doit être déposé sur la tribune.

Si ce coup de popularité ne trahit aucune hésitation, c'en est fait des meneurs de la majorité, ces « vétérans de la ') salle des Conférences qui seraient ministres de Belzébuth w si Belzébuth donnait des portefeuilles, ces vieux chefs » des vieux clans parlementaires dont la souveraineté est ^1 la souveraineté d'une quinzaine d'intrigants se substi- >' tuant à la souveraineté de la France. »

Tout pouvoir de nuire leur est enlevé. Us courberont la tête aussi bas (ju'ils la courbaient lorsqu'ils passaient devant le banc où le général Ca\aignac se tenait impertinemmeut renversé, la pointe du pied en l'air, une cravache à la main. Mais si la plus légère hésitation se trahit, le coup de populaiité sera devenu impossible que déjà le coup de majorité sera prêt.

Le président de la Républi(iue doit savoir aujourd'hui à (juoi s'en tenir sur les conseillers officieux qui n'ont pas pris de repos qu'ils ne soient parvenus à l'isoler cl à le faire descendre du faîle auquel l'avaient élevé cinq millions et demi de nobles et généreux suffrages , nobles, car c'étaient ceux du peuple ; généreux, car ils étaient purs fie tous calculs.

C'est sur celle donnée que reposent toutes mes déductions.

1*0111' que ces déductions fussent fausses, il faudrait que ma donnée ne fût pas juste.

Toute la question est là.

Non, toute la question n'est pas là, reprend l'Assemblée nationale, car le vote de l'abrogation de la loi du 31 mai n'assurerait pas le vote de la révision de la Constitution.

Preuve : le langage que tiennent le National et le Siècle, langage très différent de celui que tient la Presse.

J'ai déjà répondu à cette objection en montrant que rien ne serait plus facile que de faire de l'abrogation de la loi du 31 mai et de la révision de la Constitution deux articles de la même loi, dont lun ne pourrait être admis ou écarté sans l'autre au vote d'enseml)le.

Quant au langage que tiennent le National et le Siècle. rien de ])lus simple à expliquer et rien de moins grave à redouter.

Empêcher la réégibilité, conséqueinment la réélection de M. Louis Bonaparte, fût-ce au prix de 3,200,000 électeurs temporairement dépouillés de leur droit de suffrage : voilà ce que considèrent avant tout le Siècle et le National.

Dans l'esprit de ces deux journaux, la question du candidat passe avant celle du souverain, le but avant le moyen, le dépouillement du scrutin avant l'universalité du suffrage.

Aussi leur jeu est-il, tout en paraissant désirer l'abrogation de la loi du 31 mai, de la rendre impossible, en criant bien .haut qu'eùl-elle lieu, la révision de la Constitution n'en serait pas moins repoussée.

Il faut parler net.

Bonne ou mauvaise, c'est là une habitude que j'ai contractée : à mes alliés comme à mes ennemis, à ceux du jour comme à ceux de la veille ou comme à ceux du lendemain, je dis ce que je pense.

Eh bien ! je pense que tous ceux qui se prononcent si haut contre la révision de la Constitution sont ou du moins agissent comme s'ils étaient contre l'abrogation de la loi du 31 mai.

456 iN51.

Le National et le Siede vouclniieiii, dans l'intéi'èt de la candidature du général Gavaignac, le maintien du suffrage restreint, qu'ils ne seconderaient pas plus efficacement les efforts du Journal des Débats et de VAssemblée nationale.

On ne me trompe pas avec les grands mots.

Échanger le rétablissement du suffrage universel contre la révision de la Constitution, ce serait, m'a-t-on dit déjà plus d'une fois, transiger honteusement.

Qu'est-ce donc que je cède? qu'est-ce donc que j'aliène ?

La souveraineté nationale en sera-t-elle moins entière parce qu'elle sera appelée à réviser ou à maintenir la Constitution ?

Avec la raison publitjue pour auxiliaire, et je l'aurais certainement, je réponds du vote de la révision de la Constitution, si le suffrage universel est préalablement ou simultanément rétabli.

278 représentants du peuple ont pu se i-elrancher héroïquement, le 19 juillet 1851, derrière ce que M. Adrien de La Valette a appelé la « barricade légale » de l'article 111 ; pourquoi ? — Parce qu'ils représentaient et défendaient le droit de 3,200,000 Français expropriés, sans compensation préalable, de ce qui était leur légitime propriété.

Mais si ces 3,200,000 Français frappés d'interdit électoral étaient rentrés paisiblement en possession de leur majorité politique, que représenteraient et qu'auraient alors à défendre les 278? Rien; aussi la raison pubHque, après les avoir soutenus, se tournerait-elle contre eux si leur opposition n'était plus dictée que par d'aveugles rancunes, de sourdes défiances ou de bas calculs de partis.

M. Adrien de La Valette lermhie son article par cette ligne :

tv Non^ la loi du 31 mai ne sera pas retirée. »

.Fe tei mine le mien en disant :

« La loi du 31 mai sera retirée: la Constitution sera rérisée: In révolution sera évitée. >'

L'ABROGATION DE LA LOI DU 31 MAI. io7

12 octobre 1851.

M. Adrien de Lavalelte jurait sur sa cocarde tricolore et sur son drapeau blanc que la loi du M mai ne serait pas retirée ; V Assemblée NatioiioJe a le verbe niunarchique moins haut; c'est elle qui annonce en ces termes la retraite du ministère Faucher :

(I Nous pouvons affirmer que tous les membres du cabinet ont remis aujourd'liui entre les mains du président leur démission conditionnelle. Il s'agit, dit on, exclusivement de la loi du 31 mai ; leur retraite ne permettrait pas d'espérer pour les remplacer une combinaison parlementaire. Quels sont les hommes de valeur dans le parti modéré qui consentiraient à devenir les éditeurs d'une proposition d'abrogation de la loi du 31 mai":? Quelles seront les coméquenres d'une alliance faite avec la Montagne sur le terrain d'une combinaison ministérielle? »

11 ne faut pas s'y troniper : le dernier paragi'aphe de l'alfirmation ci-dessus n'est qu'une façon insidieuse d'exagérer et de dénaturer les choses.

Il ne s'agit nullement d'une alliance à conclure entre le président de la République et la fraction de l'Assemblée qui s'appelle la Montagne ; il s'agit uniquement de restituer à la France, — c'est-à-dire à tous les Français majeurs, qu'aucune condamnation judiciaire n'a frappés d'indignité politique, — l'entière liberté de décider elle-même de ses destinées.

Le président de la République, dont les pouvoirs expirent le 9 mai 1832, n"a rien à demander personnellement à l'Assemblée législative ; la question de majorité et de minorité est donc pour lui une question sans importance.

Proposer d'al)roger la loi du 31 mai et de leviscr la Constitution, c'est proposer de délier les deux mains de la France ; — pour une telle œuvre, qui n'est pas une œuvre de parti, point n'est besoin d'emprunter ni au parti modéré ni à la Montagne aucun de leurs hommes: en dehors des partis, il existe assez d'hommes aussi capables que MM. Ba-

458 lS5i.

roche, Faucher cl CarJicr. pour (luon nail <|ue PembaiTas du choix.

12 uetubif 1851.

Les ministres oui doiuié Icuf démission : mais ils l'onl donnée conditionnellement.

Conditionnellement est un mol (h>nl chacun cherchera le sens, doul tout le monde demandera l'expHcation.

Condit ionnelkmcnt ! Qu'est-ce que cehi veut dire '/ — Cela veut dire que les ministres ont accordé au président de la République un délai de trois jours pour revenir sur la détermination de proposer l'abrogation de la loi du 31 mai.

Ce délai de trois jours a été hal)ilement calculé et accordé par les ministres, afin de se donner le temps de mettre en œuvre tous les moyens qu'on suppose les plus propres à faire changer d'avis l'Elu du 10 décembre.

Déjà l'intimidation se laisse entrevoir au travers des phrases nébuleuses de la liresse iiritée, dont le retrait de la lui du -M mai renverserait toutes les espérances et toutes les combinaisons.

Ce sont les mêmes menées, c'est le même langage qu'au CDinniencemenl de janvier 18ol. lorsiju'on élevait la destitution du général Changarnier à la hauteur du péril le plus grand auquel pûl s'exposer le président de la République.

C'était, disait-on alors, sa mise en accusation qu'il signel'ait, et l'on ajoutait que le soir même du jour où M. Changarnier ne coucherait plus aux Tuileries, M. Louis Bonaparte coucherait à Vincennes.

Le 9 janvier 1851, M. Louis Bonapai'te n'a pas couché à Vincennes, et M. Changarnier n'a plus couché aux Tuileries. .

Il convient, il est vrai, d'ajouter que ]\L Ciiangarnier est candidat à la présidence de la République, et qu'il se croit certain d'être non pas FÉlu de la France, mais l'Elu

(le l'Assemblée. Mais, loin (l'(Mrc im niolilpour maiiilonir la loi (lu 31 mai, c'est une raison de plus pour l'abroger.

Si le général Changarnier a acquis un certain renom el un certain crédit, c'est exciusivemenl dans les régions haute et moyenne de la société ; aussi n'est-ce que parmi les légitimistes et les orléanistes, dont il calme les frayeurs et berce les illusions, qu'il peut espérer de récoltei' des suffrages.

Le général Changarnier a tout à perdre au rétablissement du sufTrage universel; l'Élu du 10 décembre a tout à gagner à la suppression du suffrage restreint.

La loi du 31 mai est la clé qui lui ferme la porte de la rééligibilité.

Fermer la porte de la rééligibilité à M. J^ouis Bon;q)arte, c'est ouvrir la porte de l'élection à >L Changarnier, dans le cas où ce serait l'Assemblée nationale qui aurait h décidei-.

Les colères et les menaces que laissent poindre déjà certains journaux s'expliquent donc d'elles-mêmes.

On se persuade qu'on réussira à intimider le président de la République et à le faire changer de résolution, quoiiju'il ait dit (ju'il ne consentirait jamais à être « la hrandip cadeUc >) du suffrage universel. »

On compte que les mêmes raisons (jui lui ont fait consentir à la castration du discours de Dijon exerceront le même empire el auront le même succès.

Cette fois encore, on fera apparaître à ses yeux tous les périls qui pourraient surgir d'un conflit entre la majorité du pouvoir législatif et la volonté du i)ouvoir exécutil.

On lui dira que, s'il fait proposer l'abrogation de la loi tlu 31 mai, cette abrogation sera rejetée par les légitimistes et les orléanistes coalisés.

D'abord, j'affirme que cela ne sera pas ; el puis, ([uand cela serait ?

Après tout, qu'est-ce que le président de la Républi(pie y risquerait?

Est-ce que le droit de pro|)oser l'abrogation d'une loi ne lui appartient pas constitutionnellcmenl?

Esl-ce que Ui justice du pays ne lui tiendrait pas compte même d'un sujet dont il ne serait pas responsable?

Esl-ce que ce rejet ne serait pas porté au débit de la coalition monarchique, dont linipopularité ne tarderait pas à s'en accroître considérablement?

Est-ce que ce rejet, mettant à découvert le secret et l'hostilité des partis déchus, ne servirait pas à expliquer et, jusqu'à un certain point, à justifier l'impuissance, pendant ces trois années, de PElu du 10 décembre, sur la nomination duquel tant d'espérances s'étaient fondées?

Mais non, je ne saurais raisonner plus longtemps dans l'hypothèse d'un rejet invraisemblable et impossible.

Il est vrai que l'intimidation ne s'arrête pas à déclarer que la majorité de l'Assemblée votera contre l'abrogation de la loi du 31 mai, l'intimidation ajoute qu'en tout cas, la majorité fût-elle contrainte, par révidence du droit et la pression de l'opinion publique, ii voter le rétablissement du suffrage universel, la majorité ne votera pas la révision de la Constitution, afin de ne pasdonner au président cette chance de rééligfijiiilé constitutionnelle.

J'admets cela un moment.

Eh bien ! je le demande ii (iuicon(jue a sondé et connaît les grands courants déniocratiijues : croit-on que le spectacle instructif donné à la France par les ]iartis déchus, pailanl et volant contre la révision de la Constitution, en novembre prochain, apirs avoii" parlé et voté pour, en juillet dernier, serait de nature à aflaiblir les sympathies restées fidèles à M. Louis-Napoléon Bonaparte?

Ne gagnerait-il pas plus à cette hostilité qu'il n'y perdrait ?

Mais non; c'est là une hypothèse qu'il faut eiu';)re écarter. Les partis déchus et leurs chefs ne s'exposeront pas à jouer un jeu aussi dangereux que celui qui consisterait à rendre moins imjirobable la léélection du président de la Képubli(jue conlrairement auN tei'nies de l'articU* Modela Constitution.

LAimOGAI'lON l)i; LA LOI Dl '.1 M.W. i(il

Ils Noloi'unl thîiic la ivvisioii de la (loiislilulion. (•((iiiiiu' (Ic'jà ils aui-onl voté l'abrogation de la loi du 31 mai.

La nécessité a dos déci'ots myslérioiix. Protesfor rniili-o elle n'empêche pas de la subir.

Lorsqu'on veut savoir la vérité, ce ne sont pas les hommes qu'il faut interroger, ce sont les choses.

Le général Alexandre de Girardin, lorsqu'il était en tournée d'inspection, commençait par se faire apporter une chemise de soldat pour savoir ce qu'il devait penser de la probité du colonel et de l'athuinistralion du régiment. Jamais la chemise interrogée ne l'a trompé.

Si l'on interroge les partis déchus, ils répondront que, certainement, ils ne voteront ni l'abrogation de la loi du 31 mai, ni la révision de la Constitution ; mais si l'on interroge les choses, elles répondront (pril n'y a qu'à les laisser faire, qu'elles sauront bien imposer leur force invisible el irrésistible.

Donc, il n'y a pas à tenir le plus léger compte de l'intimidation parlementaire par laquelle on espère frapper de paralysie politique l'Élu du 10 décembre.

Si M. Carlier, si M. Faucher, si xM. Baroche se retirent, leur retraite ne fera pas plus de vide et ne causera pas plus de trouble que n'a fait de vide et que n'a causé de trouble, le lendemain du 9 janvier 1851. la révocation du général Changarm'er.

12 octobre 1851 .

Se déclarer systématiquement conli'e la révision légale de la Constitution, c'est se déclarer indirectement contre l'abrogation désirable de la loi du 31 mai.

Je range donc le Siècle parmi les journaux opposés au rétablissement du suffrage universel et favorables au suffrage restreint.

La rhétorique des hommes ne me fait pas prepdre le change sur la logique des choses.

462 tSSI .

Le Slêde aura J^cau se récrier ; il aura beau envelopper sa pensée dans un nuage de phrases; il aura beau s'étendre dans un article de deux colonnes; la ligne qu'il suit n'en conduira pas moins tout droit au maintien de la loi du 31 mai et à la guerre civile.

Guerre civile et suffrage restreint : voilà ce qu'il y a au fond de toutes les digressions contre la politique suiviç depuis le 10 décembre 1848, je devrais dire continuée depuis le 213 juin delà même année.

Point de phrases !

Au fait.

Il ne s'agit pas de savoir si l'expédition romaine, la suspension du droit de réunion, la compression de la liberté de la presse, le rétablissement de l'impôt des boissons, la suppression du suffrage universel, etc., ont été des faits plus ou moins condamnables ; il s'agit exclusivement de savoir : premièrement, si l'abrogation de la loi du 31 mai est possible sans lier ce vole à celui de la révision de la Constitution; deuxièmement, si une Assemblée de révision, «•omposée de 900 constituants, sera élue le 28 avril 1852?

Il n'y a pas d'autre question.

Quant à la réégibilité de M. L.-N. Bonaparte, c'est une (juestion secondaire qui regardera exclusivement la nouvelle Assemblée constituante.

Quant à sa réélection, c'est une question ultérieure qui regardera uniquement la France, éclairée par trois années d'expérience.

Ne me parlez donc pas ni de la rééligibihté ni de la réélection de l'Élu du 10 décembre, cela ne nous regarde, quanta présent, ni l'un ni l'autre.

Vous et moi n'avons qu'une seule chose essentielle à demander, c'est le rétablissement du suffrage universel.

Maintenant, il y a deux moyens de le reconquérir :

Au prix de la guerre civile ;

Au prix de la révision de la Constitution.

Si vous rejetez le second moyen, vous adoptez le iMcmier,

Je lie vous dis piiint (prii ne vaudrait ])»< iiiliiiiini'iil

L'ABROGATION DE LA LOI m M MA]. m

mieux que l"al)rog;ilion de la liii du ;}r mai eùl lieu sans eonditions ; mais il vaudiait iuliniuieut mieux aussi (luClle n'eùl pas été votée.

Mais elle a été violée.

Ni vous ni moi, ni le Siècle ni la Presse., n'ont pu empêcher qu'elle ne le fût ; ni vous ni moi, ni le Siècle ni la Presse, ne disposons, dans l'Assemblée législative, de :i76voix, c'est-à-dire de la majorité ; consé(|uemment, il ne dépend pas de nous de faire voter sans conditions l'ahi-ogation de la loi du 31 mai.

Or, si cette abrogation n'a pas lieu, c'est la révolution i\ la porte de tous les collèges électoraux, c'est la guerre civile.

Je sais bien que vous avez inséré une lettre de M. Rigal, représentant du peuple , déclai'ant hautement que, bien qu'opposé à la loi du 31 mai. il s'y conformerait si elle était maintenue.

Si cette opinion n'eût pas été la vôtre, vous ne l'eussiez pas accueillie sans une réserve expresse.

Mais c'est votre opinion; quelque effort qu'elle fasse pour se cacher, elle apparaît au travers de tout ce que vous écrivez.

Vous aimez mieux le maintien de la loi du 31 mai sans la révision de la Constitution, que la révision de la Constitution avec le rétablissement du suffrage universel.

Tout, même la guerre civile, plutôt que la révision de la Constitution ; voilà le point sur lequel vous êtes parfaitement d'accord avec le National.

Je connais votre intention. Vous dites qu'après tout, le suffrage restreint a du bon, en cela qu'il écarte à la fois M. L.-N. Bonaparte el M. Ledru-Rollin, et qu'il donne plus de chances à la candidature du général Cavaignac qu'à celle du général Changarnier.

Toute votre politique et toute votre polémique sont dirigées par ce calcul manifeste.

Si haut que vous placiez la candidature du général Cavaignac. je place plus haul eni^ore I;i ncV-essifé d'éviter une

rcxoluliuu que vous l'cndru'Z iiu'\ ilnhlc. si xoliv voix Vcmporlait sur la niioiiuc.

\'ous dites :

<ï Oui, ?i le suffrage universel n'est pas rétabli, il peut y avoir une révolution ; mais qui aura créé cette éventualité de i-évolution? Est-ce nous qui avons constitué la commission îles dix-sept ? Est-ce nous qui avons promulgué la loi du 31 mai? Est-ce nous qui avons pris pour ministres les auteurs de cette loi, MM. Faucher, Chasseloup-Laubat et Buffet? Non ! sans M. Louis Bonaparte, il n'y aurait pas de loi du 31 mai, pas d'éventualité de révolution ! »

Je vous réponds :

Lorsque les flammes ont incendié la maison, qu'importe que ce soit celui-ci ou celui-là qui y ait mis le feu. La maison n'en a pas moins été brûlée.

Qu'importe que ce soit M. Louis-Napoléon Bonaparte qui ait provoqué la révolution en promulguant la loi du 31 mai: ce qui importe, c'est de chercher s'il ne reste pas encore un moyen de prévenir cette révolution.

Il en reste un seul, et c'est celui-là que vous repoussez.

Vous le repoussez en masquant un intérêt, vous ne le repoussez pas en vous appuyant sur un principe, car il n'y a aucun principe engagé dans la révision de la Constitution et dans la rééligibilité du Président.

Point de phrases.

WXL

13 octobre 1851.

C'est demain mardi, li octobre. (|ue doit se décider la question de savoir qui renq)oitera, dans le conseil des ministres, ou de la guerre civile ou du suffrage uni\ersel. ou de M. Léon Faucher ou de M. Louis Bonaparte.

Demain 14 octobre 1851 est le jour anniversaire de la mémarable victoire (riéna, remportée en 1806 sur les Prussiens, commandés par le roi de Prusse et par le duc de Brunswick. C'est aussi l'anniversaire du fameux traité de Vienne signé en 1809. par lecpiel l'Autriche souscrivait à

toutes les conditions de l'empereur victorieux et accédait au blocus continental.

Puisse ce double souvenir l'aire comprendre à l'Élu du suffrage universel, à Théritier du nom de Napoléon Bonaparte, que la Peur est un Taux culte avuiuel la France ne saurait sacrifier plus longtemps!

La liberté est à la paix ce que la victoire est à la guerre.

Renonce-t-on volontairement à la victoire parce qu'elle a ses périls? Doit-on renoncer pareillement h la Iil)erté parce qu'elle a ses épreuves ?

MM. Léon Faucher et Baroche n'ont hérité d'aucun nom glorieux, d'aucun dépôt dont Ihistoire ait à leur demander compte. Dans quelques années, nul ne se souviendra qu'ils furent ministres, et qu«, ministres, ils donnèrent par leurs actes un démenti à toutes les opinions qu'ils avaient soutenues alors qu'ils étaient h la tête de l'opposition. Quand de tels hommes se déconsidèrent, ils ne déconsidèi'ent qu'eux seuls, et c'est peu en admettant que ce soit quelque chose. Il n'en est pas absolument de même lorsque M. Louis- Napoléon Bonaparte ternit un éclatant passé par une politique qui n'est ni la politique de la gloire ni la pùliti(pie de la liberté. Il compromet deux noms : le sien, et celui du vainqueur d'Iéna.

Ce n'est plus un secret pour personne que l'Élu du 10 décembre est favorable au rétablissement du suffrage universel; donc, s'il fléchissait et reculait, toute concession qui serait obtenue de lui serait interprétée comme une immense et décisive victoire remportée par M. Léon Faucher, ce triomphateur qui ne saurait plus entrer dans aucune ville ni en sortir sans y être annoncé par 26 coups de canon.

Cette concession serait, en effet, une incontestable défaite, une irréparable faute; car si la proposition d'abi'ogation de la loi du 31 mai n'est pas une mesure irrévocablement décidée avant la rentrée de rAsseml)lée législative, c'en est fait de la révision de la Constitution.

La lutte sourde entre les deux pouvoirs s'établit aussitôt à l'état de lutte ouverte.

IX Sû

Que le président de lit Répuliliqiie ne s'idnise p.is ! Dons ce dernier eas, tout l'avanlage demeure au pouvoir législotif contre le pouvoir exécutif, car il dépend du pouvoir législatif de voter telles dispositions qui paralyseraient entièrement l'action administrative des préfets, et feraient passer du côté de l'Assemblée nationale la puissance militaire.

On peut, dès aujoui'd'hui, prévoir telle circonstance où, en vertu de l'article 32 de la Constitution, « VAsseiublée na- » tionale fixerait IHmportance des forces militaires établies '1 pour sa sûreté, et en disposerait. »

Quel moyen le président de la République aurait-il d'empêcher l'adoption et l'exécution d'une telle mesure ? — Aucun

Aussi l'Élu du 10 décembre ne conserverait-il plus de chance de rééligiljilité, s'il ne lui restait encore dans son jeu une dernière caite à jouer : — l'abrogation de la loi du •31 mai, abrogation que la majorité aveuglée ne proposera jamais d'elle-même, et qu'elle ne votera que sous la haute pression de la nécessité.

Si cette dernière carte n'est pas jouée résolument avant le 4 novembre, M. L.-N. Bonapai'te peut considérer sa partie comme perdue sans revanche.

La journée du 14 octobre 1851 sera donc une journée décisive, à l'égal d'une victoire ou d'une défaite.

Si la condamnation de la loi du 31 mai est prononcée, si le ministère se retire, point de lutte entre les deux pouvoirs législatif et exécutif; point de guerre civile à la porte des collèges électoraux; point d'élections successives, ayant pour effet de constater la force de la démocratie et la faiblesse du gouvernement. Tout se dénoue, tout se détend, tout se simplifie.

Si le suffrage universel n'est pas rétabli et si le ministèi'e triomphe, tout se complique, tout s'aggrave, tout s'envenime. Le temps s'usera en débats de tribune et en réci-iminatidus cpii amèneront les plus graves événements.

.l'aurai tout fait jiour les prévenir, et je pourrai me rendi'e à moi-même ce témoignage consciencieux qu'aucun sacri-

lice ne m'aui-a coulé, qu'aucune considération ne nraura ari'élé.

XXXH.

15 octobre 1851.

Le Siècle a découvert un troisième moyen d'arriver au rétablissement du suffrage universel, moyen qui n'est ni la révision de la Constitution ni la guerre civile.

Ce moyen : « c'est la raison , qui est la même chose que

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