‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 2)Chapitre 118 sur 156 · CONSTITUTION · texte numérisé non relu

CONSTITUTION

» Mais, si je vous posais cette question, vous n'y pourriez pas répondre. J'aurai donc pitié de votre embarras.

» Il est encore une autre question que je ne vous adreserai pas ; je ne vous demanderai point de qui votre comité, qui s'intitule comité général , tient ses pouvoirs, de qui il les a reçus, et qui les a vérifiés ?

» Je ne vous le demanderai point, car il ne vous serait pas plus facile de répondre à cette seconde question qu'à la première.

» Et d'ailleurs, pourquoi vous le demanderais-je ? Est-ce que tout le monde ne sait pas que votre prétendu comité général n'est qu'une nouvelle forme de société, dite société pseudonyme ?

» Au fait et au but !

» S'il est vrai , ainsi (pi'il vous plaît de l'affirmei', que « l'expérience ait démontré à la France les vices de la » Constitution de i84S, les impossibilités et les périls qu'elle » renferme^ » s'il est vrai que « la révision soit devenue une » impérieuse nécessité, » pourquoi donc, mon cher monsieur, avoir pris la peine de formel' un comité général de révision

LA RÉVISION DE LA CONSTITUTION. ol7

de la Constitution, et pourquoi le constituer en frais si considérables d'impression et de timbres de circulaires?

» Lorsqu'une nécessité est si impérieuse que vous le prétendez, elle se fait jour sans provocation et sans effort.

» Il n'y a que des niais qui pei'dent leur temps à démontrer l'évidence ; l'évidence se démontre d'elle-même.

« La formation équivoque de votre équivoque comité est précisément ce qui prouve que « l'impérieuse nécessité « derrière laquelle il s'abrite n'existe pas; que ce n'est qu'un prétexte et un mensonge.

» Si cette impérieuse nécessité existait, votre prétendu comité n'existerait pas.

» Permettez-moi de vous le dire, lorsque c'est un ancien président du tribunal de commerce qui signe, en cette qualité, une circulaire dirigée contre une Constitution qui a été votée par 739 voix sur 769 votants, il ne suffit pas de parler vaguement de ses « uices,» il faut les indiquer avec précision. » Selon vous, quels sont-ils ?

» Voyons, parlez, désignez-les !

» Puisque « vous espérez avoir mon appui, et que vous » osez le réclamer avec cVautant plus d'instance que le co~ ') mité ne créera pas de journal, » faites-moi donc le plaisir de me dire quelles garanties vous m'offrez que la Constitution revisée sera meilleure que la Constitution non revisée ? » Quelles précautions plus grandes prendrez-vous que les précautions qui ont été prises ?

« Quels hommes plus compétents et plus capables choisirez-vous que MM. Cormenin, Vivien, de Tocqueville, Dufaure, Coquerel, Dupin, Gustave de Beaumont, Odilon Barrot, Thiers, Flandin, Parieu, Boulatignier, Duvergier de Hauranne et Berryer? Je laisse à l'écart MM. Marrast, Lamennais, Martin (de Strasbourg), Pages (de l'Ariége), ^'aulabelle, Chauffour, Victor Lefranc, Crémieux.

» Aussi M. Dupin avait-il pleinement raison lorsque, dans la séance du 2 novembre 1848, il faisait à la tribune la déclaration suivante, utile à rappeler :

.( Qu'on ne nous accuse pas d'avoir Wc/e une Constitution ! Messieurs.

je ne crois pas qu'aucune des Constitutions dont on a doté la France ait été élaborée avec plus de soin que celle-ci, et je rappelle en deux mots toutes les épreuves qu'elle a subies : Une commission nombreuse a été nommée par l'Assemblée elle-mC'me, et à la majorité absolue des suffrages ; uN très LONG travail préparatoire a été fait par cette commission pendant plus d'w?i mois, et elle a tenu des séances qui se sont prolongées quelquefois jusqu'à six heures par jour. Le premier travail a été renvoyé dans les bureaux, qui ont consacré un mois entier à des séances ne durant pas moins de deux ou trois heures ; des commissaires ont été nommés par chaque bureau, pris parmi les hommes qui s'étaient le plus distingués dans la discussion des bureaux ; ils sont venus en présence de la commission, qui leur a donné, pendant deux semaines entières, de longues séances pour les entendre. La commission a ensuite soumis à un premier travail de révision tout ce qui avait paru, dans cette discussion, marqué au sceau de la raison, du bien public, tout ce qui leur a paru exprimer le vœu du pays et se rapporter au besoin de la situation. «

» De quelle Conslilution n'a-t-on pas médit?

» Quelle Constitution a-t-on respectée?

» Que n'a-t-on pas dit de la Charte de 1814, octroyée par Louis XVIII ?

» Que n'a-t-on pas dit de la Charte de 1830, votée , dans une seule séance, par 219 voix sur 252 votans ?

» Benjamin Constant écrivait en 1818 :

.( Aucune de nos Constitutions n'a eu dix jours d'existence intacte. Les agents du pouvoir qui nous ont fait prêter serment à ces constitutions, et qui leur ont eux-mêmes prêté serment, ont toujours cru, sans doute avec les meilleures intentions du monde, ne pas devoir se donner le temps de reprendre haleine avant de nous proposer de suspendre ce. quils venaient de jurer. Il s'ensuit que, chaque année, tout est à faire, à obtenir, à l'evendiquer, et que l'instinct de la nation l'avertit qu'aucun de ses droits n'étant stable ni consolidé, tous peuvent être remis en question.

» De là un avenir qui n'est jamais sans nuages, une anxiété périodique dans tous les esprits, .une espèce de loterie de liberté, si l'on me permet ce mot, en vertu de laquelle la France se demande tous les ans : Y aura-t-il sécurité, tranquillité, garantie?»

» Ceci, mon cher monsieur, vous prouve que ce (|ui arrive à la Constitution de 1848 n'esl (jue la continuation de l'histoire do ce qui est arr-ivé successivement à toutes kes (Constitutions.

» C'est pourquoi je n'en voulais pas. Ni Constitution, ni

lois, ni assemblées législatives : — telle est ma formule. Vous plairait-il de vous y rallier ? Oh! alors, déclarez-le franchement, hautement, et je vous ouvrirai les deux bras.

» Mais je doute que cette opinion soit la vôtre. Alors je reprends et je dis : dès qu'on veut une Constitution, la meilleure est celle qui est.

» C'est pourquoi je suis pour la Constitution de 1848 contre toute Constitution nouvelle qui ne ferait que changer de vices et de défauts. On sait ce qu'on quitte , on ne sait pas ce qu'on prend. Si les proverbes méritèrent jamais le nom de sagesse des nations, c'est en cette occurrence.

» Ne voulez-vous pas de Constitution du tout, donnezmoi la main; mais voulez-vous une Constitution, alors je retire ma main et je la lève pour défendre la Constitution de 1848.

» Où donc, s'il vous plaîl, est l'immense et grave danger qu'elle renferme?

» — Selon vous, il est dans l'article 45, ainsi conçu :

« Art. 45. Le président de la République est élu pour quatre ans et n'est rééligible qu'après un intervalle de quatre ans. »

» Tout danger , à vos yeux , disparaîtrait si le président était élu pour dix ans, ou tout au moins s'il était rééligible. Mais de ce qu'il serait rééligible ou élu pour dix ans, en serait-il donc moins exposé à mourir du jour au lendemain?

» Pauvres gens qui avez peur de vous noyer, à quelle branche fragile vous suspendez-vous? Bonnes gens qui avez la prétention d'en remontrer aux 739 représentants qui ont voté la Constitution , où allez-vous nicher la stabihté ?

» Au lieu de la chercher dans le respect de la Constitution, vous la cherchez dans ce qu'il y a de plus incertain au monde : — la vie d'un homme !

» Pour cette homme qui peut mourir ce soir, vous voulez dix ans de prorogation de pouvoir , ou tout au moins qu'il soit rééligible !

» Je suppose que ce que vous demandez vous soit ac-

cordé, la France en serait-elle plus avancée et plus rassurée ?

» A chaque migraine qu'aurait votre Président, prorogé ou rééligible, n'aurait-elle pas, ou pour parler plus exactement, n'auriez-vous pas la tète serrée et le cœur brouillé ? A chaque colique qu'il ressentirait, la Bourse n'en coteraitelle paslesborborygmes? Le plus petit excès qu'il pourrait commettre ne se traduirait-il pas par une fluctuation de hausse en baisse ?

» Je vous le dis amicalement : vous n'êtes pas conséquents !

» Si je partageais vos frayeurs, si je voyais le péril où vous le voyez , et si j'avais de la stabilité l'idée que vous vous en faites, je courrais m'accrocher aux basques de l'habit de M. Guizot, je me ferais fusionniste, et je crierais de toutes les forces de mes poumons : \i\e le roi ! Vive Henri V I

» Savez-vous pourquoi ? C'est qu'au même moment où Henri V exhalerait le dernier soupir, et avant que sa main soit refroidie , un cri se ferait entendre, et ce cri serait : Le roi est mort ! Vive le roi ! ^'ive Louis-Philippe H! Sous le régime de l'hérédité monarchique, les races s'éteignent, mais les rois ne meurent pas.

» Entre l'Hérédité et l'Élection, il faut choisir résolument.

» Chacun de ces deux régimes a ses lois qui lui sont particulières.

» Il y a entre eux autant de diff'érence qu'il en existe entre la terre et la mer.

» Pas d'illusion! La monarchie élective, fût-elle viagère, aurait exactement tous les inconvénients que vous imputez à la Présidence, telle que l'a instituée l'article 45 de la Constitution de 1848.

» L'instabilité qui vous efli-aie tant ne provient pas de cet article, elle provient de vous.

» Elle a pour cause votre méprise.

» Méprise grave !

» Vous faites le contraire de ce qu'il serait sensé de faire :

vous avez peur de la tempête et du naufrage, et vous sortez du port pour entrer dans le navire! Au lieu de chercher la stabilité dans la Constitution, qui est le port, vous allez chercher la stabilité dans la Présidence, qui est le navire, navire qu'une vague peut submerger!

» C'est de l'aveuglement. Je me sers par ménagement du mot le plus faible.

« Eles-vous des hommes de bonne foi'?

» Voulez-vous sincèrement et sérieusement la stabihté ?

» Rien de plus simple.

B Acceptez sans arrière-pensée la Constitution telle qu'elle est. et, au lieu d'en demander la révision, demandez l'abrogation de la loi du 31 mai.

« Alors les élections générales auront lieu, en mai 1852, le plus paisiblement du monde, ainsi qu'elles ont déjà eu lieu trois fois : en avril 1848/ en décembre 1848, et en mai 1849.

» De ces élections sortiront une Assemblée législative élue pour trois ans, et un nouveau président de la République élu pour quatre années.

» Si l'immense majorité de la France est avec vous, qu'avez-vous à craindre ? Si elle est contre vous, à quel titre et de quel droit lui imposeriez-vous vos peurs et vos défiances ?

» Je vous pose la question nettement ; répondez nettement.

» De quelle supériorité si grande l'Élu du 10 décembre a-t-il donc fait preuve, que nul, à votre sens, ne puisse espérer L'égaler ?

» La France serait-elle donc si pauvre en hommes qu'elle ne pût offrir l'équivalent de M. Louis-Napoléon Bonaparte ?

» Si l'équivalent existe , de quoi donc vous inquiétezvous?

« S'il existe, prenez-le, et vous verrez que dès le lendemain la stabilité, au lieu d"y perdre, y gagnera considérablement.

» Vous-même, mon cher monsieur , seriez étonné et ne pourriez vous empêcher de vous écrier : Comment ! mais cela va tout seul ! Comment ! mais cela était donc aussi simple que cela !

') Ainsi l'enfant que Ton veut faire épeler. pour la première fois, est en admiration devant celui qui sait hre, et s'imagine que jamais il ne parviendra à surmonter les difficultés qui Tassiégent ; mais aussitôt qu'il les a surmontées, rien ne lui paraît plus simple et il trouve puériles et ridicules les anxiétés qu'il a eues.

» C'est le spectacle que vous donnez, en ce moment, à la France et à l'Europe.

» Quand je lis vos circulaires, il me semble entendre des marmots crier: — Ah! ah! maman! je ne veux pas apprendre à lire ; c'est trop difficile. Jamais, jamais je n'apprendrai.

» Enfans, un peu de courage ! vous aurez un morceau de sucre ou un cheval en pain d'épice.

» Trouvez-vous que cette comparaison n'est pas digne de vous, en voici une autre :

» Que penseriez-vous d'un tisserand qui voudrait toujours lancer sa navette à droite, sans jamais la ramènera gauche? Vous diriez qu'il est un idiot, et que jamais il n'achèvera sa trame, puisqu'au premier coup il se trouvera arrêté.

» Eh bien! ce qui nous paraîtrait absurde de la part d'un tisserand, c'est cependant ce que vous vous obstinez à faire !

» Qu'est-ce que c'est que la politique ?

» Ce n'est qu'une trame.

» Cependant, quand la navette est à droite, vous ne voulez pas qu'elle retourne à gauche.

» C'est là ce que vous appelez stabilité.

» C'est là ce que j'appelle immobilité.

» Il n'y a d'immobile que la vérité : lauriez-vous donc trouvée ?

1^ Empêchez le pendule «le votre horloge d'osciller h gauche, et vous me direz dans vingt minutes quelle heure il sera au cadran?

» L'application du pendule à l'horlogerie est due à Galilée; s'il n'était pas mort, en vérité, je crois qu'on l'enfermerait à Doullens ou à Belle-Isle !

» Le mouvement vous effraie !

» La paralysie politique est votre idéal.

» Messieurs, vous êtes nés trois siècles trop tard; il fallait naître avant que l'Inquisition ne fût abolie.

» D'après vous :

» La révision est le plus sûr refuge contre les orages qui menacent le pays.

» La Révision ! Gomment l'entendez-vous ?

» Gonstitutionnellement, ou inconstitutionnellement?

» ConstitutionneUement? Tous les efforts que vous ferez seront des efforts vains, car, répandissiez-vous dix millions de circulaires, fissiez-vous mettre en campagne toute la gendarmerie de France , fissiez-vous délibérer les 37,000 conseils municipaux, apportassiez-vous des charretées de pétitions, tout cela réuni n'empêcherait pas que l'Opposition qui a voté contre la loi du 31 mai ne se compose de 241 voix, et que sur ces 241 voix il n'y en ait plus de 188 qui vous opposeront une résistance invincible, jusqu'à ce que le suffrage universel ait été restitué. Gonstitutionnellement, la révision de la Gonstitution est donc impossible sans le retour préalable à la loi du 15 mars 1849, et le rétablissement de tous les droits suspendus.

» Inconstitutionnellement ? Vous qui avez la prétention d'écarter la foudre, ce serait vous qui l'attireriez ! Attirer la foudre sans savoir la conduire, c'est rendre impardonnable l'ignorance , car c'est l'ériger en présomption. Si vous avez peur, fuyez ; mais, de grâce, n'entreprenez pas de nous sauver, car le danger que nous ferait courir votre présomption est le seul péril grave , très grave , qui nous menace.

» Il n'y a que celui-là (|ue je redoute, mais je le redoute infiniment.

» Aussi, monsieur le président , n'attendez pas de moi l'appui que vous m'avez fait l'honneur de me demander.

» Je vous le refuse hautement.

» Si vous teniez à l'avoir , vous n'aviez qu'à placer la révision de la Constitution après le rétahlissement du suffrage universel.

» Recevez l'assurance de mes sentiments distingués.

» EMILE DE GIRARDIN

17 mai 1851.

« Monsieur le président,

« Je m'empresse de vous accuser réception de la nouvelle circulaire que vous m'adressez, et où se trouve ce passage dans lequel j'ai reconnu de nouveau le style et la main de M. Louis Bellet :

« Notre but est la révision de la Constitution.

» Avec le concours de tous les hommes dévoués à la cause de l'ordre, nous demanderons et nous espérons obtenir promptement cette révision, et voir la France calme, énergique , décider de .sou avenir sans que les mauvaises passions puissent rien compromettre.

» L'existence de notre comité est circonscrite dans le délai de quelques mois.

» Il faut que dans ce délai la France ait parlé par tous les organes do la presse, par des pétitions, par ce grand courant de l'opinion publique auquel rien ne résiste.

» Nous demandons à tous les journaux de nous donner appui.

» Nous voudrions provoquer la création et l'organisation rapide de comités dans tous les départemens ;

» Donner de l'ensemble aux pétitions, les réunir et les l'aire déposer simultanément à la tribune de l'Assemblée nationale, afin de bien constater la volonté du pays.

» Des ressources financières nous sont nére>:saires : nous les demandons avj hommes qui veulent concourir à notre but. Ce serait une sorti de prime d'asturance que chacun offrirait pour le salut commun. «

•» A cette circulaire était joint ce modèle de souscription :

BUREAUX, 20, RUE ^EU VE-SAlNT-AUGUSTIS, A PARIS.

Les bureaux sont ouverts de dix heures àcinq heures du soir.

Je déclare souscrire pour la somme de pour ma participation dans les frais du comité général pour la révision dk la

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