‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 2)Chapitre 124 sur 156 · REJET DE LA RÉVISION, MAINTIEN DE LA LOI DU 31 MAI · texte numérisé non relu

REJET DE LA RÉVISION, MAINTIEN DE LA LOI DU 31 MAI

Ce n'est pas 17îo;»?/K^ absolu qui lui adresse cette question, c'est Vhommc pratique.

M. de la Guéronnière me répond en disant :

Premièrement, qu'il ne faut pas se hâter de se vouer au pessimisme ;

Deuxièmement, que si la révision est impossible aujourd'hui, elle peut cesser de l'être par le rappel de la loi du 31 mai ;

Troisièmement, qu'après le rejet de la révision, qui aura lieu évidemment, le gouvernement et la majorité rétléchiront, et comprendront que le rétablissement du suffrage universel leur est commandé par leur propre intérêt ;

Quatrièmement, qu'en supposant que cette espérance fût déçue, que cette prévision fût trompée, quelque étroit que soit le défilé qui conduit à une nouvelle élection du pouvoir exécutif, le 9 mai 1852, la République le traverserait sans accident et sans sacrifice de sa force et de son droit ; qu'ainsi, quoi qu'il arrive, la France n'a pas besoin de sortir de la loi ; qu'elle doit y rester, au contraire, avec une volonté inflexible.

C'est là ce que M. de la Guéronnière intitule : I'issue légale.

C'est là ce que je qualifie : réponse évasive.

Réponse évasive, en effet, car M. de la Guéronnière élude la question de savoir ce qui arrivera en 1852, si la loi du 31 mai est maintenue.

M. de la Guéronnière s'imaginerait-il que rimniense ma-

joiilé des élecloui's iiiscrils (jui \\oi\[ de s'iibslenir. dans les élections successives du Nord, du Cher, des Landes, de la Dordogne, de Seine-et-Marne et de la Haute-Vienne, grossie des trois millions d'électeurs interdits, courbera docilement la tète, en 1852, sous la loi du 31 mai ?

Si M. de la Guéronnière le croit, qu'il le dise franchement et qu'il rimprime.

S'il ne le croit pas, qu'il explique alors ce que signifient ces mots : l'issue légale, étiquette mensongère apposée sur un sac vide.

Il est aisé, dans un article, de ne tenir aucun compte de la loi du 31 mai, qui a supprimé le suffrage universel poury substituer le suffrage restreint; mais dans l'application cela est moms facile.

Si, en mai 1852, les électeurs votent sur les listes officielles et avec les cartes délivrées par l'autorité, ils ratifient ainsi la loi quï aura dépouillé de leur droit acquis de suffrage, de leur part légitime de souveraineté, plus de trois millions de leurs concitoyens.

Si, au contraire, tout ou partie de ces trois millions d'électeurs ai"l)itrairement radiés, invoquant la légitimité de leur droit, se présentent en masse pour voter, sans tenir (îompte de la loi du 31 mai, ils voleront donc sans listes, sans cartes ! V'^otera donc qui voudra et aulanl de fois qu'il voudra !

Ce sera la guerre civile si le pousdir lésiste, et le chaos électoral si le pouvoir cède !

Il faut absolument que celte question |)réalable s"éclaicisse et se vide ; l'éluder, comme le fait M. de la Guéronnière, ce n'est pas la résoudre. Fermer les yeux est généralement une assez mauvaise manière d"y voir clair. Je comprends ;i merveille que ma faconde discuter, en ramenant tout au fait précis et au principe al)Solu, gène ies écrivains qui ne tiennent aucun compte des principes et peu de compte des faits; je suis le câble contrariant qui retient l'aérostat et l'enipèche de ])r(>ndre son essor dans l'immensité du ^ ide. L'esprit de M. (!<' I;i (iiKM'dnnièrc tend n;iliii('ll(Miifiil l'I cons-

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tamment à s'élever: c'est une noble tendance, assurément; mais il ne faut pas qu'elle aille jusqu'à faire oublier que c'est de la nue que tombe la foudre.

M. Victor Hugo disait, avec autant de vérité que de simplicité, de la loi du 31 mai, qu'elle était une poutre oubliée par négligence ou jetée par malveillance en travers des rails d'un chemin de fer.

Si on aperçoit la poutre à temps, et qu'on l'enlève avant le passage du train, très bien ; aucun accident n'aura lieu. Mais si la poutre n'est pas retirée à temps, qu'arrivera-t-il?

A cette question précise M. de la Guéronnièrefera-t-il encore, sous un titre imposant, une nouvelle réponse évasive ?

Quelle autre réponse voudrait-on qu'il fît? Il ne peut que se taire ou éluder. Ce n'est pas la faute d'un talent incontestable, c'est la faute d'une situation impossible.

M. de la Guéronnière n'ose pas avancer.

II craint encore plus de reculer.

Alors, qu'il n'avance ni ne recule ; mais non, il ne veut pas stationner.

Avancer sans avancer, reculer sans reculer, stationner sans stationner, tel est le triple problème à la solution duquel s'est voué le journal le Pays.

Assurément, si quelqu'un peut résoudre ce triple problème, ce sera M. de la Guéronnière ; mais y parviendra-til ? Quelle que soit ma confiance en lui, j'en doute.

Cette fois, la réponse que me fait M. de la Guéronnière n'est pas évasive, elle est catégorique.

Elle porte pour titre : lx loi respectée.

C'est une déclaration formelle de soumission à la loi du 31 mai, c'est la reconnaissance explicite du suffrage restreint. Qu'on en juge !

« Mais, nous dit M. de Girardin, si la loi du 31 mai est conservée, qu'arrivera-t-il? Les électeurs maintenus Voteront-ils? Les électeurà IX 36

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exclus se révolteront-ils? Dans le premier cas, c'est une abdication; dans le second cas, c'est une ré<^lution. Eh bien! nous n'hésitons pas à dire et à imprimer toute notre pensée : oui, la loi du 31 mai est mauvaise! oui, cette loi doit être rapportée; mais si elle ne l'est pas, il faut qu'elle soit respectée. Les mauvaises lois laissent, sans doute, une grande responsabi lité à ceux qui les font ; mais elles imposent en même temps de grands devoirs à ceux qui les subissent. Les mauvaises lois sont l'épreuve de la vertu des peuples. Pour les briser, il ne faut que du courage : pour les respecter, il faut l'héroïsme de la conscience. »

M. Léon Faucher, en lisant celte déclaration, a dû y applaudir à deux mains, car elle le délivre de toute crainte d'être remplacé par M. de Lamartine, à qui cette déclaration enlève une position unique , car elle fait du Pays un journal plus ministériel encore et moins avancé que le Constitutionnel. M. de la Guéronnière termine son article en disant :

« M. de Girardin uous reproche en finissant d'avancer sans avancer, de stationner sans stationner, de reculer sans reculer. Oui, nous avan ■ cens dans le possible et dans le vrai ; mais nous n'avançons pas dans l'absolu et dans l'impossible. Oui, nous stationnons dans les principes qui ne changent pas, qui sont de tous les temps et de tous les lieux, et dans les intérêts immuables de la société et de la civilisation ; mais nous ne stationnons pas dans les préjugés que les mœurs corrigent et dans les abus que le progrès condamne. Oui, nous reculons devant les chimères et devant les exagérations; mais nous ne reculons jamais devant l'évidence et la nécessité. Voilà comment nous pouvons résoudre le triple problème que M. de Girardin a découvert dans la politique du Pays. Que M. de Girardin en soit bien convaincu, ce n'est pas nous qui craindrons d'avancer, quand l'impulsion du temps et de Dieu nous poussera. Mais il ne suffit pas d'avancer, il faut arriver. »

OÙ arrive M. de la Guéronnière? Il arrive à garder la loi du 31 mai en la maudissant.

Cest me donner si complètement raison, que, si j'eusse prévu cette réponse imprudente, je ne l'eusse pas provoquée, afin de conserver intacte à M. de Lamartine une situation qui pouvait encore tout sauver.

Fidèle à son programme : Avance)' sans avancer, reculer

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sans reculer, stationner sans stationner, le journal le Pays publie Tarlicle que nous reproduisons :

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