‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 2)Chapitre 130 sur 156 · LE 24 FÉVRIER · texte numérisé non relu

LE 24 FÉVRIER

« Nous n'avions autour de nous aucunes forces. Un officier hardi, à la tête de quelques soldats, aurait pu nous disperser pendant notre marche vers l'Hôtel-de-Ville, ou nous balayer d'un coup de main ; mais alors la lutte eût recommencé plus vive que jamais, et le triomphe eût été cruellement ensanglanté ; car la royauté de Louis-Philippe était morte sans résurrection possible; la régence de la duchesse d'Orléans, s'il est vrai que quelques membres du gouvernement provisoire y eussent songé d'abord, ne pouvait plus offrir aucune chance raisonnable; les cris de Vive la République ! remplissaient déjà la rue et retentissaient dans les salles de l'Hôtel -de- Ville. La République, d'ailleurs, avait été le rêve de presque tous ces hommes que le mouvement insurrectionnel venait d'élever sur le pavois. Mais plus ils avaient gravé dans le cœur le respect de la souveraineté du peuple, mieux il leur était permis d'hésiter lorsqu'il s'agissait de prendre sur eux la responsabilité d'une résolution décisive. Entre ce respect du principe et le sentiment du salut public, les uns balançaient, les autres se divisaient.

» M. de Lamartine, chargé de rédiger l'acte de naissance et de baptême du nouveau pouvoir, improvisa une proclamation dans laquelle le gouvernement républicain était positivement désigné. Quelques scrupules furent articulés sur l'usurpation de droits dont on pourrait accuser la dictature de l'Hôtel-de-Ville, et, à la suite d'une première discussion, ce qu'il y avait de plus significatif dans le projet de M. de Lamartine fut élagué. Louis Blanc et Flocon se levèrent alors pour demander une promulgation immédiate de la République ; le premier surtout s'exprima dans des termes fort vifs, i-evenant plusieurs fois à la charge et ne craignant pas de laisser entrevoir dès le début une scission profonde dans le sein du parti victorieux.

» Dupont (de l'Eure), Arago, Garuier-Pagès, refusaient de prendre un engagement aussi formel. Il y eut même un instant où M. Arago se leva et parut prêt à sortir. Une tension pénible régnait parmi les assistants. Crémieux s'agitait, allant de l'un à l'autre et portant des termes d'accommodement ; Marrast, solitairement assis sur une chaise près de la fenêtre, demeurait silencieux ; son attitude et son visage soucieux me frappèrent ; je le provoquai plusieurs fois à sortir de ce mutisme : soit fatigue excessive, soit inquiétude du lendemain, il ne répondit que par monosyllabes. Ledru-Rollin prit la parole pour appuyer Flocon et Louis Blanc, près desquels il était assis sur un canapé. 11 le fit, en effet, mais dans un esprit de conciliation et d'un ton beaucoup moins absolu ; le sentiment de la vie-

LA RÉVISION DE LA CONSTITITTION o7o

toire l'avait calmé, et la responsabilité du pouvoir pesait déjà sur sa pensée.

h Enfin, après un long débat, pendant lequel la balance pencha successivement de l'un et de l'autre côté, une i-édaction intermédiaire fut adoptée de guerre lasse et d'urgence. Elle ne satisfaisait pleinement personne ; cependant elle était conforme à la raison et au droit, et le fait a prouvé qu'elle était sage, puisque le peuple l'accueillit avec joie et qu'aucune protestation contraire ne vint allumer la guerre civile.

» Je possède le premier brouillon autographe de cette pièce; il est écrit par M. de Lamartine, sur une des feuilles de papier à tête trouvées à l'Hôtel-de-Ville, et portant ces mots : Préfecture du déparlemenl de la Seine. Des taches d'encre le couvrent, et il présente, dans ses ratures et ses surcharges, la preuve des oscillations successives que j'ai racontées. Je vais reproduire ici textuellement, en soulignant les passages raturés, ce document historique , dont il existe plusieurs versions tracées par d'autres mains que celle de M. de Lamartine. Leurs variantes proviennent, sans doute, de ce que l'auteur dictait tout haut en composant et corrigeant son manuscrit.

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